Voyeurs malgré nous !

Comment dit-on ? : « Tu es partie mais tu es toujours là » ou encore « Tu n’es plus là mais encore tellement présente ». Que faisons-nous dans cette maison où tout respire ta présence. Un départ aussi rapide que violent et voici le silence. La maison est morte sans toi et pourtant elle vit encore. Nous nous y sommes introduits en nous traitant nous-mêmes de voleurs. Nous devons trouver des documents, des lettres, des écrits de toi, des instructions pour nous guider. La maison est grande et remplie d’une vie dont certains pans nous sont inconnus, comme interdits car ils ne nous appartiennent pas. Du fond de ton silence, incapable de nous aider, tes paroles ne nous parviennent plus, tes yeux ne s’ouvrent plus et ton esprit ne comprend plus ce que nous te disons. Ton corps est au repos au fond de ce lit dont tu ne bouges plus et nous sommes orphelins de ton accord et ton soutien à trouver tout ce qui nous est réclamé en urgence, papiers bancaires, assurances, testament ou au moins dernières volontés, codes internet, dossiers médicaux…. Nous cherchons, nous ouvrons placards, commodes, tiroirs, armoires, secrétaire de bureau, table de nuit. Plus nous avançons plus notre mal-être nous envahit et nous oppresse. Nous nous partageons les pièces à fouiller. Nous sommes silencieux, respectueux de ton absence. Je prends ta chambre et je me mets à ouvrir tes meubles en me retournant souvent vers la porte d’entrée car j’ai l’impression de t’entendre arriver au bruit de tes pas qui martèlent les marches extérieures, je me dis : elle va apparaître sur le pas de la porte, me regarder et me dire « Que faîtes-vous dans ma maison ? Pourquoi tous ces meubles ouverts, ces dossiers parterre, ces objets regroupés pêle-mêle, ces vêtements sortis, et tous ces cartons ? » Au fur et à mesure que nous cherchons, nous regroupons nos trouvailles dans un carton central placé au milieu du salon à égale distance pour chacun de nous répartis dans les pièces. Nous annonçons nos trouvailles à haute voix afin que les autres ne cherchent plus :  » j’ai trouvé les papiers bancaires, j’ai trouvé ses papiers personnels, passeport, livret de famille, carte vitale, mutuelle, j’ai trouvé son carnet où elle met tous ses codes, j’ai trouvé l’abonnement de la TV… »

Le silence se fait encore plus lourd quand soudain nous tombons sur des photos, certaines connues et reconnues et d’autres totalement nouvelles pour nous. Dans cette boîte en fer sur une étagère, bien cachée derrière une pile de pulls, je trouve une abondante correspondance entre notre père et notre mère. Nous faisons une pause groupée dans le salon. Nous regardons les photos qui font remonter tant de souvenirs que nous commentons comme si elles avaient été prises hier, nous voyons nos parents si jeunes, si beaux, si souriants. D’autres photos nous sont inconnues, les personnes qui s’y trouvent dessus egalement. Qui sont-elles, quand cette photo a-t-elle été prise, à quelle occasion ? Ils étaient tous endimanchés, était-ce un mariage ou une autre réunion de famille, mais où, mais quand ? Nous avons soulevé le couvercle de cette grosse boîte en fer et y découvrons, un peu médusés, un gros paquet de lettres, certaines dans leur enveloppe bleue et d’autres sans enveloppe mais pliées avec précaution. Nous apercevons de suite l’écriture de notre père. Beaucoup, beaucoup de lettres, sur un beau papier, nous regardons les timbres de nombreux pays sur les enveloppes. Que faire ? Nous sommes impuissants, incapables de prendre une décision. Nous savons que nous ne faisons rien de mal, notre curiosité est forte mais notre retenue d’entrer dans cette intimité suprême l’est tout autant. Une émotion nous submerge, nous nous sentons comme des voyeurs, nous sommes des voyeurs malgré nous ! Nous avons passé le rideau noir de cette vie qui n’est pas la nôtre mais dont nous faisons quand même partie. Envie d’être les témoins de leur amour, de leurs manques l’un de l’autre lorsqu’ils étaient séparés longtemps, notre père voyageant énormément à l’étranger. Voyeurs de secrets qu’ils se livraient peut-être dans ces échanges de mots posés sur papier à l’abri des regards indiscrets. Pas maintenant. Non, pas maintenant. Nous allons y réfléchir. D’autres lettres attirent notre regard, ce sont les nouvelles que mon frère et moi envoyions à nos parents lorsque nous étions parvenus à l’âge adulte et que nous avions pris notre envol. Les longs courriers de réponse de notre mère dont je ne me souvenais plus. Son écriture était belle dans le style comme dans la forme. Je souris à ces lectures qui sont des petits cailloux sur le fil de ma vie. Je resitue l’époque, l’année, le lieu où je vivais, rien qu’à lire nos aller-retour sur ces pages remplies d’émotions, de nouvelles, d’informations, de questions, de remerciements et de sentiments. Je fonds en larmes. Je sens l’épaisseur du temps qui s’affine pour retirer toutes ces feuilles temporelles qui se sont posées sur nos vies, étouffant des époques et des moments vécus, nous ramenant brutalement aux pages du jour, datées, signées et portant de petits récits quotidiens relatés au fil de l’encre mais redevenus aujourd’hui brillants comme des diamants transpercés par les rayons du soleil.

Je réalise que pendant que toi tu es partie dans cet univers où les abîmes t’ont recouverte de leurs noirceurs pour finalement faire disparaître le plus petit souvenir d’un mot, d’un visage, d’un regard, d’une note de musique, nous plongeons dans ce grand bain de jouvence que sont les réminiscences, un océan au creux duquel même les moins belles traces, les moins beaux retours nous deviennent les plus attendrissants et les plus beaux car ils ont embelli avec les années et m’apparaissent à moi comme des chevaliers élégants, de belle stature, venant frapper à ma porte pour me dire Bonjour et se rappeler à ma mémoire, des évocations  belles ou mauvaises, mais le temps a fait son œuvre et les moins agréables d’entre-elles se sont transformées en simples témoins d’un moment ou d’un événement, la douleur en ayant disparu.
Ta maison est un palais de traces dans chacun de ses recoins qui nous ramènent à nos pensées mémorielles. Tout est mémoire, un objet, une boîte dans un placard de cuisine dans laquelle tu mettais les meringues que tu avais faites pour tes petits-enfants, une odeur, une saveur, un bruit, une musique. Nous sommes dans l’espace de la mémoire sensorielle, la mémoire visuelle, la mémoire olfactive….
Quand nous tous et chacun à notre façon avec nos émotions, nous traversons et nous promenons au cœur de ce palais que tu nous lègues pour imprimer nos cœurs et nos esprits, toi tu t’en es allée dans le monde du silence et du néant, détachée de tout ce qui est toi, de tout ce qui est nous, un monde dont tu ne peux plus revenir et où nous ne pouvons pas te rejoindre. Mais ce que tu nous laisses de ton passage est un héritage immense que nous prendrons grand soin à savourer pour nous apaiser et à transmettre à notre tour.

(Cris B.)

Une réflexion sur “Voyeurs malgré nous !

  1. Avatar de leifwestry1987 leifwestry1987 9 octobre 2024 / 15 h 30 min

    wow!! 51Voyeurs malgré nous !

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