Les âmes qui volent

Pour ma Melissa et sa Liv.

Le jour où mon enfant-nomade née au premier jour de l’été, mit au monde à son tour son enfant-sauvage qui comme par magie naquit au dernier, marquant ainsi la ponctuation et la respiration inexorables du temps de la vie, je fus ir-radiée au napalm de l’extase, de la folie et de l’amour pour la seconde fois de mon existence humaine. Je sais depuis lors que la mort, ma mort, n’existe pas lorsque je ressens dans chaque battement de mon sang l’immensité infinie de ce monde intérieur dans lequel je me promène déjà grâce à elles. J’y vois la beauté et la puissance de l’essence et du devenir, ce devenir inconnu, palpitant, exaltant. Elles m’emporteront, me transporteront à travers les temps, à travers tant et tant d’autres enfants, leurs enfants, mes enfants, des milliers d’enfants, au fil de mon avenir infini, elles me nourriront de cette substance intemporelle, éternelle et je les nourrirai.

Des images viendront habiter les rêves de ces enfants en devenir, des lieux où ils ne seront jamais allés mais qui leur seront doux à la mémoire dès le réveil. Ils penseront apercevoir un regard posé sur eux avec bienveillance, ils sentiront comme une caresse sur leur front, une brise légère, ils entendront des rires non identifiés qui pourtant leur seront familiers. Je veillerai sur eux car je serai en eux. Chaque nouveau voyage à la naissance d’un nouvel enfant sera un nouvel extase, une nouvelle ir-radiation. Mon enfant-nomade en aura bâti les fondations, son enfant-sauvage y déposera la fraîcheur de son souffle, la force puissante de ses rires, la profondeur de ses regards puis son enfant…., les enfants de leurs enfants… construiront sans relâche la chaîne des âmes qui les rejoindront pour les protéger, les rendre forts, les aider à travers les chaos et les labyrinthes ténébreux de leur vie et les sentiront s’ouvrir et se remplir de joie et de bonheur pour un nouvel été intérieur qui leur reviendra comme le temps des moissons. Ce voyage, leur voyage, a démarré et ne connaîtra jamais de fin. Il sera vallonné, parcourra le monde, connaîtra tous les horizons, toutes les saisons, sera de toutes les couleurs, vivra sous toutes les latitudes. Mon enfant-nomade à la peau couleur d’épice, aux cheveux brillants d’un noir épais comme les purs sangs que l’on monte à cru, aux yeux sombres d’une couleur si intensément profonde a déjà fait offrande au soleil de la vie de son enfant-sauvage qui lui ressemble tant mais que sa peau si claire, ses cheveux si blonds, ses yeux d’un mauve si tendre me désarçonnent et m’enivrent. D’autres enfants naîtront dans lesquels on retrouvera un regard, une voix, un sourire, une couleur, un signe, une marque indélébile comme le message d’une présence ancienne discrète, presque timide !

Ce que nous ressentons à l’intérieur de nous, ces présences bruyantes ou silencieusement envahissantes, ce tumulte, ces images, ces pensées, tout ce que certains appellent Dieu, ne serait-ce pas toutes ces âmes venues de loin qui nous habitent, courent en nous, volent à travers nous, nous protègent et vivent, vivent encore !

(Cris B.)

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L’oubli

L’oubli n’est que le corps qui se calme nuit après nuit car l’oubli ne parvient jamais à envahir notre âme qui garde toutes nos tortures, nos manques, nos rêves volés, brisés, trop tôt fracassés sur les rochers de nos espoirs et nos espérances.

L’oubli n’est qu’une douleur qui s’apaise, qu’une souffrance qui se retire à petits pas, qu’un chagrin qui s’étouffe dans le silence, il n’est que le sable du temps qui s’enfuit d’entre nos doigts sans que nous puissions le retenir.

L’oubli n’efface rien mais conserve intacte toute la mémoire de nos sentiments les plus intimes, les plus puissants, les plus cachés.

(Cris B.)

J’aime septembre

J’aime Septembre, lorsque les touristes s’en sont allés en laissant derrière eux les marques douloureuses de leur invasion à grand fracas de rires et de hurlements, de stress, d’agressivité, de précipitation que même la mer ne parvient pas à réduire avec la prétention de faire disparaître ces comportements étranges comme par magie en si peu de temps, ce temps qu’ils appellent leurs vacances. Ils laissent de leur passage, nos forêts, nos sous-bois, nos calanques et nos chemins de randonnées souillés de détritus qui ont en l’espace de quelques minutes rempli leurs estomacs de pique-niqueux d’un jour, pressés et irrespectueux. Ils n’ont comme souvenir de la nature du sud et sa beauté que quelques photos à la japonaise, clic-clac, clic-clac, clic-clac.

Moi, j’aime Septembre, lorsque l’été s’assagit, devient doux et que son acolyte le soleil est toujours aussi joyeux mais désormais tranquille. Ils font tout deux amende honorable, admettent s’être laissés emporter et griser par cette frénésie touristique débarquée tel un tsunami. Mais au fond d’eux, ils savent que nous sommes leurs fidèles amoureux. Pour nous séduire à nouveau et faire renaître un sourire sur nos visages ils redoublent d’attentions empreintes de charme. L’été nous offre ses couleurs indiennes, sa brise légère le soir que nous sentons sur notre visage et dans notre cou, assis sur la plage quand nous pouvons enfin prendre le temps d’attendre et admirer le coucher du soleil sur la mer en osmose avec notre silence et nos sentiments intérieurs. Le soleil vient embrasser notre peau avec légèreté comme un pardon de l’avoir brûlée et de nous avoir fait fuir durant ces mois où son insolence et sa violence nous ont presque fait le détester. Septembre, le mois où l’air se régénère après le passage en forme d’exode des 4X4, SUV et Crossover en tous genres des écolo-bobos crachant leur CO2 sur nos bords de plages. Les fleurs reprennent des couleurs et leurs senteurs arrivent à nouveau à nos narines.

Septembre, le mois où nous évitons d’aller dans les endroits détruits si rapidement avec une telle insouciance, l’espace d’une saison de folie. Nous préférons y revenir en octobre lorsque les blessures florales commencent à cicatriser, lorsque nos chemins du littoral sont débarrassés de canettes, de mouchoirs, de papier alu, de préservatifs, de tongs perdues, de tous les déchets laissés-là pour nous, comme un cadeau de départ par ceux qui s’en sont retournés chez eux, l’esprit libre et heureux. Septembre où j’aime le calme de la nature, où mon âme n’a nul besoin de hausser le ton pour parler à la mer et venir reprendre nos moments d’échanges silencieux si privilégiés que nous aimons tant. La mer se remet faiblement de tous ces assauts motorisés qui l’ont meurtrie, la plage mettra du temps à retrouver le soyeux de son sable, sa chaleur qui recouvre nos reins comme un enveloppement de tendresse à peine allongés. J’entends les oiseaux non loin, je les regarde et me dis qu’ils sont le signe de la douceur revenue.

Septembre qui nous répare et nous prépare à la fois à l’automne puis l’hiver mais qui reste avec nous, le temps de nous remettre à nos rêveries intérieures, de perdre à nouveau la notion des heures qui roulent et s’écoulent. Le mois où je me pose sur les rochers à moitié dans l’eau qui vient chatouiller mes pieds comme de doux baisers comme pour me dire « ne sois pas fâchée, je suis là, je serai toujours là, nous nous sommes retrouvées ». Nous reprenons nos échanges sans paroles, je regarde les îles au loin pendant de longues minutes, j’attrape un cailloux qui brille au fond de l’eau que je ramènerai chez moi en souvenir d’une douce matinée. J’écoute la respiration de la nature, lente et calme et je me dis que j’aime décidément beaucoup Septembre.

(Cris Broutin)

Lettre à Louise

Chère Louise, je vous écris du fond de ma tranchée boueuse et marécageuse, les pieds et les mains gelés. Mes cigarettes sont mouillées, autant que mes allumettes, l’alcool qui sert à nous réchauffer n’arrive plus par le ravitaillement. Mes vêtements sont humides et nos nuits sont éclairées par les tirs d’obus. Je vous écris avant que la nuit ne tombe. Le temps est long. Je le comble par mes souvenirs de vous au Printemps dernier, à l’ombre de ce cerisier dans ce Parc ensoleillé et habité par les oiseaux, ma main qui se posait sur votre robe à fleurs sans oser s’aventurer à la découverte de vos mystères. Dernier moment avec vous avant mon départ pour cette guerre stupide et inutile. Très chère Louise, votre parfum mélangé à l’odeur des fleurs a recouvert mon visage. Je l’ai emporté avec moi. Votre regard m’accompagne dans mon sommeil et vos rires couvrent les bruits des canons. Le temps nous est compté et j’ignore quand je vous reverrai.

Ma très chère Louise, vous habitez mes pensées, vous comblez mon cœur et je veux, par cette missive, qui j’espère vous parviendra très bientôt avant mon retour, vous dire que je vous aime…. BANG !

Le cocktail d’un soir

La femme entra dans le Bar. Elle n’y était pas revenue depuis…

Elle s’assit confortablement, retira ses gants et son écharpe. Comme la dernière fois, un an déjà, c’était l’hiver.

Elle appela le serveur : « Faîtes-vous des cocktails sur-mesure? »

Le serveur : « Oui Madame, quel cocktail vous ferait plaisir? »

La femme : « Un cocktail avec très peu de souvenirs et beaucoup de vie. Je n’aime pas les souvenirs, ils se déposent au fond de mon verre, s’y collent, prennent un goût amer qui ne quitte plus mon palais, embrument mon esprit, perturbent mes rêves et glacent mon cœur.

Je préfère le goût acidulé de la vie… mais mettez-en quand même un peu, juste un peu, pas trop.

Je ne peux quand même pas vivre sans quelques souvenirs, mais apportez-moi les plus doux, les plus chauds, les plus épicés, les plus tendres, les plus rafraîchissants aussi, vous savez, ceux qui ont la légèreté de la fleur de coton, la brillance de l’éclat d’un premier regard, la douceur de la première caresse.

Faîtes au mieux, mais servez-moi la meilleure liqueur de l’oubli pour ce soir, juste ce soir ».

(Cris Broutin)
(photo Food & Wine)

Le Bonheur

Le bonheur est un nuage de coton, un voile de tulle invisible et léger qui se pose sur nous et nous enveloppe, nous protégeant des bourrasques. C’est un fruit juteux que l’on écrase goulûment sous la langue. Le Bonheur a la solidité du filet de pêcheur échoué sur la plage, gorgé de sel, d’eau de mer et de sable blanc. Il a la tiédeur intemporelle d’une journée de fin d’été. Il transporte dans son sillage ces parfums entremêlés dont personne ne connaît l’origine, venus d’ailleurs, du pays où les cœurs résident paisiblement.

Le Bonheur est cette maison ouverte sur pilotis, baignée de soleil, laissant entrer les vents et les embruns du Sud, dansant avec les poissons de toutes couleurs et bercée par les eaux cristallines d’une texture voluptueusement huilée. Il suit la lune le soir venu et son cortège d’étoiles qui se parent d’un bleu profond et scintillant. Le Bonheur a cette couleur tendrement jaune oranger qui s’infiltre en nous avec nonchalance. Parfois il explose d’un rouge sang, la couleur des flammes qui embrasent et dévorent nos corps. Il a cette légèreté de la plume qui migre, sillonnant le bleu azur en silence vers de nouvelles rives ensoleillées à découvrir, là où personne ne peut le suivre.

Trace fragile dans le ciel, il flotte en emportant avec lui tout ce qui est lui.

(Cris B.)
(photo Regard sur image)