Le tsunami mon chagrin

On le pressent, puis on le sent avant de sombrer. Il naît au creux de notre ventre, prend l’espace avec une rapidité violente. Il enfle et gonfle. On ressent les secousses en approche. On s’arrête, on attend, espérant qu’il va nous oublier pour cette fois mais en sachant qu’il n’en sera rien. On suit son torrent charriant des tonnes de douleur débordant de son lit, envahissant tous les recoins de notre corps. Il fait exploser nos entrailles, fait trembler nos bras, arrive d’une allure fulgurante au niveau de notre gorge qu’il étouffe. Les muscles de notre visage se raidissent puis se paralysent. On commence à manquer de souffle, on ouvre grand la bouche pour prendre l’air dont il nous prive.

Il a endommagé et sectionné tous les circuits de notre Être et en a pris le contrôle. Il poursuit sa route. Nos pupilles sont dilatées, nous ne maîtrisons plus nos mains, le sang afflue à nos tempes et tape si fort que nous luttons pour ne pas perdre connaissance. On jette alors toutes nos forces dans les quelques pas qui nous séparent de notre lit où nous savons trouver une sécurité pour l’APRES. On s’allonge, le coeur en tachycardie à son paroxysme, la tête faisant caisse de résonnance à ce bruit fracassant que l’on est seul à entendre. On le sent, on le voit se déplacer lentement, nous recouvrir avec force, nous immobilisant, prenant possession de nous. Notre cerveau fonctionne encore, on faiblit sous ses coups, on tombe peu à peu sous la brutalité sauvage de ses élans. On est vaincu, on lâche prise. On coule et on se sent tomber, comme attiré par un aimant qui nous entraîne vers le bas, vers le fond de l’océan. On est plus qu’un amas de chagrin douloureux, on glisse lentement, enveloppé d’une membrane lisse et visqueuse nous servant de prison, comme recouverte d’huile nous empêchant de nous agripper pour remonter. La douleur du chagrin nous possède en entier. On connaît tout de ce chemin que l’on doit traverser en nous soumettant, comme à chaque fois, impuissant à réagir. Les fonds sont noirs et silencieux. Pas de lumière. Le monstre nous dévore. On ouvre les yeux de notre âme dans cette obscurité abyssale et c’est alors qu’on le regarde. Il nous fait face, tel un monstre des fonds marins. Il s’immobilise avant de se délester de ses dernières éructions rugissantes.

On percoit son regard noir qui nous maintient dans notre impossibilité à nous sauver.

Un dernier regard si près de nous dans lequel on lit toujours ces mêmes mots : « je reviendrai t’anéantir de chagrin ».

(Cris B.)
(photo Yılmaz Göyenç)

Re-Naître

Il y a 5 ans le glaive de la mort a transpercé et traversé mes entrailles de part en part. Les brûlures purulentes s’échappant de mes fondations ancestrales dégageaient une odeur nauséabonde insoutenable. Mes voûtes se sont vidées de leur sang à en perdre l’éclat et la douceur de leur pierre qui me recouvrait depuis ma naissance tel un manteau de vison.
Moi, le colosse de l’amour éternel irradiant le monde, je saignais, je perdais force et beauté sous vos yeux effarés et m’écroulais heure après heure vous laissant, Vous le Monde, anéanti et impuissant devant ma mort qui s’avançait et me dévorait avec fureur. Mon corps n’était que désolation. Mes dernières forces et mes dernières prières ont été pour vous. Mes dernières promesses aussi.

Me voici aujourd’hui devant vous, plus éclatante, plus intense, plus puissante. Je suis la Mère de toutes les cathédrales du Monde. Je suis l’âme du Monde. Je vous reçois, vous héberge et protège vos vies, vos découvertes et vos ascensions spirituelles. Au son du bourdon lové en mon sein, vous entendez mon coeur qui bat à nouveau d’une vitalité retrouvée.

Mes murs sont toujours remplis de la mémoire de mes 9 siècles de vie et ont repris leur mission de résonance protectrice. Je resplendis. Je suis passée de l’obscurité à la lumière par ma Renaissance.

Vos larmes de joie ont remplacé vos larmes de souffrance et de détresse.
Ma voix a retrouvé sa pureté au son de mon orgue, fidèle d’entre les fidèles qui a traversé les flammes de l’enfer et résisté à ses assauts dévastateurs.
En me ramenant à la Vie, 2000 soignants à mon chevet ont guéri le monde entier.
J’ai revêtu mes habits de lumière et irradie à nouveau le Monde dans un sursaut d’amour éternel.

Mon regard se pose sur chaque enfant jusqu’au du bout du monde. Aucun ne sera abandonné dans les bras de ma bienveillance.

(Cris B.)


Les barques de l’Amour

Elles attendent leurs passagers en compagnie des oiseaux sur les eaux tranquilles de la vie. Parfois l’attente est longue, les voyageurs de la vie se sont perdus dans les méandres de leurs interrogations intérieures. Les mener à destination, lentement, en douceur, est l’unique mission de ces pirogues au bois lisse et silencieux. Le chemin des eaux de velours qui coulent sous leurs pieds est infini et le temps pour y parvenir y règne en maître. Faire confiance au temps, faire confiance à l’autre et à soi-même sont les balises flottantes qui leur éviteront de se perdre dans ce long et beau voyage où même la nuit, parfois, viendra tenter de troubler leurs rêveries et réveiller leurs peurs et leurs paniques pour mieux déchirer leurs évidences.

(Cris B.)

Le tunnel de l’oubli

À ma mère – texte écrit an mai 2024 –

[LE TUNNEL DE L’OUBLI]

Je regarde, médusée et apeurée ton temps qui passe à la fois vite et doucement, qui défile, qui trébuche et qui repart en toussotant, fragile comme une brindille et qui abandonne un nouveau petit caillou de vie derrière lui. Ce qui apparaissait hier comme étrange a soudain trouvé son explication.

Les mots changent de sens, changent de rails et n’arrivent plus à destination car ils sont oubliés pour toujours au milieu de ce champ de ruines dont la superficie s’étend à l’infini à une allure vertigineuse tel un torrent éructant et crachant que l’on sent comme une cascade d’huile silencieuse, insidieuse, vicieuse qui couvre et recouvre tes souvenirs.

Je peux voir les flocons de neige noire se posant sans bruit sur ta mémoire, te privant de la lumière des mots pour ne laisser que l’abîme d’une seule couleur, leur couleur, la couleur du néant, la couleur de la noirceur, la couleur de tes peurs.

Les évènements et les beaux moments passés te deviennent de plus en plus lointains pour te devenir étrangers et s’effacer. Les petits gestes de chaque jour, pratiqués tant de fois sans même y réfléchir deviennent des efforts qui, chaque fois, te font perdre la bataille, puis ils s’envolent et je te vois les chercher comme on cherche un enfant perdu au milieu de la foule, affolée. Tu es en marche, dans cette marche inéluctablement solitaire, parfois près de nous et parfois déjà blottie dans les replis tortueux de ton monde intérieur, cet inconnu qui n’est pas ton ami.

Le tunnel de l’oubli est juste là, devant. Celui où personne ne peut marcher avec cette Autre que tu deviens qui va lâcher ma main. Le chemin est escarpé, la route est longue et difficile, les descentes vers les morceaux de silence déclenchent ta frayeur qui fait monter tes pleurs et tes cris étouffés. La vie parfois te semble plus simple, déshéritée de tes souvenirs. Sur le pont branlant de l’entre-deux-mondes tu implores le passé de te revenir et ton regard se tourne vers demain malgré toi. Je peux sentir l’odeur du vide au fond de tes yeux. Je suis tout près pour ralentir ta marche et pourtant je perçois déjà l’écho abyssal de l’immensité silencieuse au fond de toi.

Chaque jour est une marche descendue, un pas vers l’inconnu, une entrée qui se creuse à chaque pas dans ton nouveau royaume.

Aujourd’hui je suis encore ta fille mais demain sous ton regard terrifié et interloqué je ne serai plus qu’un « Bonjour Madame, on se connaît ?

Avez-vous vu ma fille car je l’attends. J’attends ma fille ».

(27 sept. 2024) Te voilà partie !
Un irrespirable chagrin fracasse mon cœur !

Tu ne parlais plus, tes yeux ne s’ouvraient plus mais ta mémoire a conservé la douceur du toucher en sentant ma peau, mon bras collé au tien que tu tenais serré sans jamais vouloir le lâcher, ton bras qui s’emboîtait dans le mien avec les battements de mon sang qui passaient de moi à toi, ta main qui cherchait la mienne sur la barre de métal de ton lit te servant de protection et qui la prenait avec force une fois trouvée. Je savais alors que tu savais que j’étais là, que tu reconnaissais ma peau et sa chaleur puisque c’est toi qui l’avais fabriquée. Nos deux mains, aussi petites l’une que l’autre, étaient collées l’une à l’autre comme deux sœurs jumelles, nos gênes et nos cellules entraient en fusion.

Merci pour tes baisers déposés sur ma joue penchée et collée sur tes lèvres, jusqu’à ton dernier instant de vie. Merci pour tous tes « Je t’aime ma fille » que tu as prononcés si souvent avant que le silence ne les emporte et les emprisonne. Je les garde avec moi comme des petits mouchoirs brodés de dentelle. Merci pour nos longues conversations désertées de sens car ce qui m’importait était la chaleur de nos échanges avec mes efforts vains à tenter d’entrer dans ton monde, cherchant à quel endroit tu t’y trouvais, sans y être jamais parvenue, me contentant de faire semblant d’être sur le même chemin, toi dans ta nouvelle réalité et moi dans ce nouveau monde qui commençait à m’engloutir  durant ces longs mois, ces dernières années, autour de nos repas, de nos cafés pris ensemble le matin, de nos après-midi et nos soirées.
Merci pour tes rires quand tu pouvais encore rire, merci pour tes longs regards plongeant dans mon âme si longtemps que leur empreinte est à jamais gravée en moi. Merci pour tous ces autres mots d’amour que tu m’as livrés avec difficulté parfois tellement ton souffle se faisait rare et lent et que je préfère conserver précieusement dans le silence de l’écriture, à l’abri des lectures. Merci pour tes prières bordées de larmes me suppliant de ne pas t’oublier, de ne pas t’abandonner sur les derniers mètres de ce dernier sentier pentu, douloureusement et mortellement glissant.
Merci pour tous tes si beaux « Merci ». J’ai pu, malgré mes doutes sur ma force intérieure, descendre une à une, ma main dans la tienne, chacune des marches qui t’ont menée devant ce grand portail qui, j’en suis sûre, t’a ouvert l’espace du Ciel et non celui du Néant. Mon âme entière a senti la rugosité de chaque marche que nous avons descendue attachées l’une à l’autre, ton regard posé dans le mien, ton souffle s’entre-mêlant à mon souffle.
Contre vents et marées, malgré le temps et les ravages de la mutilation et la démolition de ton corps et ton esprit, nous nous sommes aimées jusqu’à ton ultime respiration.

Merci Maman de m’avoir tant aimée !
(Cris B.)

27 Sept 2025
Sombre 27 Septembre – 1 an déjà !

La marche

Elle surgit dans sa vie non pas en sortant de nulle part, simplement, en sortant d’une bouche de métro parisien sur une grande esplanade par un beau soir d’été indien.
A l’instant il sut que c’était elle, elle ne sut pas que c’était lui.
A l’instant il lui offrit son cœur, son âme, sa vie, ses rires.

Un jour elle partit, repue.
Il attendit mais elle ne revint plus.
Un jour il partit aussi, quitta l’esplanade non pour la rechercher mais pour se retrouver.

Depuis il marche, il marche … encore

(Cris B.)

Voyeurs malgré nous !

Comment dit-on ? : « Tu es partie mais tu es toujours là » ou encore « Tu n’es plus là mais encore tellement présente ». Que faisons-nous dans cette maison où tout respire ta présence. Un départ aussi rapide que violent et voici le silence. La maison est morte sans toi et pourtant elle vit encore. Nous nous y sommes introduits en nous traitant nous-mêmes de voleurs. Nous devons trouver des documents, des lettres, des écrits de toi, des instructions pour nous guider. La maison est grande et remplie d’une vie dont certains pans nous sont inconnus, comme interdits car ils ne nous appartiennent pas. Du fond de ton silence, incapable de nous aider, tes paroles ne nous parviennent plus, tes yeux ne s’ouvrent plus et ton esprit ne comprend plus ce que nous te disons. Ton corps est au repos au fond de ce lit dont tu ne bouges plus et nous sommes orphelins de ton accord et ton soutien à trouver tout ce qui nous est réclamé en urgence, papiers bancaires, assurances, testament ou au moins dernières volontés, codes internet, dossiers médicaux…. Nous cherchons, nous ouvrons placards, commodes, tiroirs, armoires, secrétaire de bureau, table de nuit. Plus nous avançons plus notre mal-être nous envahit et nous oppresse. Nous nous partageons les pièces à fouiller. Nous sommes silencieux, respectueux de ton absence. Je prends ta chambre et je me mets à ouvrir tes meubles en me retournant souvent vers la porte d’entrée car j’ai l’impression de t’entendre arriver au bruit de tes pas qui martèlent les marches extérieures, je me dis : elle va apparaître sur le pas de la porte, me regarder et me dire « Que faîtes-vous dans ma maison ? Pourquoi tous ces meubles ouverts, ces dossiers parterre, ces objets regroupés pêle-mêle, ces vêtements sortis, et tous ces cartons ? » Au fur et à mesure que nous cherchons, nous regroupons nos trouvailles dans un carton central placé au milieu du salon à égale distance pour chacun de nous répartis dans les pièces. Nous annonçons nos trouvailles à haute voix afin que les autres ne cherchent plus :  » j’ai trouvé les papiers bancaires, j’ai trouvé ses papiers personnels, passeport, livret de famille, carte vitale, mutuelle, j’ai trouvé son carnet où elle met tous ses codes, j’ai trouvé l’abonnement de la TV… »

Le silence se fait encore plus lourd quand soudain nous tombons sur des photos, certaines connues et reconnues et d’autres totalement nouvelles pour nous. Dans cette boîte en fer sur une étagère, bien cachée derrière une pile de pulls, je trouve une abondante correspondance entre notre père et notre mère. Nous faisons une pause groupée dans le salon. Nous regardons les photos qui font remonter tant de souvenirs que nous commentons comme si elles avaient été prises hier, nous voyons nos parents si jeunes, si beaux, si souriants. D’autres photos nous sont inconnues, les personnes qui s’y trouvent dessus egalement. Qui sont-elles, quand cette photo a-t-elle été prise, à quelle occasion ? Ils étaient tous endimanchés, était-ce un mariage ou une autre réunion de famille, mais où, mais quand ? Nous avons soulevé le couvercle de cette grosse boîte en fer et y découvrons, un peu médusés, un gros paquet de lettres, certaines dans leur enveloppe bleue et d’autres sans enveloppe mais pliées avec précaution. Nous apercevons de suite l’écriture de notre père. Beaucoup, beaucoup de lettres, sur un beau papier, nous regardons les timbres de nombreux pays sur les enveloppes. Que faire ? Nous sommes impuissants, incapables de prendre une décision. Nous savons que nous ne faisons rien de mal, notre curiosité est forte mais notre retenue d’entrer dans cette intimité suprême l’est tout autant. Une émotion nous submerge, nous nous sentons comme des voyeurs, nous sommes des voyeurs malgré nous ! Nous avons passé le rideau noir de cette vie qui n’est pas la nôtre mais dont nous faisons quand même partie. Envie d’être les témoins de leur amour, de leurs manques l’un de l’autre lorsqu’ils étaient séparés longtemps, notre père voyageant énormément à l’étranger. Voyeurs de secrets qu’ils se livraient peut-être dans ces échanges de mots posés sur papier à l’abri des regards indiscrets. Pas maintenant. Non, pas maintenant. Nous allons y réfléchir. D’autres lettres attirent notre regard, ce sont les nouvelles que mon frère et moi envoyions à nos parents lorsque nous étions parvenus à l’âge adulte et que nous avions pris notre envol. Les longs courriers de réponse de notre mère dont je ne me souvenais plus. Son écriture était belle dans le style comme dans la forme. Je souris à ces lectures qui sont des petits cailloux sur le fil de ma vie. Je resitue l’époque, l’année, le lieu où je vivais, rien qu’à lire nos aller-retour sur ces pages remplies d’émotions, de nouvelles, d’informations, de questions, de remerciements et de sentiments. Je fonds en larmes. Je sens l’épaisseur du temps qui s’affine pour retirer toutes ces feuilles temporelles qui se sont posées sur nos vies, étouffant des époques et des moments vécus, nous ramenant brutalement aux pages du jour, datées, signées et portant de petits récits quotidiens relatés au fil de l’encre mais redevenus aujourd’hui brillants comme des diamants transpercés par les rayons du soleil.

Je réalise que pendant que toi tu es partie dans cet univers où les abîmes t’ont recouverte de leurs noirceurs pour finalement faire disparaître le plus petit souvenir d’un mot, d’un visage, d’un regard, d’une note de musique, nous plongeons dans ce grand bain de jouvence que sont les réminiscences, un océan au creux duquel même les moins belles traces, les moins beaux retours nous deviennent les plus attendrissants et les plus beaux car ils ont embelli avec les années et m’apparaissent à moi comme des chevaliers élégants, de belle stature, venant frapper à ma porte pour me dire Bonjour et se rappeler à ma mémoire, des évocations  belles ou mauvaises, mais le temps a fait son œuvre et les moins agréables d’entre-elles se sont transformées en simples témoins d’un moment ou d’un événement, la douleur en ayant disparu.
Ta maison est un palais de traces dans chacun de ses recoins qui nous ramènent à nos pensées mémorielles. Tout est mémoire, un objet, une boîte dans un placard de cuisine dans laquelle tu mettais les meringues que tu avais faites pour tes petits-enfants, une odeur, une saveur, un bruit, une musique. Nous sommes dans l’espace de la mémoire sensorielle, la mémoire visuelle, la mémoire olfactive….
Quand nous tous et chacun à notre façon avec nos émotions, nous traversons et nous promenons au cœur de ce palais que tu nous lègues pour imprimer nos cœurs et nos esprits, toi tu t’en es allée dans le monde du silence et du néant, détachée de tout ce qui est toi, de tout ce qui est nous, un monde dont tu ne peux plus revenir et où nous ne pouvons pas te rejoindre. Mais ce que tu nous laisses de ton passage est un héritage immense que nous prendrons grand soin à savourer pour nous apaiser et à transmettre à notre tour.

(Cris B.)

Petite fleur d’Indonésie

Lettre à ma fille et son père Leo ! Mon enfant nomade.

Les enfants venus de loin, par delà les pays, les mers et les continents, qui ont en eux de multiples sangs mêlés à des cultures lointaines, arrivés un jour sur la route de notre propre vie, à l’épicentre de notre ventre, possèdent sans le savoir la connaissance du monde, de toutes ses beautés, de tous ses malheurs.

Ils portent en eux les éclats de toutes les étoiles de tous les cieux, toutes les couleurs des montagnes, des plaines et des vallées, des océans, des lacs et des rivières.

De leur peau ambrée émanent les parfums venus d’ailleurs, venus de si loin, du fond des âges, du fond des temps.

D’un simple regard posé sur nous, leur différence se fait lumière. Ils sont de nous, de notre chair, mais ils ne sont pas à nous. Ce sont les enfants nomades du monde.

Ils passent, s’arrêtent pour un temps près de nous et poursuivent leur route donnant à leur tour naissance à de nouveaux enfants dans lesquels ils seront un peu eux, un peu nous, un peu moi, un peu toi. Une infime partie de nous s’envolera vers d’autres ailleurs, respirer d’autres saveurs. Une infime partie de nous fera à jamais partie, avec eux, grâce à eux, à travers eux…de ce voyage dans le monde intérieur.

Plus d’images, plus de noms, juste une mémoire ressentie impossible à identifier et à définir.

(Cris B.)

Le Printemps

La saison de la légèreté à laquelle la Nature a donné ce ci beau nom de Printemps.. Cette ère nouvelle du cycle de la vie qui revient chaque année avec son lot de sourires, de joies, de bonne humeur. Les robes des jeunes filles se font plus légères, chargées de fleurs qui se fondent avec leur parfum délicieusement fruité.  Les garçons troquent leurs chemises de coton à l’air lugubre pour celles en lin, larges et vaporeuses, aux couleurs acidulées ou pastel et ouvrant sur un cou légèrement hâlé comme une promesse. Les champs se couvrent de jaune au retour des jonquilles. Nous laissons nos manteaux d’hiver qui portaient toutes nos angoisses, notre fatigue, notre air blafard, notre regard triste, nos espoirs déçus, nos colères, nos rêves inassouvis que nous jetons par-dessus bord pour courir vers un regard qui brille, avec une tête dans les étoiles, un après-midi allongés dans un champ de blé à suivre dans le ciel la trace blanche d’un avion qui nous emmène loin, très loin sur les plages d’où on entend presque la musique. Voici venu le temps de l’éveil, le temps de la renaissance et de toutes les re-découvertes. Nous sentons la tiédeur de l’air pour la première fois, nous dégustons toutes les odeurs qu’il transporte avec lui comme un cadeau. Nos yeux se portent sur les fleurs qui se colorent pour faire des talus et des buissons de douceur. Nous oublions tous nos malheurs, tous nos chagrins, toute notre solitude. Nos rêves se remettent en ordre de marche. Nous posons nos pieds nus sur la plage et nous nous allongeons sur un sable déshabillé de l’humidité automnale qui épouse notre corps et nous offre une couche délicate pour entrer en confiance dans un sommeil réparateur avec le tendre balancement de l’air qui caresse notre visage. Notre corps s’évade de ses tensions automnales et hivernales, notre peau se remet à flirter avec le soleil, nos pieds respirent, nos narines captent et emmagasinent les effluves qui nous enveloppent.
Les yeux fermés, je laisse entrer en moi cet air de délivrance qui casse et arrache mes chaînes, je l’entends me dire que je suis belle, que je suis bien, que j’ai le droit de respirer à nouveau. J’aperçois le ponton qui se dresse fièrement au dessus de la mer qui brille, la petite barque au bout, attachée d’une corde fragile semble m’attendre. Je la libère elle aussi, m’y assois avec précaution. Nous faisons connaissance. La pagaie m’attend au fond posée à plat. Devant moi la liberté s’ouvre à mes yeux et tous mes sens, accompagnée de la beauté. Merci Monsieur le Printemps pour cette nouvelle naissance qui me mènera jusqu’à l’été avec votre respectueuse et légendaire tendresse.

(Cris B.)

Lessive de cœur

Je fais sécher au soleil d’été tous les morceaux de mon cœur brisé, déchiré, déchiqueté, renversé, malmené, trahi, rempli puis vidé, renforcé et affaibli, amoureux et déserté, conquis et re-conquis.

Avec brisures, fêlures, blessures imprimées au fer rouge des joies, des peines et des beaux souvenirs, je ramasse précieusement chaque morceau tombé sur le chemin de ma vie, les épingle au vent et au soleil brûlant du désert.

Demain je lèverai ma lessive de cœurs, la plierai avec douceur et la rangerai au chaud, à l’abri du mauvais temps et ses laideurs.

(Cris B.)

Coeur criblé de balles

[COEUR CRIBLé DE BALLES}
Un coeur est souvent plein de trous, marques indélébiles des criblages de balles tous calibres, laissant des passages ici et là au sang qui le déserte et l’empêche de battre au fil du temps, des passages à la fuite des émotions qui volent et partent se cacher pour qu’on ne les trouve plus jamais et mourir peut-être.
Avant de s’éteindre sous le dernier tir, un coeur ne cesse d’être criblé de balles.

(Cris B.)

La posologie

Soigne ta tristesse avec un peu de vent du sud que t’envoie la mer à mettre sur les brûlures de ton âme
Un peu de bleu de l’océan à déposer sur ton cœur meurtri
Un peu de chaleur que t’offre le soleil pour sécher tes larmes
Un peu d’eau précieuse pour raviver la brillance de ton regard turquoise
Un peu de sable pour te faire une couche et t’y reposer
Un peu de lavande pour recouvrir l’odeur du souffre de l’être aimé disparu à la fin de l’été
Un peu de musique qui bercera ton sommeil et fera fuir les fantômes
Un peu de silence pour reposer tes pensées fatiguées

(Cris B.)

LE passage

Le passage de…vers, d’ici à … là-bas, d’en bas vers … là-haut ! Le passage, un immuable mouvement du corps en tête de marche, de l’esprit qui le suit pas à pas et de l’âme, qui continuera seule le chemin de l’Ailleurs.
Nous traversons la vie en empruntant tant de passages, des passages secrets, difficiles, escarpés voire défendus. Parfois même nous trouvons des passages qui nous amènent au calme, à l’apaisement. Nous subissons le passage du temps, nous regardons souvent la vie passer, assis là sans pouvoir en changer la courbe de sa route qui est la nôtre, nous pleurons nos amours passés, disparus, engloutis, ensevelis, notre beauté passée, fanée devenue papier mâché. Nos rêves, nos certitudes, nos évidences passent eux aussi sans nous avoir jamais rempli le cœur jusqu’au trop-plein, laissant toujours du vide qui souffle tel le mistral glacial. Nous sommes attendris de voir nos enfants passer de l’enfance à l’âge adulte avec tant d’insouciance… Nous passons, nous marchons, nous reculons, nous avançons, nous revenons sur nos pas, nous résistons pour passer d’un état à un autre. Nos pensées, notre cœur, notre esprit nous guident dans ce labyrinthe de passages inconnus.

Mais un seul nous obsède, LE Passage. Celui qu’on nomme rarement « la route vers la mort » car on lui préfère ce terme plus attendrissant de « passage », comme pour nous convaincre que rien ne s’arrêtera, que tout continuera mais où, mais comment, nous ne le savons pas.
Nous regardons passer ceux que nous aimons, comme s’éloignant lentement vers une brume enveloppante doucettement lactée qui les attend, se tournant vers nous d’un dernier regard comme pour nous dire « je te raconterai », mais nous savons qu’ils ne le pourront pas car le secret est bien gardé. Nous les attendrons longtemps sans jamais voir leur retour pour écouter et nous délecter de l’histoire incroyable de leur passage qu’ils nous livreront sans relâche et sans fatigue, assis au pied d’un olivier, nous laissant béats par leur récit. Alors nous fabriquons l’histoire à leur place, nous imaginons, nous sublimons, nous embellissons ce passage et surtout nous nous préparons à passer nous-mêmes.

Nous chargeons nos bagages de beaux souvenirs, nous serrons très fort le cordon de nos amitiés, nous enfilons le manteau d’amour et de tendresse offert par nos enfants et petits-enfants pour n’avoir ni froid, ni mal, nous ouvrons les fenêtres de notre esprit, y laissons entrer la fraîcheur de l’air qui fait du bien et ralentit les pulsations de notre cœur inquiet et anxieux, nous montons le son de jolies musiques tant écoutées que nous voulons emporter, de belles photos, des bouts de films de vie… Nous allons passer à l’appel de la lumière qui sera notre signal pour laisser d’autres traces là-bas, au nom de ceux que nous laissons ici, pour leur faire honneur. Notre passage sera pour eux. Ils retrouveront à leur tour les traces de notre passage secret vers l’Ailleurs jamais divulgué pour mieux les accueillir comme une surprise.

Comme eux en leur temps, nous marcherons lentement, très lentement et d’un pas-sage !

(Cris Broutin)

Départ en Duo

Partons en vacances
Nous roulerons longtemps vers Naples, Capri, Venise, Florence…
Nous ferons halte et nous nous  reposerons dans les champs de fleurs
Nous boirons du vin italien et croquerons le raisin
Nous sentirons le vent sur nos visages, dans nos cheveux
Je regarderai ton sourire et tu regarderas mon sourire
Dans nos valises un seul bagage, nos cœurs
Partons, partons vite, pas demain mais de suite

(Cris B.)

L’ADN du Temps

Comme hier, elle semblait surprise tout en savourant silencieusement son bien-être intérieur. C’était une belle journée, une belle semaine. C’était une jolie saison murmura t-elle en prenant soin de ne livrer cette pensée qu’à elle seule.

Le temps, ennemi d’hier, ami d’aujourd’hui, tantôt bourreau, tantôt ange au pouvoir salvateur, toujours là, présent, silencieux, au regard rempli d’une bienveillance souvent dissimulée et tardivement récompensée. Le temps, elle vivait depuis si longtemps avec le Temps, lui qui l’avait créée, façonnée. Deux amants passionnés, deux amis inséparables. Elle l’aimait passionnément lorsqu’il se montrait si avenant autant qu’elle le combattait en le détestant de la démunir de sa vie.
Avec le temps les plaies béantes, grossièrement recousues à la va-vite pour contenir les épanchements du sang de son cœur et de son âme avaient fini par cicatriser ne laissant plus qu’une fine trace de leur passage. Elles avaient emprisonné la douleur pour toujours sous ces barreaux de fils qu’elle était seule à voir, seule à ressentir tout au fond d’elle,  cette douleur devenue son ADN.
Elle avait fait mal au Temps, l’avait bafoué, se riant parfois de lui. Elle avait cru au temps éternel se disant trop souvent qu’elle avait bien le temps puisqu’il ne finirait jamais d’exister. Parfois elle avait à peine senti le temps passer sur elle, comme l’instant fragile d’une caresse. Elle s’en était amusée et ils avaient souvent combattu jusqu’à l’aube, jusqu’au bout de ses nuits blanches.

Le temps, c’est la prière qu’elle adressait au ciel depuis si longtemps. Le temps de soigner ses blessures, le temps pour se reconstruire, le temps pour rêver, le temps pour rire et respirer. Confinée malgré elle, prisonnière de sa liberté de mouvement, elle flirtait enfin avec le temps, redevenait cette jeune fille aux cheveux blonds, aux yeux bleus et au regard attendri dans les bras du Temps, revenu vers elle et qui l’enveloppait.
Quelle douce sensation que de sentir la lenteur du temps qui se pose, restant en suspension comme pour nous dire « Regarde, je t’offre le plus beau de tous les cadeaux, celui de prendre ton temps ».

Elle perçut des sons au cœur de la montagne qu’elle n’identifiait pas car elle n’avait jamais le temps de les découvrir. Sa mémoire s’ouvrit, la prit par la main, l‘emporta loin, très loin au fond de son âme. Elle revit le temps qu’elle avait pris pour fabriquer à la glaise de son amour cet enfant, sa lumière de vie qui allait la guider. Elle reconnut la saveur émotionnelle de tant de moments tombés dans l’oubli de sa première conscience, trop engloutie  dans cette course frénétique à la vie, ressurgissant à la surface comme une lente vague  lui ramenant des morceaux de Temps pour son éveil.
Elle voulait voir le Temps comme un ami et redoutait d’autres luttes, d‘autres combats avec lui. Elle ne voulait plus que le meilleur de lui. Plus sa vie défilait à grande vitesse, plus elle se lovait au creux de lui pour ne garder et n’emporter que le meilleur de lui le jour du grand départ sans retour.

Elle croyait à la montée céleste et voulait s’y promener avec ses bagages de vie remplis des plus beaux morceaux que le Temps y aura rangé à l’intérieur avec délicatesse, ces morceaux qui la rendront si légère là-haut, tout là-haut. Elle ne voulait du Temps que ces seules marques d’affection et de douceur.

Le temps ne creuse son empreinte que par l’instant fragile d’une caresse !

(Cris B.)

J’aime la pluie

Ce jour-là, un jour comme les autres, comme tous les autres jours, j’ai rencontré un sourire, il était là, dans une flaque d’eau, il m’attendait. Il m’a dit « Bonjour, je vous attends depuis longtemps, où étiez-vous ? ». Il m’a incitée à le suivre et je l’ai suivi. Ses rires ont éclaboussé mes dimanches, ses regards ont nourri mon cœur, sa voix a apaisé mes angoisses. Un jour d’été, le soleil chaud et brûlant sur le bitume de la ville l’a fait fuir.

Depuis j’aime la pluie !

(Cris B.)

Le poids des couleurs sur les mots

Hommage à Christophe (13 oct 1945-16 avril 2020)

Le dernier Dandy décalé nous quitte à pas feutrés, dans l’obscurité de ses nuits blanches qu’il aimait étirer jusqu’au lever du jour sur les ondes flottantes des minutes égrenées qu’il est seul à savoir retenir ici ou là-bas.

Il s’enfonce à pas lents dans la profondeur des fonds musicaux, se demandant si il va ou pas arrêter le temps, pouvoir magique dont il est le détenteur pour finalement décider de le traverser. Lui qui cherche sans relâche le son ultime s’est dit que peut-être, va-t-il enfin arriver au bout de ce temps qu’il sait transformer en éternité au paroxysme de son art.

Tel un Prince des mille et une nuits qui s’envole sur son tapis volant recouvert de sons remontant des entrailles de son fidèle synthétiseur, il emporte avec lui dans un écho de fumée vaporeuse, les mots, tous les mots à la source desquels il a bu et qui ont épanché notre soif jamais rassasiée.

Tel un chimiste dormant au milieu de ses éprouvettes il a créé au détour de ses heures remplies d’une charmante nostalgie mélancolique les pigments dont il continuera à colorier les mots telles des gouttes gorgées du bleu des fonds marins.

Dans son cockpit, maître de ses machines, grisé par la vitesse, il passe le mur du son et entre en résonnance avec l’univers, accompagné d’une horde de mots, de couleurs et de sons. Par nuit noire on peut presque distinguer son attelage brillant au milieu des étoiles, on peut y voir un film sur l’écran de la voûte céleste dont le scénario est l’enfant de notre imaginaire.

D’instants fragiles en paradis perdus, il retient au creux de son âme les cris et les pleurs, tantôt étouffés tantôt explosant en une envolée lyrique. Avec lui la plage bordant l’immensité de ces lieux inconnus  devient notre refuge et nous passons tour à tour de l’ombre à l’obscurité en route vers les cieux.  Ses sonorités le précèdent et le suivent, enveloppés d’une lumière doucement diffusée comme pour ne pas déranger, comme pour durer, durer et durer encore.  Ses fidèles compagnons, tous baladins du temps nous offrent alors une œuvre psychédélique, l’adrénaline qui entre dans nos veines.

(Cris B.)

A l’année prochaine

Le passage à une nouvelle année, c’est un pas de plus qui nous éloigne de notre première demeure, le ventre de nos mères et un pas de moins qui nous sépare de notre dernière demeure, là-bas, là-haut … Ce sont encore des peines qui viendront charger nos épaules, de nouvelles joies qui rejoindront le panier déjà bien rempli de notre vie, de nouveaux enfants beaux comme un ciel brillant immaculé de bleu, des amis qui partiront sur la pointe des pieds, des amours qui s’évanouiront sur la route d’un blanc laiteux vers d’autres ailleurs, même le plus grand d’entre eux tournera la tête et s’enfuira, des lieux encore inconnus qui nous émerveilleront, des rires qui exploseront, des larmes séchées abandonnées qui feront place un jour à de nouvelles larmes toutes neuves. C’est une page que l’on croit tourner et qui nous rend plus forts le temps de quelques heures, sans savoir que ce ne sera qu’une page de plus sur laquelle nous avons écrit nos bonheurs, nos amours, nos morts, tous les noms de nos si beaux enfants, nos épreuves… Chaque page porte sur elle, en elle, les traces à jamais creusées de nos griffures, nos brisures, nos cicatrices, nos ravins, nos vides, nos extases et nos bonheurs, nos joies immenses, nos regrets, nos remords, nos « toujours », nos « jamais », nos « encore, nos « je t’aime », …

Le passage à une nouvelle année, c’est ce portillon invisible planté là, à ce moment-là, qui nous redonne des forces pour demain quand elles nous ont abandonné hier, pour mieux nous faire continuer le chemin sans jamais rien nous promettre vraiment en nous enivrant de ces petites lucioles dansantes qu’on appelle les rêves, l’espoir, l’attente, le courage, la force, la résilience, le renouveau, la résurrection ou le « nouveau-moi » qui ne sera rien d’autre que « nous » ! ….. Cet étroit passage, le temps d’une nuit où l’on peut regarder vers hier avec le désir ultime de faire marche arrière ou la peur sauvage de courir et fuir.
La lumière toute proche d’une nouvelle année qui nous regarde droit dans les yeux et nous frôle le cœur et l’esprit c’est croire que nos plaies se refermeront à l’ombre du cerisier de l’oubli qui fleurira à l’arrivée du Printemps, c’est oublier, le temps d’un instant, qu’on ne peut rien effacer, rien oublier.
C’est cette longue nuit dans le silence où tout paraît possible, où notre poids terrestre perd sa gravité pour s’envoler vers cet avenir inconnu qui dès demain, deviendra à son tour notre passé, jusqu’au prochain portillon. C’est la nuit où notre avenir se déroule devant nos yeux car nous le dessinons à notre image, à celle de nos envies, de nos besoins, de nos prières, de nos perfections.
Le passage à une nouvelle année, c’est continuer d’avancer sous le poids de nos chagrins, de nos faiblesses, de notre fatigue pour se sentir à nouveau si léger à la première brise d’un regard qui viendra se poser sur notre visage un soir de Septembre, à la fin de l’été, dans la douceur d’une belle journée aux couleurs si chaudes qu’elles en ralentiront l’horloge du temps rien que pour nous.
Le passage à une nouvelle année c’est croire que nous laissons à terre le baluchon sur notre dos qui paralyse nos épaules et engourdit nos muscles pour enfiler une écharpe de dentelle si légère qu’elle aura ce pouvoir de nous transformer.
C’est alors que l’on réalise que ce passage si étroit du temporel à l’inconscient, de la vie au rêve, des peines aux espoirs est le seul chemin creusé par les Hommes pour essayer de trouver notre yin et notre yang dans la cohue des années qui charrient peines et bonheurs en vrac sans date limite de « fin de consommation ». L’Homme a besoin de ces moments pour se poser, se reposer, faire une pause, fermer les yeux, entrer dans le silence, « son » silence, abandonner le réel pour l’imaginaire pour reprendre des forces, se remettre debout et continuer d’avancer jusqu’au portail prochain.

C’est lui, l’Homme, qui a inventé le passage d’une année à une autre pour tout justifier et se donner toujours une nouvelle raison de vivre jusqu’à l’année prochaine, encore une, juste une.

(Cris B.)

La séduction

La séduction, l’ultime sève !

Intemporelle, d’une jeunesse éternelle. elle est l’enfant heureuse du cœur, de nos pensées, nos émotions et nos envies. Elle soulève nos joies, nous tient en haleine, nous montre chaque jour que notre beauté n’est pas celle de notre corps mais celle de notre âme qu’elle embrasse sans relâche d’une infinie lenteur.
Savoureux langage entre deux âmes qui jamais ne se tarit de mots, son parfum infuse en nous doucement, nous entraînant dans un tourbillon de senteurs émotionnelles enivrantes .
Evitant la flamme des désirs, l’envie des corps qui s’attirent, se consomment et se consument jusqu’à l’extinction de la dernière braise des brûlures, elle est la sève fraîche de nos sentiments muets, de nos plaisirs et de nos longs silences qui se parlent entre sourires, tendresse et plénitude. Elle échappe à la cruauté du temps qui finit par tout ternir et tout détruire. Elle vole et s’envole, nous emportant vers le ciel au royaume de nos rêveries. Elle traverse les nuages, s’amuse à s’y cacher pour mieux nous surprendre au détour d’un regard de velours qui plonge dans nos yeux remplis d’un bonheur si profond que les fonds des plus grands océans en sont jaloux. Elle nous regarde, nous observe, nous sent, nous dépose un baiser qui laissera sa trace jusqu’à demain, jusqu’à toujours, jusqu’à la fin, sans que jamais elle ne s’efface pour disparaître.
Un mot, un regard, un sourire, un parfum, un silence déposés avec élégance sur notre vie. Un lien invisible, secret, silencieux, qui nous transporte, nous attendrit, nous envahit et nous submerge tendrement pour s’embellir à chaque instant dans la rencontre de nos recoins intimes les plus secrets. Nous attendons son arrivée puis son retour, détachés de l’emprise du temps qui roule, impatients de s’offrir à elle et de lui renvoyer le miroir de ses cadeaux, remplis de son essence.

La séduction, classieuse et parfois tendrement moqueuse est la sève ultime qui nourrit véritablement notre Être !

(Cris B.)

Les petits chevaliers de la Vie

Qu’ils arrivent aux Fêtes, au printemps ou au cœur de l’été, qu’ils viennent du grand froid, des déserts reculés et brûlants, des steppes à chevauchée infernale, après avoir traversé les forets sombres ou enchantées, ils sont les petits chevaliers de la Vie. Ils possèdent ce que nous avons perdu depuis longtemps, la bienveillance et la pureté virginale immaculée de leurs sentiments, enveloppés dans leur armure d’une force douce et tranquille

Nous pensons leur avoir donné vie au fond de nos ventres mais ils nous ont choisies dans les dédales de nos vibrations intérieures

Nous pensons avoir le devoir de les éduquer et les rendre heureux mais ils n’ont qu’une mission, celle de nous protéger de nos errances, nos peurs et nos angoisses

Nous croyons leur insuffler notre chaleur de cœur mais ce sont eux qui allègent le poids de nos tristesses

Nous voulons les consoler lorsqu’ils pleurent mais ce sont eux qui déversent en silence des larmes de vie cicatrisantes sur notre peau, dans notre cou, sur nos paupières

Nous en prenons grand soin pour leur éviter toutes douleurs mais ce sont eux qui nous apaisent et nous soignent lorsque nous sommes en perdition

Nous désirons tout le meilleur pour eux mais ce sont eux qui nous font grandir

Nous avons peur de leur fragilité dans cette petitesse physique mais ce sont eux qui enferment tendrement notre main dans leur main pour nous montrer le chemin vers la lumière et la joie en toute sécurité

Nous les suivons avec vigilance pour qu’ils ne trébuchent pas à l’aube de leur jeune vie mais ce sont eux qui lovent leur pas dans nos pas, leur main dans notre main afin que nous ne tombions pas dans le désespoir et les vides qui parcourent souvent notre propre chemin

Ils sont nos petits chevaliers de la Vie, ils nous ont choisis et leur armure fait d’eux des indestructibles venus nous secourir et nous rendre heureux dans le souffle chaud de leurs silences, la tendresse enivrante de leur regard, l’odeur indéfinissable et envoûtante de leur peau de soie

Nous pensons tout leur offrir  mais ce sont eux qui nous donnent tout

(Cris B.)

La maison des rêves

(écrit en 2016)

L’enfant : Dis, pourquoi es-tu si triste sur ton visage et dans ton cœur ?
L’adulte : Parce que j’ai perdu mes rêves.
L’enfant : Mais il te reste l’espoir pour les retrouver.
L’adulte : Non hélas, car l’espoir est le chemin qui mène aux rêves et la route est trop sombre.
L’enfant : Alors que vas-tu faire maintenant ?
L’adulte : Viens petit homme, je vais utiliser mes souvenirs cachés au fond de ma mémoire et je vais te faire découvrir les rêves, leur odeur, leur couleur, leur saveur. Je t’apprendrai à espérer, espérer toujours pour un jour les atteindre et les toucher.
L’enfant : Alors je serai heureux ?
L’adulte : Oui petit homme, tu seras heureux car tu aimeras, tu habiteras le cœur de quelqu’un un jour et cet autre habitera le tien, tu auras chaque jour des pensées parfumées embaumant le jasmin qui rafraîchira ton cœur. Tu écriras de jolies poésies et ton chant fera danser les oiseaux sur le lagon au soleil couchant. Tu sentiras un vent léger qui te transportera sur le tapis volant de la vie avec toujours à tes côtés, ton âme sœur. Vous penserez l’un à l’autre, vous vous comprendrez sans même vous regarder. Vous rirez de tout et de rien et vous vous endormirez ensemble au pied de l’arbre après une douce journée d’été. Dans votre sommeil, vos rêves se rejoindront pour ne faire qu’un, ils passeront d’une âme à l’autre. Plus tu espèreras et plus tu rêveras.

L’enfant : Et quand je serai au bout du chemin de l’espérance que se passera t-il ?
L’adulte : Si tu écoutes bien tous mes souvenirs que je vais t’offrir dans le silence de leur secret, tu ne perdras jamais le chemin de tes rêves. Ils seront toujours sur le bord de la route tels de petits bouquets de lavande et tu iras de rêve en rêve, tous différents. Ils te feront grandir et chaque jour sera un jour joyeux.

L’enfant : Et toi, que deviendras-tu alors ?
L’adulte : Je te regarderai avec tendresse, je te raconterai encore et encore la belle histoire de la vie des rêves. Lorsque nous marcherons jusqu’à la nuit, pieds nus au bord de l’eau sur le sable mouillé, je te sentirai tellement vivant à voir tes yeux si brillants. Je te présenterai les étoiles, une pour chaque rêve. Je t’expliquerai que chacune d’entre elles est la maison d’un rêve. Je verrai ton bonheur, j’entendrai ton cœur battre, je sentirai ton sang couler dans tes veines comme le filet du ruisseau qui promène ses brindilles légères jusqu’à bon port, jusque là-bas très loin, par-dessus l’horizon. Alors, il me suffira de te regarder et je serai heureux.

(Cris Broutin)

Les quatre chemins

J’ai perdu si souvent mon chemin et me suis perdue tout autant. On me disait « suis ton chemin », mais quel était donc « mon » chemin?
Nous imposons à nos enfants de prendre un chemin, certains même voudraient croire à cette hérésie qu’il existe un chemin tout tracé pour eux. Notre seul et unique droit et devoir est de leur montrer le premier chemin en espérant qu’ils feront bonne route. Et puis un jour, on se retrouve à la croisée des chemins, écartelés entre éducation et désir, force et faiblesse, colère et pardon, détermination et épuisement, acceptation et rébellion, ignorance et curiosité, sagesse et folie. On découvre alors que le chemin est long et difficile, qu’il existe tant de chemins qui se dévoilent et défilent sous nos pas. Nous prenons un chemin, puis un autre qui nous semble facile mais qui s’avèrera décevant car dépourvu de sens. Souvent nous rebroussons chemin pour revenir en arrière sans retrouver les traces de notre passage.

Nous grandissons, nous avançons et nous trouvons sur le chemin plaisirs et joie de vivre, insouciance et voluptés. Nous perdons hélas des amis en chemin sans trop savoir pourquoi. Quand nous croyons être sur le bon chemin, notre vie se dérègle soudain et nous force à en prendre de nouveaux, des chemins inconnus et étrangers à nos émotions, qui nous font peur. Au fil du temps, après des chemins escarpés parcourus sans jamais atteindre l’oasis tant rêvée nous devenons fragiles et nous prenons le chemin du repli, celui où l’on peut s’arrêter sur le bord de la route, le temps de reprendre notre souffle, retrouver des forces, nous lever et continuer à marcher dans cet enchevêtrement de directions.

Nous laissons des amours en chemin ou serait-ce eux qui nous laissent? Leur disparition charge le sac de nos souvenirs qui demain nous aideront à avancer ou que nous poserons à terre pour nous alléger de leur poids. Nous devenons plus faibles ou plus forts, plus indécis ou plus clairvoyants, plus confiants ou plus vigilants, plus sceptiques ou plus convaincus. Nous continuons d’avancer, nous vivons et respirons sous toutes les latitudes, toutes les saisons, passant si vite de l’automne au printemps en suivant le chemin de notre cœur et brutalement de l’été à l’hiver en entendant sa souffrance qui résonne en nous et nous déchire.

Nous cherchons le chemin qui nous ressemble, celui fait pour nous, nous cherchons l’Autre, cet Autre que nous verrons apparaître un soir de brouillard, dont nous verrons l’ombre lointaine à peine discernable, comme immobile, nous attendant. Puis l’ombre se mettra en mouvement venant à notre rencontre.

Aucun chemin n’est une route qui ne mène nulle part. Aucune direction prise n’est le fruit du hasard.

« Mais c’est quoi le chemin?» me demande l’enfant.
« C’est la longue marche qui mène à ton bonheur » lui répondis-je
« Mais il est où ce chemin? » me rétorque l’enfant.
« N’aie crainte et fais-moi confiance quand je te dis que lorsque tu l’auras trouvé, tu sauras que tu es sur le bon chemin ».

L’enfant emprunta alors son premier chemin et l’adulte que je suis continua le sien et se demanda ce jour-là « encore combien de chemins me reste-t-il à parcourir ?» Un seul peut-être. Qui peut savoir !

(Cris Broutin)

Ton manque

(écrit en 2017)

Quand le manque de toi se fait trop fort, trop bruyant, trop pesant, trop irrespirable, quand ma peau brûle de ton absence, quand mon coeur perd son souffle et s’épuise, quand tes derniers mots atteignent ma tête tels des jets de pierres et déchirent mon ventre tels des coups de poignard, quand mes souvenirs de tes rires brûlent mes yeux, je pars voir la mer, je m’allonge, je m’offre au soleil, j’abaisse doucement mes paupières et je laisse le ciel me recouvrir du linceul blanc de ton oubli.

(Cris Broutin)

La rencontre

(écrit en 2013)

La rencontre, le croisement d’un regard, les contours d’un sourire, le dessin d’une silhouette, sont comme ces matins où l’on s’approche, émerveillé, à pas lents, entre ciel et terre, là où la nuit se fond dans l’horizon et où le jour essaie d’éclore, pieds mouillés, souffle retenu, contenu, sur une terre vierge, différente de celle d’hier, et qui nous dévoile ses premières beautés en guise d’espoir, qui nous invite au voyage d’une seconde, d’un instant, d’un moment ou peut-être d’une vie.
Notre plénitude commence alors à la seconde où l’on croise ce regard qui va nous entraîner jusqu’au bout…

(Cris Broutin)

(photo Laure Rencontre Photographique)

Mes Ailleurs

Nos Ailleurs, ceux dont on rêve! L’imagination puis la rencontre. Le silence s’efface devant la brillance d’un regard qui capture pour demain ce qu’il ne reverra plus jamais tout à fait pareil. Ce premier regard posé avec douceur, gourmand, avide, possessif, qui enveloppe, respire, absorbe, engloutit et emprisonne au fond de mon âme l’enivrante fusion de la beauté et de l’émotion.

Fouler un sol avec respect, croiser un regard avec pudeur, suivre des yeux un éloignement…

Demain, oui demain, ces images seront à jamais gravées en moi, embellies, sacralisées, porteuses de tant de souvenirs, tant de détails, tant de questions jamais élucidées, tant de mots jamais prononcés…Nourriture spirituelle ou céleste ou peut-être un peu les deux. Le temps se fige, le bras se tend pour capturer en vain. Les sens sont maîtres de l’univers. Je vois, j’entends, je sens, je respire, je bois. Mon être est à l’unissons avec le monde, l’instant d’un regard intense que je prolonge jusqu’au bout du jour et de la nuit.

(Cris B.)

L’instant présent : le feu follet du temps !

Certains se revendiquent de l’instant présent, tout pour l’instant présent, rien que l’instant présent et seulement l’instant présent. Mais l’instant présent n’existe pas. Les adeptes de cette île fantomatique et fantasmagorique qui habiterait notre espace temporel défendent ce mouvement qu’ils nomment « mouvement de pensée » pour mieux cacher l’immobilisme acharné de leur égoïsme dominant.

L’instant présent est un feu follet passant du passé à l’avenir sans arrêt mais avec transition. Il ne se regarde qu’à travers le chemin d’où nous venons et celui vers lequel nous allons. Ce fruit juteux que l’on déguste maintenant, en ce moment, est arrivé à notre bouche grâce au soleil et à la pluie qui l’ont fait grandir et mûrir hier. Ce regard de l’autre dans lequel nous plongeons en rencontrant l’amour appartient à un être sorti du ventre d’un autre qui croise notre chemin et nous prend par la main pour aller vers l’avenir.

L’instant est le passage éternellement en mouvement de nos douleurs d’hier vers nos cicatrices de demain, de nos chagrins vers notre résilience, notre délivrance, de nos rêves vers notre réalité. Aimer un être, c’est découvrir d’où il vient et décider d’aller avec lui vers l’inconnu, en s’enrichissant à chaque seconde de ce temps qui passe sans s’arrêter.

Bien malheureux celui qui n’aime que l’instant présent et s’en revendique. Prisonnier du silence de son passé qu’il refuse de transmettre, refusant d’ouvrir son cœur sur les portes ensoleillées de l’avenir, prenant l’offrande de l’amour, la consommant sur place goulument sans jamais poser sa main sur le cœur de l’autre pour continuer le chemin dans un partage sans cesse renouvelé. Ces adeptes tentent ainsi d’échapper à l’ouverture de leur âme, à l’abandon de soi vers l’autre et maintiennent murée la pièce ouvrant sur des lendemains illuminés, baignés de soleil. Aimer l’instant présent c’est refuser de s’offrir, de se donner, de construire et de partager. Ce troisième tempo n’existe pas car sans passé, je n’existe pas et car je ne continue d’exister que par mes seuls rêves encore à réaliser.

Comment pourrions-nous évacuer nos souffrances dans l’immobilisme temporel ? Nous serions voués à une mort certaine qu’est la folie. L’Humain est l’enfant du temps, l’enfant du mouvement. Il vient d’hier et va vers demain. Il vient de loin et se dirige vers une destination qui lui est inconnue mais qui l’attire sans cesse et le fait marcher. Il s’accouple car il a un cœur et besoin de l’amour plus que de la pensée. L’amour se rencontre, se donne, se partage, se construit, se déforme, se transforme comme une barre de métal chauffé à blanc, comme le verre qui devient beauté translucide sous l’expulsion du souffleur qui lui donne une forme, une âme, une existence. C’est lui le gardien du temple du temps, lui encore la proue du bateau qui file par-delà l’horizon, lui toujours le ciment de notre être tout entier. Hier tu étais mon rêve, demain tu seras ma réalité. Nous passons de l’un à l’autre sans nous arrêter car le temps, maître de notre univers, n’a engendré que deux enfants, le passé et le futur.

L’instant présent est une élucubration créée par les dissidents du temps, les frondeurs, pour ne jamais avoir à montrer d’où ils viennent et ne jamais avoir à marcher vers demain pour le découvrir. Peut-être croient-ils à l’éternité en pensant arrêter le temps, en se figeant dans l’instant présent. Ils traverseront le temps malgré eux, impuissants devant le grand maître, leur éternité sera habitée de vide car ils n’auront aucun souvenir, tout juste quelques instants glanés de ci de là, car les souvenirs se construisent et se partagent pour les emporter avec nous dans notre futur et notre devenir.

Nous pouvons ralentir le temps et apprécier de beaux instants mais il tourne malgré nous, plus lentement, plus doucement, plus sereinement pour notre plus grand plaisir mais jamais l’instant présent ne s’arrête. Jamais je ne voudrais qu’il s’arrête, car je sais venir de quelque part et aller vers quelque part. Celui qui aime éperdument l’instant présent est une âme triste, sans force, sans joie, sans espérance. Il est une âme solitaire errante au coeur d’une grande bulle et se cognant à ses parois désespérément lisses de toute aspérité émotionnelle. Il ne tient qu’à nous d’en ouvrir la porte, car dans l’espace clos de notre être, se trouve un petit passage secret qui nous amène vers la lumière de la vie. Il faut le chercher si l’on veut aller vers demain en transportant chaque jour les coquillages de notre vie ramassés sur le sable et lorsqu’auprès de nous se trouve un être cher à notre cœur qui partagera ses coquillages aux nôtres, alors nous pourrons avancer et laisser nos traces sur le sable mouillé. Alors nous pourrons repenser à ces instants devenus demain des souvenirs, tous ces instants qui ne se sont jamais arrêtés car le temps ne s’arrête jamais et l’instant présent n’existe pas !

(Cris B.)

Les rêves

Les rêves sont la résurgence débordante du trop-plein de nos envies in-satisfaites, de nos moments in-vécus, de nos attentes in-terminables. Ils se parent des couleurs de nos folies intimes, de nos fantasmes les plus fous. Ils nous entraînent en douceur sur les chemins d’un amour égaré retrouvé dans l’immensité de l’espace d’une nuit tourmentée soudainement apaisée qu’ils font renaître. Ils passent alors de la couleur seppia au bleu lavande. Ils transforment, ramènent, font revivre et ressuscitent nos plus belles émotions à la lumière de la clarté lumineuse d’un regard en gros plan qui nous dit en silence « je suis là ».

Nous nous penchons les yeux fermés sur les douleurs du corps mises en sourdine, nous écoutons le cœur ouvert et en souffrance apaisée, nous nous délectons de ces moments vécus ou réinventés par notre subconscient. Nous sentons nos émotions passer de notre coeur à notre corps.

Au réveil, nous avons alors encore un peu le sentiment d’exister. Les rêves sont le refuge intime de nos souffrances émotionnelles qui nous aident à marcher sur les chemins de la vie recouverts de braises et de lave bavante et ruisselante mais aussi de nos plus beaux moments vécus, encore à vivre ou déjà morts.

(Cris Broutin)
(photo Yeya Baraona)

La solitude

Elle se disait, en fermant les yeux, que la solitude est la pire de toutes les maîtresses, celle qui déchire son être, qui déchiquette ses rêves un par un, qui arrache et brise son âme, qui vole ses pensées, celle encore qui la vide de ses forces, qui usurpe ses joies, qui jette ses rires à l’eau, celle qui l’éclabousse du silence retentissant du vide, celle qui l’entoure, l’enserre, l’enchaîne, la tient prisonnière et la regarde perdre son souffle lentement.

C’est alors qu’elle décida l’espace d’un instant de s’offrir toute entière au soleil, à lui et à lui seul, et lui fit une ultime prière : « sauve-moi ».

(Cris B.)

L’amitié

 L’Amitié n’a pas vocation à réparer les cœurs brisés mais elle nous surveille, nous protège en silence. Parfois cachée, toujours discrète et souvent inquiète, elle nous préserve de possibles dérives. Elle est un rocher qui ne s’écroule jamais, nous aidant à lutter contre les vents, les tempêtes, les orages et les mauvaises saisons de notre vie.
Elle est la corde de chanvre que rien ne peut casser, couper ni même effilocher. Elle est notre force qui nous rattache toujours à la vie, nous retient, nous remonte du vide, nous hisse à la surface de l’eau, à celle de la terre et nous ramène lentement avec une force tranquille parmi les vivants.
Elle nous apprend à respirer à nouveau.

(Cris Broutin)
(photo Maria Pérez Rubio)

La froidure

J’aime l’hiver et sa froidure. J’aime la glace qu’il enfante avec ardeur et puissance. Elle protège mes sentiments pour toi, les emprisonne, les enveloppe et les conserve intacts en son sein. Elle les empêche de ramollir à l’arrivée du printemps, se liquéfier à l’assaut de l’été pour dégouliner et terminer leur route dans le caniveau de la vie, là où ils seraient jetés, inconnus de tous, oubliés de moi.

Je préfère supporter les gerçures verglacées qui apparaissent comme des saillies sauvages. Je les endurerai et chaque printemps, chaque été, ma peau sera joliment hâlée, mes cheveux épouseront le vent chaud de la mer, le bleu de mes yeux sera aussi limpide que celui du lagon tropical, mais je garderai mon cœur dans la glace qui enferme ce secret connu de moi seule pour l’obliger à continuer de vivre, continuer de battre, continuer, continuer, continuer…

(Cris B.)

La passion du temps

Il faut aimer le temps pour le laisser filer puis lui courir après, le rattraper, le retenir et le suspendre l’espace d’un instant, pour le perdre à nouveau, le laisser s’envoler, le regarder s’enfuir, le compter quand il se réduit, le mesurer quand il se raccourcit, l’offrir à l’éternité de notre jeunesse avant de comprendre qu’il est fragile.
Il faut aimer le temps pour le perdre avant qu’il ne revienne, pour le trouver si court et si long à la fois.
On croit le prendre, le maîtriser, le gérer, l’organiser pour mieux le perdre à nouveau, l’oublier le temps d’être heureux et en détester sa lenteur dans nos malheurs.
On le croit infini avant d’en apercevoir la fin.
On se retourne, on regarde en arrière et il nous manque, on se souvient alors de sa beauté passée, on se souvient de l’avoir maltraité.
Puis un jour on comprend qu’il nous est compté , qu’il nous est précieux, qu’il est notre ami jusqu’au dernier jour de notre vie.

On veut le retenir encore un peu, avant de murmurer dans le silence  » Comme le temps a passé vite ! « 

(Cris Broutin)

Le voile de la mariée

(écrit en 2017)

Son amour n’avait pas duré, il n’était pas resté. Très vite il avait reculé pas à pas, avait repris et rangé ses sentiments puis s’en est allé sans se retourner.

D’elle, je revois son voile de mariée qui flottait au vent, d’une beauté translucide qui irradiait son coeur. Certains soirs lorsque la lune éclaire la mer qui se marine d’un bleu si foncé transpercé de pépites d’or qui dansent, je l’aperçois, d’une légèreté si frêle, d’un vol si doux et si triste.
Il vole, tourne et tombe dans les bras de la méditerranée. Il semble pleurer en frôlant l’écume des vagues qui tentent de l’embrasser avant qu’il ne reparte déverser ses larmes dans d’autres vagues. Parfois je crois entendre son bruissement lorsqu’il touche presque mon visage. Il se donne à la nuit comme elle s’était donnée à lui toute entière et pour toujours.

Ne reste d’elle, après sa mort, que ce voile qui se promène le soir longeant la plage, parfumé, au vol gracile, fragile, qui semble chercher celle qui le portait et qui s’offrait à celui qui l’avait quittée. En mourant elle laissa échapper son voile de mariée qui erre et se balance au gré de la brise, le soir, lorsque la nuit est bleutée.

(Cris B.)

L’oubli

L’oubli n’est que le corps qui se calme nuit après nuit car l’oubli ne parvient jamais à envahir notre âme qui garde toutes nos tortures, nos manques, nos rêves volés, brisés, trop tôt fracassés sur les rochers de nos espoirs et nos espérances.

L’oubli n’est qu’une douleur qui s’apaise, qu’une souffrance qui se retire à petits pas, qu’un chagrin qui s’étouffe dans le silence, il n’est que le sable du temps qui s’enfuit d’entre nos doigts sans que nous puissions le retenir.

L’oubli n’efface rien mais conserve intacte toute la mémoire de nos sentiments les plus intimes, les plus puissants, les plus cachés.

(Cris B.)

J’aime septembre

J’aime Septembre, lorsque les touristes s’en sont allés en laissant derrière eux les marques douloureuses de leur invasion à grand fracas de rires et de hurlements, de stress, d’agressivité, de précipitation que même la mer ne parvient pas à réduire avec la prétention de faire disparaître ces comportements étranges comme par magie en si peu de temps, ce temps qu’ils appellent leurs vacances. Ils laissent de leur passage, nos forêts, nos sous-bois, nos calanques et nos chemins de randonnées souillés de détritus qui ont en l’espace de quelques minutes rempli leurs estomacs de pique-niqueux d’un jour, pressés et irrespectueux. Ils n’ont comme souvenir de la nature du sud et sa beauté que quelques photos à la japonaise, clic-clac, clic-clac, clic-clac.

Moi, j’aime Septembre, lorsque l’été s’assagit, devient doux et que son acolyte le soleil est toujours aussi joyeux mais désormais tranquille. Ils font tout deux amende honorable, admettent s’être laissés emporter et griser par cette frénésie touristique débarquée tel un tsunami. Mais au fond d’eux, ils savent que nous sommes leurs fidèles amoureux. Pour nous séduire à nouveau et faire renaître un sourire sur nos visages ils redoublent d’attentions empreintes de charme. L’été nous offre ses couleurs indiennes, sa brise légère le soir que nous sentons sur notre visage et dans notre cou, assis sur la plage quand nous pouvons enfin prendre le temps d’attendre et admirer le coucher du soleil sur la mer en osmose avec notre silence et nos sentiments intérieurs. Le soleil vient embrasser notre peau avec légèreté comme un pardon de l’avoir brûlée et de nous avoir fait fuir durant ces mois où son insolence et sa violence nous ont presque fait le détester. Septembre, le mois où l’air se régénère après le passage en forme d’exode des 4X4, SUV et Crossover en tous genres des écolo-bobos crachant leur CO2 sur nos bords de plages. Les fleurs reprennent des couleurs et leurs senteurs arrivent à nouveau à nos narines.

Septembre, le mois où nous évitons d’aller dans les endroits détruits si rapidement avec une telle insouciance, l’espace d’une saison de folie. Nous préférons y revenir en octobre lorsque les blessures florales commencent à cicatriser, lorsque nos chemins du littoral sont débarrassés de canettes, de mouchoirs, de papier alu, de préservatifs, de tongs perdues, de tous les déchets laissés-là pour nous, comme un cadeau de départ par ceux qui s’en sont retournés chez eux, l’esprit libre et heureux. Septembre où j’aime le calme de la nature, où mon âme n’a nul besoin de hausser le ton pour parler à la mer et venir reprendre nos moments d’échanges silencieux si privilégiés que nous aimons tant. La mer se remet faiblement de tous ces assauts motorisés qui l’ont meurtrie, la plage mettra du temps à retrouver le soyeux de son sable, sa chaleur qui recouvre nos reins comme un enveloppement de tendresse à peine allongés. J’entends les oiseaux non loin, je les regarde et me dis qu’ils sont le signe de la douceur revenue.

Septembre qui nous répare et nous prépare à la fois à l’automne puis l’hiver mais qui reste avec nous, le temps de nous remettre à nos rêveries intérieures, de perdre à nouveau la notion des heures qui roulent et s’écoulent. Le mois où je me pose sur les rochers à moitié dans l’eau qui vient chatouiller mes pieds comme de doux baisers comme pour me dire « ne sois pas fâchée, je suis là, je serai toujours là, nous nous sommes retrouvées ». Nous reprenons nos échanges sans paroles, je regarde les îles au loin pendant de longues minutes, j’attrape un cailloux qui brille au fond de l’eau que je ramènerai chez moi en souvenir d’une douce matinée. J’écoute la respiration de la nature, lente et calme et je me dis que j’aime décidément beaucoup Septembre.

(Cris Broutin)

Lettre à Louise

Chère Louise, je vous écris du fond de ma tranchée boueuse et marécageuse, les pieds et les mains gelés. Mes cigarettes sont mouillées, autant que mes allumettes, l’alcool qui sert à nous réchauffer n’arrive plus par le ravitaillement. Mes vêtements sont humides et nos nuits sont éclairées par les tirs d’obus. Je vous écris avant que la nuit ne tombe. Le temps est long. Je le comble par mes souvenirs de vous au Printemps dernier, à l’ombre de ce cerisier dans ce Parc ensoleillé et habité par les oiseaux, ma main qui se posait sur votre robe à fleurs sans oser s’aventurer à la découverte de vos mystères. Dernier moment avec vous avant mon départ pour cette guerre stupide et inutile. Très chère Louise, votre parfum mélangé à l’odeur des fleurs a recouvert mon visage. Je l’ai emporté avec moi. Votre regard m’accompagne dans mon sommeil et vos rires couvrent les bruits des canons. Le temps nous est compté et j’ignore quand je vous reverrai.

Ma très chère Louise, vous habitez mes pensées, vous comblez mon cœur et je veux, par cette missive, qui j’espère vous parviendra très bientôt avant mon retour, vous dire que je vous aime…. BANG !

Le cocktail d’un soir

La femme entra dans le Bar. Elle n’y était pas revenue depuis…

Elle s’assit confortablement, retira ses gants et son écharpe. Comme la dernière fois, un an déjà, c’était l’hiver.

Elle appela le serveur : « Faîtes-vous des cocktails sur-mesure? »

Le serveur : « Oui Madame, quel cocktail vous ferait plaisir? »

La femme : « Un cocktail avec très peu de souvenirs et beaucoup de vie. Je n’aime pas les souvenirs, ils se déposent au fond de mon verre, s’y collent, prennent un goût amer qui ne quitte plus mon palais, embrument mon esprit, perturbent mes rêves et glacent mon cœur.

Je préfère le goût acidulé de la vie… mais mettez-en quand même un peu, juste un peu, pas trop.

Je ne peux quand même pas vivre sans quelques souvenirs, mais apportez-moi les plus doux, les plus chauds, les plus épicés, les plus tendres, les plus rafraîchissants aussi, vous savez, ceux qui ont la légèreté de la fleur de coton, la brillance de l’éclat d’un premier regard, la douceur de la première caresse.

Faîtes au mieux, mais servez-moi la meilleure liqueur de l’oubli pour ce soir, juste ce soir ».

(Cris Broutin)
(photo Food & Wine)

Le Bonheur

Le bonheur est un nuage de coton, un voile de tulle invisible et léger qui se pose sur nous et nous enveloppe, nous protégeant des bourrasques. C’est un fruit juteux que l’on écrase goulûment sous la langue. Le Bonheur a la solidité du filet de pêcheur échoué sur la plage, gorgé de sel, d’eau de mer et de sable blanc. Il a la tiédeur intemporelle d’une journée de fin d’été. Il transporte dans son sillage ces parfums entremêlés dont personne ne connaît l’origine, venus d’ailleurs, du pays où les cœurs résident paisiblement.

Le Bonheur est cette maison ouverte sur pilotis, baignée de soleil, laissant entrer les vents et les embruns du Sud, dansant avec les poissons de toutes couleurs et bercée par les eaux cristallines d’une texture voluptueusement huilée. Il suit la lune le soir venu et son cortège d’étoiles qui se parent d’un bleu profond et scintillant. Le Bonheur a cette couleur tendrement jaune oranger qui s’infiltre en nous avec nonchalance. Parfois il explose d’un rouge sang, la couleur des flammes qui embrasent et dévorent nos corps. Il a cette légèreté de la plume qui migre, sillonnant le bleu azur en silence vers de nouvelles rives ensoleillées à découvrir, là où personne ne peut le suivre.

Trace fragile dans le ciel, il flotte en emportant avec lui tout ce qui est lui.

(Cris B.)
(photo Regard sur image)