Le Grand Amour

Dans les petits amours les corps se rencontrent, s’entrechoquent, se mélangent, s’enchevêtrent, se contorsionnent et se distordent, se détachent, s’abandonnent et s’ignorent.

Dans le Grand Amour les corps se trouvent, s’appellent, ils se troublent et se séduisent, se découvrent et s’attirent, s’aimantent, se fondent, se soudent et coulent l’un dans l’autre comme l’eau fraîche d’un ruisseau intarissable. Ils fusionnent, s’embrasent et prennent feu pour se parler à l’unisson. Ils s’accrochent l’un à l’autre, se respirent, s’enivrent de leurs parfums et ensemble s’endorment.

Le Grand Amour ne se conjugue pas au pluriel !

(Cris B.)

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Le tsunami mon chagrin

On le pressent, puis on le sent avant de sombrer. Il naît au creux de notre ventre, prend l’espace avec une rapidité violente. Il enfle et gonfle. On ressent les secousses en approche. On s’arrête, on attend, espérant qu’il va nous oublier pour cette fois mais en sachant qu’il n’en sera rien. On suit son torrent charriant des tonnes de douleur débordant de son lit, envahissant tous les recoins de notre corps. Il fait exploser nos entrailles, fait trembler nos bras, arrive d’une allure fulgurante au niveau de notre gorge qu’il étouffe. Les muscles de notre visage se raidissent puis se paralysent. On commence à manquer de souffle, on ouvre grand la bouche pour prendre l’air dont il nous prive.

Il a endommagé et sectionné tous les circuits de notre Être et en a pris le contrôle. Il poursuit sa route. Nos pupilles sont dilatées, nous ne maîtrisons plus nos mains, le sang afflue à nos tempes et tape si fort que nous luttons pour ne pas perdre connaissance. On jette alors toutes nos forces dans les quelques pas qui nous séparent de notre lit où nous savons trouver une sécurité pour l’APRES. On s’allonge, le coeur en tachycardie à son paroxysme, la tête faisant caisse de résonnance à ce bruit fracassant que l’on est seul à entendre. On le sent, on le voit se déplacer lentement, nous recouvrir avec force, nous immobilisant, prenant possession de nous. Notre cerveau fonctionne encore, on faiblit sous ses coups, on tombe peu à peu sous la brutalité sauvage de ses élans. On est vaincu, on lâche prise. On coule et on se sent tomber, comme attiré par un aimant qui nous entraîne vers le bas, vers le fond de l’océan. On est plus qu’un amas de chagrin douloureux, on glisse lentement, enveloppé d’une membrane lisse et visqueuse nous servant de prison, comme recouverte d’huile nous empêchant de nous agripper pour remonter. La douleur du chagrin nous possède en entier. On connaît tout de ce chemin que l’on doit traverser en nous soumettant, comme à chaque fois, impuissant à réagir. Les fonds sont noirs et silencieux. Pas de lumière. Le monstre nous dévore. On ouvre les yeux de notre âme dans cette obscurité abyssale et c’est alors qu’on le regarde. Il nous fait face, tel un monstre des fonds marins. Il s’immobilise avant de se délester de ses dernières éructions rugissantes.

On percoit son regard noir qui nous maintient dans notre impossibilité à nous sauver.

Un dernier regard si près de nous dans lequel on lit toujours ces mêmes mots : « je reviendrai t’anéantir de chagrin ».

(Cris B.)
(photo Yılmaz Göyenç)

Re-Naître

Il y a 5 ans le glaive de la mort a transpercé et traversé mes entrailles de part en part. Les brûlures purulentes s’échappant de mes fondations ancestrales dégageaient une odeur nauséabonde insoutenable. Mes voûtes se sont vidées de leur sang à en perdre l’éclat et la douceur de leur pierre qui me recouvrait depuis ma naissance tel un manteau de vison.
Moi, le colosse de l’amour éternel irradiant le monde, je saignais, je perdais force et beauté sous vos yeux effarés et m’écroulais heure après heure vous laissant, Vous le Monde, anéanti et impuissant devant ma mort qui s’avançait et me dévorait avec fureur. Mon corps n’était que désolation. Mes dernières forces et mes dernières prières ont été pour vous. Mes dernières promesses aussi.

Me voici aujourd’hui devant vous, plus éclatante, plus intense, plus puissante. Je suis la Mère de toutes les cathédrales du Monde. Je suis l’âme du Monde. Je vous reçois, vous héberge et protège vos vies, vos découvertes et vos ascensions spirituelles. Au son du bourdon lové en mon sein, vous entendez mon coeur qui bat à nouveau d’une vitalité retrouvée.

Mes murs sont toujours remplis de la mémoire de mes 9 siècles de vie et ont repris leur mission de résonance protectrice. Je resplendis. Je suis passée de l’obscurité à la lumière par ma Renaissance.

Vos larmes de joie ont remplacé vos larmes de souffrance et de détresse.
Ma voix a retrouvé sa pureté au son de mon orgue, fidèle d’entre les fidèles qui a traversé les flammes de l’enfer et résisté à ses assauts dévastateurs.
En me ramenant à la Vie, 2000 soignants à mon chevet ont guéri le monde entier.
J’ai revêtu mes habits de lumière et irradie à nouveau le Monde dans un sursaut d’amour éternel.

Mon regard se pose sur chaque enfant jusqu’au du bout du monde. Aucun ne sera abandonné dans les bras de ma bienveillance.

(Cris B.)


Savoir dire au-revoir !

[SAVOIR DIRE AU REVOIR]

Que le sable chaud baigné de soleil, chargé d’émotions et de beaux souvenirs te recouvre en douceur,, t’enveloppe, te protège et guide tes pas.

N’aie aucune crainte, le bonheur est au bout du chemin.

Marche tranquille, prends ma main. Mon Amour t’accompagne et t’emporte vers ton nouveau demain.

(Cris.)

Non classé

Le départ en silence de Maurane

(07 mai 2018)

Des voix susurrent que vous seriez partie tout là-haut d’un départ volontaire.

Vous si rayonnante, à la voix chaude si lumineuse, vous seriez partie silencieusement à la recherche de certains de vos amis pour faire un bœuf comme vous aimiez tant en vivre, passant du classique au gospel en traversant la route de la musique au bras du jazz, rire avec Nougaro, Brel, Michel Berger, France Gall ….

Impuissants devant le pourquoi d’un départ, nous restons sous le charme de votre voix transportant avec elle force, volupté et douceur sur le chemin qui menait droit à notre cœur, charriant à la fois mélancolie et tristesse.

Des textes puissants et inoubliables comme « Si Aujourd’hui », un des plus beaux parmi tant d’autres, vous ont dévoilée plus que vous ne l’avez fait vous-même.

Vous étiez là, vous étiez ailleurs, derrière le voile de vos rires qui nous réjouissaient pourtant.

Vous emportez avec vous ce mystère qui vous habitait et vous enveloppe désormais.

Le manque d’amour et de bonheur est l’évidence du malheur. Même caché, il perce les pleurs du cœur. Ce sont elles qui ont sublimé tout ce que vous nous avez si chaudement apporté.

Bon voyage Maurane !

(Cris B.)

Les barques de l’Amour

Elles attendent leurs passagers en compagnie des oiseaux sur les eaux tranquilles de la vie. Parfois l’attente est longue, les voyageurs de la vie se sont perdus dans les méandres de leurs interrogations intérieures. Les mener à destination, lentement, en douceur, est l’unique mission de ces pirogues au bois lisse et silencieux. Le chemin des eaux de velours qui coulent sous leurs pieds est infini et le temps pour y parvenir y règne en maître. Faire confiance au temps, faire confiance à l’autre et à soi-même sont les balises flottantes qui leur éviteront de se perdre dans ce long et beau voyage où même la nuit, parfois, viendra tenter de troubler leurs rêveries et réveiller leurs peurs et leurs paniques pour mieux déchirer leurs évidences.

(Cris B.)

Le tunnel de l’oubli

À ma mère – texte écrit an mai 2024 –

[LE TUNNEL DE L’OUBLI]

Je regarde, médusée et apeurée ton temps qui passe à la fois vite et doucement, qui défile, qui trébuche et qui repart en toussotant, fragile comme une brindille et qui abandonne un nouveau petit caillou de vie derrière lui. Ce qui apparaissait hier comme étrange a soudain trouvé son explication.

Les mots changent de sens, changent de rails et n’arrivent plus à destination car ils sont oubliés pour toujours au milieu de ce champ de ruines dont la superficie s’étend à l’infini à une allure vertigineuse tel un torrent éructant et crachant que l’on sent comme une cascade d’huile silencieuse, insidieuse, vicieuse qui couvre et recouvre tes souvenirs.

Je peux voir les flocons de neige noire se posant sans bruit sur ta mémoire, te privant de la lumière des mots pour ne laisser que l’abîme d’une seule couleur, leur couleur, la couleur du néant, la couleur de la noirceur, la couleur de tes peurs.

Les évènements et les beaux moments passés te deviennent de plus en plus lointains pour te devenir étrangers et s’effacer. Les petits gestes de chaque jour, pratiqués tant de fois sans même y réfléchir deviennent des efforts qui, chaque fois, te font perdre la bataille, puis ils s’envolent et je te vois les chercher comme on cherche un enfant perdu au milieu de la foule, affolée. Tu es en marche, dans cette marche inéluctablement solitaire, parfois près de nous et parfois déjà blottie dans les replis tortueux de ton monde intérieur, cet inconnu qui n’est pas ton ami.

Le tunnel de l’oubli est juste là, devant. Celui où personne ne peut marcher avec cette Autre que tu deviens qui va lâcher ma main. Le chemin est escarpé, la route est longue et difficile, les descentes vers les morceaux de silence déclenchent ta frayeur qui fait monter tes pleurs et tes cris étouffés. La vie parfois te semble plus simple, déshéritée de tes souvenirs. Sur le pont branlant de l’entre-deux-mondes tu implores le passé de te revenir et ton regard se tourne vers demain malgré toi. Je peux sentir l’odeur du vide au fond de tes yeux. Je suis tout près pour ralentir ta marche et pourtant je perçois déjà l’écho abyssal de l’immensité silencieuse au fond de toi.

Chaque jour est une marche descendue, un pas vers l’inconnu, une entrée qui se creuse à chaque pas dans ton nouveau royaume.

Aujourd’hui je suis encore ta fille mais demain sous ton regard terrifié et interloqué je ne serai plus qu’un « Bonjour Madame, on se connaît ?

Avez-vous vu ma fille car je l’attends. J’attends ma fille ».

(27 sept. 2024) Te voilà partie !
Un irrespirable chagrin fracasse mon cœur !

Tu ne parlais plus, tes yeux ne s’ouvraient plus mais ta mémoire a conservé la douceur du toucher en sentant ma peau, mon bras collé au tien que tu tenais serré sans jamais vouloir le lâcher, ton bras qui s’emboîtait dans le mien avec les battements de mon sang qui passaient de moi à toi, ta main qui cherchait la mienne sur la barre de métal de ton lit te servant de protection et qui la prenait avec force une fois trouvée. Je savais alors que tu savais que j’étais là, que tu reconnaissais ma peau et sa chaleur puisque c’est toi qui l’avais fabriquée. Nos deux mains, aussi petites l’une que l’autre, étaient collées l’une à l’autre comme deux sœurs jumelles, nos gênes et nos cellules entraient en fusion.

Merci pour tes baisers déposés sur ma joue penchée et collée sur tes lèvres, jusqu’à ton dernier instant de vie. Merci pour tous tes « Je t’aime ma fille » que tu as prononcés si souvent avant que le silence ne les emporte et les emprisonne. Je les garde avec moi comme des petits mouchoirs brodés de dentelle. Merci pour nos longues conversations désertées de sens car ce qui m’importait était la chaleur de nos échanges avec mes efforts vains à tenter d’entrer dans ton monde, cherchant à quel endroit tu t’y trouvais, sans y être jamais parvenue, me contentant de faire semblant d’être sur le même chemin, toi dans ta nouvelle réalité et moi dans ce nouveau monde qui commençait à m’engloutir  durant ces longs mois, ces dernières années, autour de nos repas, de nos cafés pris ensemble le matin, de nos après-midi et nos soirées.
Merci pour tes rires quand tu pouvais encore rire, merci pour tes longs regards plongeant dans mon âme si longtemps que leur empreinte est à jamais gravée en moi. Merci pour tous ces autres mots d’amour que tu m’as livrés avec difficulté parfois tellement ton souffle se faisait rare et lent et que je préfère conserver précieusement dans le silence de l’écriture, à l’abri des lectures. Merci pour tes prières bordées de larmes me suppliant de ne pas t’oublier, de ne pas t’abandonner sur les derniers mètres de ce dernier sentier pentu, douloureusement et mortellement glissant.
Merci pour tous tes si beaux « Merci ». J’ai pu, malgré mes doutes sur ma force intérieure, descendre une à une, ma main dans la tienne, chacune des marches qui t’ont menée devant ce grand portail qui, j’en suis sûre, t’a ouvert l’espace du Ciel et non celui du Néant. Mon âme entière a senti la rugosité de chaque marche que nous avons descendue attachées l’une à l’autre, ton regard posé dans le mien, ton souffle s’entre-mêlant à mon souffle.
Contre vents et marées, malgré le temps et les ravages de la mutilation et la démolition de ton corps et ton esprit, nous nous sommes aimées jusqu’à ton ultime respiration.

Merci Maman de m’avoir tant aimée !
(Cris B.)

27 Sept 2025
Sombre 27 Septembre – 1 an déjà !

La marche

Elle surgit dans sa vie non pas en sortant de nulle part, simplement, en sortant d’une bouche de métro parisien sur une grande esplanade par un beau soir d’été indien.
A l’instant il sut que c’était elle, elle ne sut pas que c’était lui.
A l’instant il lui offrit son cœur, son âme, sa vie, ses rires.

Un jour elle partit, repue.
Il attendit mais elle ne revint plus.
Un jour il partit aussi, quitta l’esplanade non pour la rechercher mais pour se retrouver.

Depuis il marche, il marche … encore

(Cris B.)

Voyeurs malgré nous !

Comment dit-on ? : « Tu es partie mais tu es toujours là » ou encore « Tu n’es plus là mais encore tellement présente ». Que faisons-nous dans cette maison où tout respire ta présence. Un départ aussi rapide que violent et voici le silence. La maison est morte sans toi et pourtant elle vit encore. Nous nous y sommes introduits en nous traitant nous-mêmes de voleurs. Nous devons trouver des documents, des lettres, des écrits de toi, des instructions pour nous guider. La maison est grande et remplie d’une vie dont certains pans nous sont inconnus, comme interdits car ils ne nous appartiennent pas. Du fond de ton silence, incapable de nous aider, tes paroles ne nous parviennent plus, tes yeux ne s’ouvrent plus et ton esprit ne comprend plus ce que nous te disons. Ton corps est au repos au fond de ce lit dont tu ne bouges plus et nous sommes orphelins de ton accord et ton soutien à trouver tout ce qui nous est réclamé en urgence, papiers bancaires, assurances, testament ou au moins dernières volontés, codes internet, dossiers médicaux…. Nous cherchons, nous ouvrons placards, commodes, tiroirs, armoires, secrétaire de bureau, table de nuit. Plus nous avançons plus notre mal-être nous envahit et nous oppresse. Nous nous partageons les pièces à fouiller. Nous sommes silencieux, respectueux de ton absence. Je prends ta chambre et je me mets à ouvrir tes meubles en me retournant souvent vers la porte d’entrée car j’ai l’impression de t’entendre arriver au bruit de tes pas qui martèlent les marches extérieures, je me dis : elle va apparaître sur le pas de la porte, me regarder et me dire « Que faîtes-vous dans ma maison ? Pourquoi tous ces meubles ouverts, ces dossiers parterre, ces objets regroupés pêle-mêle, ces vêtements sortis, et tous ces cartons ? » Au fur et à mesure que nous cherchons, nous regroupons nos trouvailles dans un carton central placé au milieu du salon à égale distance pour chacun de nous répartis dans les pièces. Nous annonçons nos trouvailles à haute voix afin que les autres ne cherchent plus :  » j’ai trouvé les papiers bancaires, j’ai trouvé ses papiers personnels, passeport, livret de famille, carte vitale, mutuelle, j’ai trouvé son carnet où elle met tous ses codes, j’ai trouvé l’abonnement de la TV… »

Le silence se fait encore plus lourd quand soudain nous tombons sur des photos, certaines connues et reconnues et d’autres totalement nouvelles pour nous. Dans cette boîte en fer sur une étagère, bien cachée derrière une pile de pulls, je trouve une abondante correspondance entre notre père et notre mère. Nous faisons une pause groupée dans le salon. Nous regardons les photos qui font remonter tant de souvenirs que nous commentons comme si elles avaient été prises hier, nous voyons nos parents si jeunes, si beaux, si souriants. D’autres photos nous sont inconnues, les personnes qui s’y trouvent dessus egalement. Qui sont-elles, quand cette photo a-t-elle été prise, à quelle occasion ? Ils étaient tous endimanchés, était-ce un mariage ou une autre réunion de famille, mais où, mais quand ? Nous avons soulevé le couvercle de cette grosse boîte en fer et y découvrons, un peu médusés, un gros paquet de lettres, certaines dans leur enveloppe bleue et d’autres sans enveloppe mais pliées avec précaution. Nous apercevons de suite l’écriture de notre père. Beaucoup, beaucoup de lettres, sur un beau papier, nous regardons les timbres de nombreux pays sur les enveloppes. Que faire ? Nous sommes impuissants, incapables de prendre une décision. Nous savons que nous ne faisons rien de mal, notre curiosité est forte mais notre retenue d’entrer dans cette intimité suprême l’est tout autant. Une émotion nous submerge, nous nous sentons comme des voyeurs, nous sommes des voyeurs malgré nous ! Nous avons passé le rideau noir de cette vie qui n’est pas la nôtre mais dont nous faisons quand même partie. Envie d’être les témoins de leur amour, de leurs manques l’un de l’autre lorsqu’ils étaient séparés longtemps, notre père voyageant énormément à l’étranger. Voyeurs de secrets qu’ils se livraient peut-être dans ces échanges de mots posés sur papier à l’abri des regards indiscrets. Pas maintenant. Non, pas maintenant. Nous allons y réfléchir. D’autres lettres attirent notre regard, ce sont les nouvelles que mon frère et moi envoyions à nos parents lorsque nous étions parvenus à l’âge adulte et que nous avions pris notre envol. Les longs courriers de réponse de notre mère dont je ne me souvenais plus. Son écriture était belle dans le style comme dans la forme. Je souris à ces lectures qui sont des petits cailloux sur le fil de ma vie. Je resitue l’époque, l’année, le lieu où je vivais, rien qu’à lire nos aller-retour sur ces pages remplies d’émotions, de nouvelles, d’informations, de questions, de remerciements et de sentiments. Je fonds en larmes. Je sens l’épaisseur du temps qui s’affine pour retirer toutes ces feuilles temporelles qui se sont posées sur nos vies, étouffant des époques et des moments vécus, nous ramenant brutalement aux pages du jour, datées, signées et portant de petits récits quotidiens relatés au fil de l’encre mais redevenus aujourd’hui brillants comme des diamants transpercés par les rayons du soleil.

Je réalise que pendant que toi tu es partie dans cet univers où les abîmes t’ont recouverte de leurs noirceurs pour finalement faire disparaître le plus petit souvenir d’un mot, d’un visage, d’un regard, d’une note de musique, nous plongeons dans ce grand bain de jouvence que sont les réminiscences, un océan au creux duquel même les moins belles traces, les moins beaux retours nous deviennent les plus attendrissants et les plus beaux car ils ont embelli avec les années et m’apparaissent à moi comme des chevaliers élégants, de belle stature, venant frapper à ma porte pour me dire Bonjour et se rappeler à ma mémoire, des évocations  belles ou mauvaises, mais le temps a fait son œuvre et les moins agréables d’entre-elles se sont transformées en simples témoins d’un moment ou d’un événement, la douleur en ayant disparu.
Ta maison est un palais de traces dans chacun de ses recoins qui nous ramènent à nos pensées mémorielles. Tout est mémoire, un objet, une boîte dans un placard de cuisine dans laquelle tu mettais les meringues que tu avais faites pour tes petits-enfants, une odeur, une saveur, un bruit, une musique. Nous sommes dans l’espace de la mémoire sensorielle, la mémoire visuelle, la mémoire olfactive….
Quand nous tous et chacun à notre façon avec nos émotions, nous traversons et nous promenons au cœur de ce palais que tu nous lègues pour imprimer nos cœurs et nos esprits, toi tu t’en es allée dans le monde du silence et du néant, détachée de tout ce qui est toi, de tout ce qui est nous, un monde dont tu ne peux plus revenir et où nous ne pouvons pas te rejoindre. Mais ce que tu nous laisses de ton passage est un héritage immense que nous prendrons grand soin à savourer pour nous apaiser et à transmettre à notre tour.

(Cris B.)

Petite fleur d’Indonésie

Lettre à ma fille et son père Leo ! Mon enfant nomade.

Les enfants venus de loin, par delà les pays, les mers et les continents, qui ont en eux de multiples sangs mêlés à des cultures lointaines, arrivés un jour sur la route de notre propre vie, à l’épicentre de notre ventre, possèdent sans le savoir la connaissance du monde, de toutes ses beautés, de tous ses malheurs.

Ils portent en eux les éclats de toutes les étoiles de tous les cieux, toutes les couleurs des montagnes, des plaines et des vallées, des océans, des lacs et des rivières.

De leur peau ambrée émanent les parfums venus d’ailleurs, venus de si loin, du fond des âges, du fond des temps.

D’un simple regard posé sur nous, leur différence se fait lumière. Ils sont de nous, de notre chair, mais ils ne sont pas à nous. Ce sont les enfants nomades du monde.

Ils passent, s’arrêtent pour un temps près de nous et poursuivent leur route donnant à leur tour naissance à de nouveaux enfants dans lesquels ils seront un peu eux, un peu nous, un peu moi, un peu toi. Une infime partie de nous s’envolera vers d’autres ailleurs, respirer d’autres saveurs. Une infime partie de nous fera à jamais partie, avec eux, grâce à eux, à travers eux…de ce voyage dans le monde intérieur.

Plus d’images, plus de noms, juste une mémoire ressentie impossible à identifier et à définir.

(Cris B.)

Le Printemps

La saison de la légèreté à laquelle la Nature a donné ce ci beau nom de Printemps.. Cette ère nouvelle du cycle de la vie qui revient chaque année avec son lot de sourires, de joies, de bonne humeur. Les robes des jeunes filles se font plus légères, chargées de fleurs qui se fondent avec leur parfum délicieusement fruité.  Les garçons troquent leurs chemises de coton à l’air lugubre pour celles en lin, larges et vaporeuses, aux couleurs acidulées ou pastel et ouvrant sur un cou légèrement hâlé comme une promesse. Les champs se couvrent de jaune au retour des jonquilles. Nous laissons nos manteaux d’hiver qui portaient toutes nos angoisses, notre fatigue, notre air blafard, notre regard triste, nos espoirs déçus, nos colères, nos rêves inassouvis que nous jetons par-dessus bord pour courir vers un regard qui brille, avec une tête dans les étoiles, un après-midi allongés dans un champ de blé à suivre dans le ciel la trace blanche d’un avion qui nous emmène loin, très loin sur les plages d’où on entend presque la musique. Voici venu le temps de l’éveil, le temps de la renaissance et de toutes les re-découvertes. Nous sentons la tiédeur de l’air pour la première fois, nous dégustons toutes les odeurs qu’il transporte avec lui comme un cadeau. Nos yeux se portent sur les fleurs qui se colorent pour faire des talus et des buissons de douceur. Nous oublions tous nos malheurs, tous nos chagrins, toute notre solitude. Nos rêves se remettent en ordre de marche. Nous posons nos pieds nus sur la plage et nous nous allongeons sur un sable déshabillé de l’humidité automnale qui épouse notre corps et nous offre une couche délicate pour entrer en confiance dans un sommeil réparateur avec le tendre balancement de l’air qui caresse notre visage. Notre corps s’évade de ses tensions automnales et hivernales, notre peau se remet à flirter avec le soleil, nos pieds respirent, nos narines captent et emmagasinent les effluves qui nous enveloppent.
Les yeux fermés, je laisse entrer en moi cet air de délivrance qui casse et arrache mes chaînes, je l’entends me dire que je suis belle, que je suis bien, que j’ai le droit de respirer à nouveau. J’aperçois le ponton qui se dresse fièrement au dessus de la mer qui brille, la petite barque au bout, attachée d’une corde fragile semble m’attendre. Je la libère elle aussi, m’y assois avec précaution. Nous faisons connaissance. La pagaie m’attend au fond posée à plat. Devant moi la liberté s’ouvre à mes yeux et tous mes sens, accompagnée de la beauté. Merci Monsieur le Printemps pour cette nouvelle naissance qui me mènera jusqu’à l’été avec votre respectueuse et légendaire tendresse.

(Cris B.)

Une si belle histoire

(Chapitre 1.) Quand Nathalie rencontra Kathrin

Nathalie rencontra Kathrin pour la première fois par une froide soirée d’hiver en 2004. Kathrin qui en fait était Héléna. Nathalie avait oublié avec le temps la raison et l’origine du changement de prénom et avait remarqué au fil du temps que certaines personnes appelaient Kathrin Héléna quand d’autres l’appelaient Kathrin. Ce soir-là, cette dernière se présentant comme Kathrin, Nathalie adopta ce prénom sans problème. Elles ignoraient l’une et l’autre que cette première rencontre allait ouvrir un océan d’amitié partagé aux multiples mélanges de tant d’émotions qu’elle allaient traverser ensemble.

Nathalie habitait un petit village du sud-est de la France et Kathrin habitait Marseille. Toutes deux avaient une amie commune dans le village, Régine, dont Kathrin était la voisine puisqu’elle y possédait sa résidence secondaire. Regine et Kathrin se connaissaient depuis de très longues années et s’aimaient beaucoup. Régine surveillait la maison de Kathrin lorsqu’elle en était absente, en passant rapidement par un petit portillon en bois qui n’était jamais fermé et qui séparait les deux terrains. Inversement, Kathrin empruntait régulièrement le même chemin pour rendre visite à Régine. Nathalie, elle, était installée au village, bien plus haut, depuis quelques années où ses parents y vivaient également.

Il faisait si froid en ce jour de janvier 2004 quand Régine prit la décision de réunir ces deux femmes qu’elle aimait beaucoup à l’occasion d’un triste événement survenu récemment dans la vie de chacune d’elles. Nathalie venait de perdre son père 10 jours auparavant et Kathrin avait perdu son mari, le bonheur de sa vie, étrangement le même jour, triste coïncidence.
Le jour de leur rencontre Nathalie avait 50 ans, toujours en activité professionnelle et Kathrin, Notaire, venait d’avoir 57 ans. Toutes deux démarraient leur long chemin de deuil, la fille et la femme de l’être disparu. Cette invitation à dîner dans un décor doux, ouatiné, sous des lumières ambrées et dans un agencement et un mobilier à la fois élégant, authentique et touffus autour du feu de la grande cheminée qui crépitait et inondait de chaleur cette grande pièce conviviale ne pouvait leur faire que du bien. Elles arrivèrent toutes deux courageuses pour leur premier dîner depuis….. le fameux jour et après des journées éprouvantes d’organisation d’obsèques, de rencontre d’amis et de membres de la famille, après des nuits blanches et agitées qui ne faisaient que débuter une longue période de reconstruction dont elles ignoraient encore tout.

Nathalie arriva chez Régine la première, elles prirent un rosé en guise d’apéritif tout en échangeant quelques mots depuis le décès de son père mais sans trop en parler, voulant profiter de cette soirée pour penser à autre chose et se laisser un peu aller. La double porte vitrée à petits carreaux qui donnait sur un grand jardin où trônait un puits de pierre d’une bonne centaine d’années s’ouvrit et Kathrin entra, habillée d’un parka jaune ressemblant aux cirés des pêcheurs, sa tête enfouie sous la capuche, son regard dissimulé derrière ses lunettes aux verres recouverts de buée hivernale. Dehors il tombait de la neige gelée qui se transformait rapidement en pluie glaciale. Elles échangèrent un sourire et avant même qu’elles ne se présentent l’une à l’autre, leur regard leur renvoya un message de contentement réciproque de se rencontrer. En suivit un sourire timide mais sincère qui précéda la découverte de leurs prénoms : « bonsoir, je suis Nathalie, enchantée », « Bonsoir, moi c’est Kathrin, enchantée également ». Elles savaient l’une et l’autre qu’elles venaient d’entrer depuis quelques jours dans le monde des « gens en deuil ». Leur regard capta et confirma immédiatement cette information et les rapprocha instinctivement comme faisant partie d’une communauté très spéciale, celle des gens en souffrance après la perte d’un proche, d’un très proche, en perdition, sans plus de repères. Le dîner eut lieu, le dîner se passa et fut traversé par des larmes qui coulaient toutes seules lorsque le sujet de la discussion s’approchait trop près de la plaie émotionnelle qui était désormais ouverte en elles. Il fut aussi traversé par moment de sourires et même de rires lorsque l’oubli recouvrait la douleur l’espace de quelques minutes pour les emporter sur une rive plus calme, plus détendue, comme téléportées inconsciemment. Un dîner à l’image de leurs deux sensibilités, calme et doux, respectueux et digne, un dîner qui posait la première pierre d’une longue et lente remontée vers la vie, mot après mot, respiration après respiration, marqué par un effort douloureux et courageux. La soirée fut comme une parenthèse suspendue. Le large espace en open space avec ses couleurs chatoyantes et sa chaleur douillette les protégeait et les mit à l’abri des regards le temps de quelques heures. Le repas de Régine, excellente cuisinière, fut exactement ce dont elles avaient besoin. Des plats simples et goûteux, tout en douceur, qui fondaient en bouche et remplissaient leurs estomacs autant que leurs âmes. Les saveurs des mets ajoutées au rosé de qualité remplirent leur rôle invisible et les enveloppa d’une douceur discrète et attentionnée. La soirée s’étirait lentement, à l’abri des assauts de la douleur, portée par un fond de jazz sortant du bout de la pièce qui recouvrait ce refuge de sonorités presque cicatrisantes. Les lumières bien que tamisées laissèrent la place aux bougies autour desquelles elles semblaient se rapprocher pour parler comme pour réchauffer leur chagrin. Elles traversèrent ces quelques heures protégées de tout, se laissant aller et laissant cette émotion ambiante entrer en elles, à l’image d’un opium qui se distille goutte à goutte. Le temps fut venu de prendre congé de Régine, pour retourner dans le froid à la douloureuse réalité. Kathrin invita Nathalie à venir prendre un café chez elle dans la semaine quand elle le souhaiterait. Nathalie en fut contente et promis qu’elle viendrait.

(photo Colors for you)

(Chapitre 2.) Traverser l’Hiver jusqu’au Printemps

Nathalie rentra chez elle comme un peu changée. Elle retourna à sa tristesse, à ses pensées, aux images de son père qui les envahissaient sans qu’elle ne puisse rien y faire mais le visage et le regard de Kathrin venait se superposer dans cet enchevêtrement de pellicule photographique qui se déroulait dans un grand charivari derrière ses paupières. Elle était entrée en connexion avec quelqu’un qui comprenait sa douleur encore mieux que les personnes de sa famille. Elles étaient au diapason de ce chagrin qui venait de les envahir violemment, férocement, tel un tsunami. Elles ressentaient et vivaient les mêmes maux, chacune entrant dans la souffrance de l’autre. Elles étaient interchangeables. Nathalie voyait et ressentait les affres de ce ravage intérieur de Kathrin et Kathrin regardait médusée la torture que les flammes intérieures provoquaient à Nathalie dans son esprit.
Chose étrange, ni l’une ni l’autre ne connaissait ni n’avait jamais rencontré le disparu de l’autre. Elles venaient de se retrouver sur la route du vide et du tumulte à la fois que la perte de ceux qu’elles aimaient venait de leur laisser. Elles venaient de se trouver à la croisée de leurs chemins de vie, portant sur leurs épaules ces tonnes de peine qu’elles s’offraient mutuellement au point même de pouvoir les échanger. Elles n’avaient vécu cela avec personne d’autre de leur entourage. Elles comprirent très vite que si leurs amis allaient bien sûr les aider à traverser ces terres balayées par les bourrasques incessantes de la tristesse, de l’impuissance, de la faiblesse à se remettre, elles avaient trouvé l’être qui allait les comprendre, les consoler, les soutenir en les remontant jusqu’à la surface du monde des vivants. Nathalie n’attendit pas très longtemps et 48h plus tard, après avoir pris la peine de remercier Régine pour ce repas agréable selon la formule consacrée, elle appela Kathrin qui l’invita à passer et partit immédiatement. Lorsqu’elle arriva chez son hôte, la neige s’était arrêtée de tomber, le soleil timide d’hiver avait déposé quelques rayons sur la grande terrasse extérieure d’une maison entourée de baies vitrées ouvertes sur le jardin, comme un signe positif dans ce dédale sombre du moment. Le bonjour entre les deux femmes fut simple, pudique et chaleureux, comme deux âmes en errance qui se retrouvent après une longue absence. Nathalie plongea son regard dans celui de Kathrin et prononça une phrase intérieurement dont les mots ne prirent pas possession de sa bouche mais que le regard de Kathrin entendit : « Je suis venue traverser l’Hiver avec vous pour arriver jusqu’au Printemps ». Kathrin lui sourit et lui répondit du même regard profond : « J’allais vous dire la même chose ». Elle fit visiter sa maison à Nathalie. Jolie maison cossue avec de gros volumes pour bien circuler, un jardin très grand, dont une partie était carrelée avec des dalles en pierre du pays. Un patio y était installé avec une toile protégeant du soleil. S’y trouvait un coin repas avec une grande table et un coin salon, le tout agrémenté de bains de soleil pour le plaisir de la sieste dans l’impatience des chaleurs estivales très attendues. Une très grande maison dont elle n’occupait que le rez-de chaussée avec le terrain, sa famille occupant les appartements aux étages supérieurs avec des entrées indépendantes, lorsque frères et sœurs venaient en vacances. Elle était la propriétaire de cette grande bâtisse et Nathalie apprit que de son origine bien plus lointaine que Marseille puisque Kathrin était de parents grecs, elle avait toujours baigné dans l’esprit de ces grandes familles méditerranéennes qui se regroupent en toutes circonstances, se retrouvent les weekends pour les repas en grand nombre et à grand bruit autour de la table, qui partagent leurs vacances au même endroit tout en se respectant et qui s’occupent de leurs anciens qu’ils gardent tout près d’eux jusqu’à la fin. Nathalie ressentit cette chaleur familiale bien que ne voyant personne car Kathrin avait pris la décision de quitter Marseille pour venir cacher sa détresse dans sa maison du bord de mer en cette période où personne ne venait jamais. Les frères et sœurs travaillaient entre Marseille – Aix en Provence et Toulon, les nièces et neveux aussi et les plus jeunes étaient à l’école ou en université. Mais surtout car c’était là que son mari dont le départ lui brisait le cœur était enterré comme il l’avait demandé. Bien que Marseillais, c’est ici dans ce village balnéaire qu’il avait demandé à résider dans sa dernière demeure. Encore un point commun avec le père de Nathalie, fervent parisien d’origine qui découvrit ce charmant village un jour et décida qu’il serait son dernier lieu de vie. Il quitta Paris à la cinquantaine, acheta une maison, vint s’y installer avec la mère de Nathalie, s’y fit plein d’amis et vécut très heureux. Il était enterré comme il le souhaitait dans la partie la plus haute et la plus ensoleillée du cimetière avec vue imprenable sur la mer. La maison du dernier repos du mari de Kathrin était à 20m de distance dans la même allée. Ni l’une ni l’autre n’en furent surprises lorsqu’elles le découvrirent plus tard.
L’invitation au café se prolongea longuement dans l’après-midi. Elles commencèrent à faire connaissance l’une de l’autre et se découvrirent beaucoup de points communs. Kathrin était notaire, nantie, grosse famille implantée depuis très longtemps sur Marseille puisqu’elle-même y était née. Profondément amoureuse de sa ville, elle en portait fièrement l’accent qui lui donnait ce charme indescriptible pour une parisienne comme Nathalie dont l’accent de la capitale n’avait jamais charmé qui que ce soit car il ne transportait pas avec lui le soleil qui éclaboussait tant le parler des régions du sud de la France. Son accent transformait le mouvement de ses lèvres lorsqu’elle prononçait les phrases et son rire chantait. Ses yeux presque noirs étaient pourtant d’une grande douceur et se posaient toujours avec lenteur sur ses interlocuteurs. Nathalie décrypta que Kathrin était une belle âme et aima immédiatement la nonchalance de son élocution, de ses gestes et sa façon de se déplacer dont elle avait doublement hérité de ses deux magnifiques origines. Bien qu’étant née de ce côté-ci de la mer, ses frères et sœurs et elle avaient été éduqués de façon très forte dans les traditions et la religion chrétienne orthodoxe des grecs. Elle imageait ses récits de repas familiaux le dimanche où la nourriture grecque était à l’honneur à la table, mariée à de succulents plats méditerranéens bien français. A eux tous, ils faisaient un pont magnifique entre ces deux rives, piliers géographiques de leur vie, n’en négligeant aucun plus que l’autre, aimant les deux à la fois et respectant les fêtes religieuses grecques afin de ne jamais les oublier surtout devant leurs anciens qui avaient quitté à regret ce pays qu’ils aimaient tant pour trouver une vie meilleure en France, s’y étaient installés, y avaient travaillé dur pour offrir à leurs enfants confort matériel et bonheur. Ils leur avaient enseigné l’amour de la France qu’ils partageaient tous et maintenaient le souvenir d’un pays dans lequel la seconde génération dont Kathrin faisait partie n’avait pas connue. Tous les enfants des générations 3 et 4 étaient encore plus Marseillais que leurs parents et grand-parents mais respectaient toutefois certains rites d’un pays qui n’était pour eux qu’une belle destination de vacances. Aucune discussion ni concession n’étaient autorisées pour échapper à ces racines qui leur avaient été transmises et qu’ils transmettaient à leur tour à leurs enfants. Un savant mélange de deux origines de beauté, de joie de vivre qui les rendaient plus riches et un peu à part.

Kathrin mit un temps de silence après ces longs échanges entre elles dont elles se nourrissaient mutuellement depuis ce début d’après-midi et demanda soudain à Nathalie : « Vous aimez les promenades sur la plage ? Je vous emmène ». Nathalie se rappellera durant toutes les années qui suivirent ce jour qui marqua le début de leur amitié et de ce rite que Kathrin venait d’instaurer. Elle reverra dans sa mémoire les centaines de promenades sur la même plage qu’elles feront pour des raisons très diverses à chaque fois, comme s’échapper du monde et du bruit chez Kathrin, faciliter leurs échanges intimes en marchant avec le regard toujours posé sur la mer, pour rire ou même pour se laisser aller à pleurer sur leur peine, en toute pudeur et lâcher prise. Le rite de cette promenade les liera à jamais. Elles feront quelques concessions parfois en emmenant avec elles la mère de Kathrin, âgée, que sa fille avait installée dans une autre partie de la bâtisse tout près d’elle afin de la voir souvent à tout moment de la journée,  et qui adorait aller marcher un peu avec sa fille.

(photo Bonsai & Suiseki)

(Chapitre 3.) Une douce cicatrisation

A cette époque Nathalie résidait fréquemment et assez longuement au village mais son activité professionnelle était encore à Paris. Toutefois elles continuèrent à échanger de temps en temps en prenant des nouvelles l’une de l’autre dans une délicatesse respectueuse. Nathalie avait une tendresse particulière pour cette femme si douce et si courageuse qu’était son amie et qu’elle appelait « Ma Marseillaise ». Quant à Kathrin, bien que Nathalie finit un jour par résider définitivement dans le sud de la France, elle était et est toujours restée pour elle « Ma Parisienne ». Ces deux petites appellations qu’elles avaient trouvées l’une pour l’autre tout naturellement sans presque jamais utiliser leurs prénoms les liait avec humour dans leurs différences géographiques dont elles souriaient bien plus qu’elles ne s’en moquaient. Elles prouvaient que les idées-reçues et nombre de préjugés étaient bien stupides et que seul le cœur pouvait réunir les êtres dans une amitié sans faille ou dans l’amour.  

Elles traversèrent le premier Hiver jusqu’au premier Printemps souvent avec difficultés mais savaient qu’elles n’étaient pas seules. Arriva le temps où elles se mirent à parler de leur disparu pour le faire vivre et re-vivre car cela leur faisait du bien. Elles franchirent les zones difficiles et les périodes des « J’aurais dû, je ne lui ai pas dit assez, je n’ai pas pris le temps, je me sens coupable… » qui sont pourtant inévitablement nécessaires et salutaires sur le chemin du deuil. C’est ainsi, à travers tous les récits de Kathrin, parfois drôles et parfois tristes que Nathalie fit la connaissance de David, le defunt mari, qui elle-même passa de longs moments avec Georges le père de Nathalie. Ils partaient parfois tous les quatre en promenade, parlaient à grand renfort de rires, revivaient des moments marquants qu’elles sacralisaient et embellissaient à la hauteur de leurs sentiments pour les disparus et qu’elles livraient comme un cadeau à leur amie. Kathrin se livra sur son amour fou pour David jusqu’au dernier jour. Elle se mit à raconter comment elle l’avait rencontré en cherchant du travail et en poussant un jour la porte de son étude notariale. Le rendez-vous d’embauche se passa normalement et David, propriétaire de l’Etude, décida d’embaucher Kathrin , très jeune et fraichement sortie de l’école de droit, spécialité notariat, avec ses diplômes en poche. Elle était ravie et trouvait de nombreuses qualités à son patron. Bien plus âgé qu’elle, il était respectueux et comme protecteur mais avec de temps en temps des petits airs d’autorité patronale envers sa jeune équipe de collaborateurs et collaboratrices. Très vite débuta entre eux deux une complicité professionnelle à toute épreuve. David ne pouvait plus se passer de Kathrin, brillante, efficace et tellement joyeuse. C’était un rayon de soleil qui avait ouvert toutes les fenêtres de cet office notarial un peu poussiéreux. L’air frais était entré dans les bureaux et l’on se mit à entendre rire les jeunes clercs de notaire, les rédacteurs, les secrétaires juridiques, les formalistes et juristes. Ce changement d’ambiance était dû à Kathrin qui savait relier les êtres les uns aux autres. David, puissant patron craint et respecté sembla découvrir son personnel, se mit à construire des petits échanges avec eux et semblait apprécier ce changement. Kathrin courait chaque matin pour rejoindre l’Office, emballée par son travail, nourrie d’une grande curiosité et heureuse de cette équipe avec laquelle elle traitait des dossiers qui s’avéraient parfois difficiles, pointus et rugueux. Mais elle mit du temps à réaliser que ce qu’elle aimait par-dessus tout était ces longues heures passées à travailler sur un dossier à bureau fermé avec David. Elle l’écoutait décortiquer l’imbroglio des documents, faire un diagnostic et finalement établir et lancer la marche à suivre qu’il transmettait alors à sa plus proche collaboratrice qu’elle était devenue, non sans avoir toujours écouté ses angles de vues et en avoir très souvent tenu compte. Lorsque Kathrin sortait très tard le soir du bureau de son patron, elle était épuisée mais heureuse. Demain elle allait diffuser le plan d’action à toute l’équipe sur le dossier du client. Au fil des mois elle apprit les textes de loi, les recherches juridiques et cadastrales, les levées financières pour les successions….. tout la fascinait. David et elle étaient devenus inséparables. David, homme marié avec des enfants, consacrait très peu de temps à sa famille car trop pris par tous les dossiers, les repas et dîners professionnels. Sa femme s’occupait de leurs enfants à la perfection. Sa vie était bien réglée.
L’une et l’autre entrèrent dans la famille de son amie. Les récits étaient pudiques, parfois humoristiques car ils appelaient de belles images qui venaient renforcer ces souvenirs relatés. Elles repartaient dans un passé proche ou lointain, sélectionnaient leurs morceaux de vie empilés dans leur mémoire tel un magasin dont on parcourt les rayons avant de choisir le produit à emporter. Certains jours elles ouvraient une boutique triste dont elles commentaient certains moments sombres, d’autres jours elles parcouraient ensemble les étagères remplies de petits bouts de temps, une heure, une journée, un événement, qu’elles ressortaient du silence comme pour les découvrir à nouveau. Elles s’aperçurent que les pièces du passé revenaient à elles sans qu’elles ne se forcent à aller les chercher. Souvent, elles s’arrêtaient, se figeaient, le regard au loin comme regardant un film sur l’écran géant et se délectaient de revoir des bribes de vie qu’elles avaient enfouies au fond d’elles. Elles partaient alors à la redécouverte d’une vie avec ses pièces de puzzle qui s’assemblaient pour faire l’histoire de leur disparu, leur histoire de vie avec lui.
Cette première traversée de saisons les porta avec précaution jusqu’au Printemps, les sortit peu à peu de la froideur hivernale qui s’était logée également dans leur corps. La douleur se fit plus tendre comme les premières jonquilles dans le pré qui annonce la tiédeur de l’air. Leur amitié était désormais scellée, silencieuse et secrète. Leurs rencontres et leurs moments de partage étaient précieux et sauvagement sauvegardés. Les conversations s’ouvrirent peu à peu sur d’autres sujets. Elles continuèrent à regarder passer l’été puis l’automne qui allait inévitablement les conduire à ce jour de janvier 2005 un an plus tard qui allait résonner dans leurs esprits comme un phare auquel elles savaient désormais pouvoir se raccrocher. Elles ignoraient encore le chemin restant à parcourir et attendaient patiemment le retour timide de la vie avec ses beaux moments et ses surprises.

(photo Colors for you)

(Chapitre 4.) Quand le temps tisse sa toile

Les deux amies traversaient désormais la vie agrémentée de moments joyeux, sereins et détendus. Les années coulaient et renforçaient cette belle amitié. Kathrin se decida à ouvrir les portes très secrètes de son intimité à Nathalie et lui présenta son fils Marc-Antoine18 ans, issu de son amour avec David.
Elle reprit l’histoire de sa belle épopée qu’elle conta à Nathalie. Après quelques années à travailler avec David, un lien très fort les unissait. Les sentiments entre les deux se faisaient de plus en plus clairs. Ils luttèrent de toutes leurs forces. David aimait sa famille, le confort douillet que sa femme avait installé autour de lui et qu’elle entretenait à la perfection. Ses enfants étaient heureux. Mais ses sentiments le portaient chaque jour un peu plus vers le bureau où il s’était aperçu depuis quelques temps que son cœur battait la chamade dès qu’il en franchissait la porte cochère et qu’il grimpait les marches  quatre à quatre pour arriver très vite au coeur de cet écrin au centre duquel se trouvaient un regard et un sourire dont il avait désormais tant besoin. Kathrin, jeune et célibataire, vivait l’arrivée de cette douceur émotionnelle avec calme. Elle était déjà terriblement éprise mais savait qu’une issue heureuse ne pouvait arriver. Elle respectait la vie de David, ses enfants et sa femme et ne souhaitait surtout pas détruire cette réalisation de tant d’années entre ces êtres . Et puis elle se disait que David, de très loin plus âgé qu’elle, ne pouvait un seul instant envisager de tout démolir, de mettre le chaos au sein de sa famille, de dévaster sa femme et ses fils pour une histoire d’amour avec une jeune collaboratrice dont il n’avait aucune certitude de durabilité. Chacun pesait silencieusement le pour et le contre. David ne pouvait se décider à se lancer dans une nouvelle étape de sa vie, la dernière vu son âge, en prenant tant de risques mais une petite voix lui murmurait au cœur « Et si c’était ta dernière tranche de vie la plus heureuse, la plus forte, la plus intense, celle qui va te ramener à toutes les joies de la jeunesse, celle qui va te libérer et te permettre d’être enfin toi-même, d’être aimé comme tu ne l’as jamais été ». Kathrin avait de son côté au fil du temps déjà pris sa décision : elle ne ferait pas un geste évocateur envers David, elle ne prononcerait pas un mot qui puisse lui donner un minuscule indice sur ses sentiments pour lui, tant que lui ne viendrait pas lui livrer son cœur. Elle ne ferait rien, mais savait déjà que si d’aventure David lui avouait son amour pour elle, elle l’accueillerait tout entier dans son amour à elle et dans son être. Elle savait être assez forte pour tout supporter.

 Ce moment arriva inévitablement. Après quelques années de tumultes intérieurs, David se décida à partager ses sentiments avec Kathrin qui les reçut comme un cadeau inestimable. Ils découvrirent alors la puissance des liens qui les unissaient et Kathrin ne se déroba jamais à ses promesses intérieures. Toujours présente et amoureuse et heureuse  lorsque David se libérait, elle accepta tout, couvrant son homme d’amour. Pas un regret, pas une remarque. Elle accepta la solitude des weekends sans pouvoir le voir, les soirées intimes très rares et jamais dans un restaurant. Elle supporta les départs en vacances de David avec sa famille, vers des destinations lointaines l’été ou aux sports d’hiver. Elle ne fêta pas un Noël, pas un seul Jour de l’An avec lui. Elle laissait David décider et organiser leurs moments à deux si précieux, ayant la joie de le voir à l’Etude chaque jour. Elle continua de voir sa famille le samedi ou le dimanche et partageait avec frères et sœurs, nièces et neveux ainsi que sa mère de joyeux repas sans jamais dévoiler sa vie intime que personne n’aurait pu soupçonner. Personne sauf deux amies de très longue date à elle, qu’elle voyait très souvent, qui venaient au village de temps en temps passer quelques jours de vacances, avec lesquelles elle sortait au cinéma, au théâtre. Comment aurait-elle pu leur cacher ce qu’elle vivait. Elles savaient tout d’elle et elles devinrent ses secrètes confidentes. Elle se décida donc un jour, plusieurs années plus tard, à les présenter à Nathalie par une belle journée d’été.

(photo by Poţi mângâia o lacrimă, poţi saruta un vis)

 Chapitre 5. La promenade du secret

David était décédé sans que Nathalie ne l’ait jamais rencontré et elle se disait que sans son départ et celui de son père, elle n’aurait jamais fait la connaissance de Kathrin. Elle ne voulait ni ne pouvait s’en réjouir mais disait simplement merci à la Vie d’avoir mis Kathrin sur son chemin quelle aurait préféré rencontrer au temps de ses amours et de son bonheur.

Chaque fois que Nathalie annonçait son arrivée au village, Kathrin fermait rapidement son appartement marseillais, donnait congé à ses amis, emportait son chien et partait ouvrir la maison du village. La première visite que Nathalie faisait à son arrivée était d’aller voir Kathrin. Toutes deux avaient besoin de leurs promenades durant lesquelles au fil des années elles riaient à nouveau, se taquinaient, riaient encore, se racontaient encore et partageaient un plaisir non dissimulé à passer du temps ensemble. Nathalie  finit par faire la connaissance des amies de Kathrin non sans crainte. Depuis qu’elle connaissait Kathrin elle se rendait compte qu’elle avait une place particulière dans la vie de cette dernière et que peut-être les amies de celle-ci en prenaient ombrage. Elle fut enchantée de voir qu’il n’en était rien. La première rencontre fut un jaillissement de soleil du sud avec ces trois femmes arborant fièrement leur accent et même quelques mots de dialect marseillais que Nathalie ne comprenait pas, ce qui les faisait beaucoup rire. Nathalie avait dans les oreilles de forts décibels d’une langue chantée et qui sentait bon la méditerranée, Le Prado et Notre Dame de La Garde et elle était aux anges rien qu’à les écouter se parler, comme seuls les Marseillais en ont le secret. Elles acceptèrent Nathalie de suite, reprochant à leur amie de ne pas leur avoir  fait connaître cette « parisienne sympathique » plus tôt. Elles se voyaient alors assez souvent le weekend et partaient désormais à quatre en randonnée dans le maquis provençal non sans s’arrêter à maintes reprises pour discuter. Ces deux amies  étaient heureuses de retrouver leur amie de toujours avec la joie de vivre revenue et Nathalie comprenait qu’elles avaient été d’une aide précieuse et d’un soutien sans faille auprès de Kathrin après le décès de David.
A l’occasion d’une randonnée les quatre femmes décidèrent de faire une pause et se mirent à papoter de tout et de rien en ce bel après-midi de juin. Kathrin demanda le plus simplement du monde à Nathalie « Et toi dis-moi, tu ne nous parles jamais de tes amours. Tu as un amoureux à Paris ? » Nathalie portait en elle cette information comme un précieux secret et se trouva soudain prise au dépourvu pour une réponse. Elle n’avait en effet jamais parlé de sa vie amoureuse à son amie, ayant très peur d’être jugée et de voir leurs relations changer. Elle ne voulait pas la perdre. En un instant elle dut prendre une décision, avouer son secret ou s’engager sur la voie du mensonge qui la mènerait sûrement au bout du chemin à une grande déception de la part de Kathrin un jour qui lui reprocherait de ne pas lui avoir fait confiance après toutes ces années d’une amitié à toute épreuve. Elle ne réfléchit que quelques microns de secondes, ne pouvant laisser un blanc après la question qui venait de la frapper et répondit le plus simplement du monde, dans le ton le plus naturel « Moi, tu sais, il s’agirait plutôt d’une amoureuse que d’un amoureux, mais je suis en effet seule depuis plusieurs années ». La demi-seconde qui suivit sa phrase lui parut une éternité mais ce n’était qu’une impression car Kathrin lui répondit avec la même simplicité, le même naturel et d’un sourire bienveillant « Je m’en doutais un peu. Mais en tout cas si j’avais été comme toi, je t’aurais épousée de suite ». Ses deux amies reçurent également cette information de façon très amicale et n’en firent pas état, ni ce jour-là, ni dans les mois qui suivirent, ni jamais. Kathrin se leva du rocher sur lequel elle avait fait une petite-pause et dit royalement « Allez les filles on y va car on doit faire un peu de sport quand même ». Nathalie sidérée reprit la marche, ne comprenant pas trop ce qui venait de se passer et se dit que sûrement Kathrin allait revenir sur cette information lorsqu’elle serait un jour seule avec elle. Mais cela n’arriva jamais. Pas une remarque, pas une seule gêne, pas une question. Kathrin avait dès le premier soir de ce dîner chez Régine en janvier 2004 adopté sa nouvelle amie, son autre, son double dans la douleur et dans l’épreuve totalement et inconditionnellement.

(photo by Steve Siesen)

(Chapitre 6). La cruauté de la Vie

Au travers de cette amitié, Nathalie appris au fil des années que même si le Temps est beau, la Vie peut se montrer dune injustice, d’une méchanceté et d’une cruauté sans faille. Elle suivit rétrospectivement la si grande histoire d’amour entre Kathrin la jeune Notaire et son maître. Entre eux démarra une profonde et intense relation. Kathrin était le refuge de David. Il venait s’y reposer, s’y ressourcer. Il s’y sentait jeune, retrouvait son insouciance d’antan. Avec elle tout était si simple. Rapidement leur amour fut embelli de toutes parts avec la naissance de Marc-Antoine. David était fou de joie. Kathrin était heureuse quoique inquiète quant à la situation familiale de son amoureux mais remplie par tant de bonheur. En honnête homme il avoua à sa femme et ses enfants que son cœur s’était envolé et avait élu résidence dans un autre quartier de Marseille, au creux d’un autre cœur et qu’un troisième garçon issu de cet amour était né. Sa femme ne manqua de rien. Il lui laissa maison et confort matériel, refusant d’imaginer un divorce une seule seconde. Il continua d’être présent pour ses fils qui cherchaient dorénavant à l’éviter tant la douleur et la déception étaient immenses. Une nouvelle tranche de vie venait d’éclore. Il vivait désormais dans son nouveau cocon auprès de celle qui lui apportait plus qu’il n’aurait pu imaginer. Cet enfant était un don du ciel à son âge où il aurait dû être grand-père. Il tomba fou de ce petit garçon qui lui rendait son amour au centuple. Marc-Antoine adorait son père qu’il voyait comme un modèle. Il grandit dans une cellule familiale remplie de rires et de tendresse. David le gâtait sans limites malgré les remontrances de Kathrin qui aurait préféré lui apporter une éducation plus sobre afin qu’il comprenne les valeurs simples de la vie. Mais David n’avait pas le temps pour cela, et répondait à toutes les demandes les plus folles de son fils sans que jamais il ne lui refusa quoique que ce soit. Marc-Antoine grandit en « enfant de riche » un peu capricieux mais avait un bon fond. Kathrin ne cessait pas de contrebalancer les outrances dépensières que David donnait à son fils par des leçons d’humilité et de simplicité sachant d’où elle venait.
Marc-Antoine atteignit l’âge difficile de l’adolescence quand le premier malheur frappa son bonheur familial de plein fouet. Son père venait d’apprendre la présence d’un cancer dont l’issue était inéluctable. Kathrin bien que terrassée par cette nouvelle, ne perdit pas son côté positif. La maladie s’installa au sein de leur foyer comme le 4eme membre et se fit de plus en plus présente avec le temps. Les étapes se passaient avec difficulté au fil des dégradations physiques de David. Kathrin s’était refermée sur sa bulle familiale, ne voyant plus grand monde sauf ses ultra-proches. Epaulée de tous, elle leur confiait souvent Marc-Antoine pour passer du temps avec ses cousins et profiter d’une vie normale le temps d’un weekend, loin des soins très lourds à domicile et des médicaments. Marc-Antoine devenait difficile car il souffrait de voir son père décliner, sa mère se cacher si souvent pour pleurer et évacuer son désarroi. Il se sentait comme prisonnier, trop jeune pour quitter le foyer parental, trop triste pour en supporter et subir l’ambiance médicalisée 24/24h qui y régnait en maître dans un silence imposé au nom du repos dont David avait besoin. Les semaines passèrent, puis filèrent et l’état de ce dernier ne laissait aucun doute quant à l’issue fatale. Encore conscient de son état, il décida d’accorder le divorce à sa femme, la mère de ses fils,  que celle-ci lui réclamait depuis son départ du foyer. En bon Notaire qu’il était, il rédigea tous les documents nécessaires à son bien être et à celui de ses fils après son départ, lui octroyant une large partie de son patrimoine et en s’assurant de couvrir financièrement les études et autres besoins de leurs deux enfants pour les années à venir. La maladie se montra longue et cruelle. David passa la première année, puis la seconde plus difficilement pour atteindre la troisième dont le corps médical n’était pas assuré qu’il arrive jusqu’à son terme du 12eme mois. Les soins à domicile, le lit médicalisé, les assistants médicaux hébergés à demeure furent remplacés par un transport en unité spéciale à la Timone pour bénéficier de soins palliatifs. Il y resta quelques mois durant lesquels il ne perdait pas conscience et restait lucide. Kathrin était désormais à son chevet chaque jour. Elle ne rentrait chez elle que pour veiller à ce que Marc-Antoine y soit également, lui faisait à manger, sortait son chien, passait quelques coups de téléphone, répondait à ses frères et sœurs sur l’état de David et retournait à La Timone, cette immense bâtisse qui lui avait pris son amoureux, le retenait et l’avait placé dans une chambre où trônaient des appareils partout qui adoucissaient ses douleurs. Le tout avec les ballets incessants des surveillants médicaux qui lui avaient été attribués, présents mais invisibles, à l’affût du moindre gémissement. Kathrin et Marc-Antoine parvinrent à passer Noël 2003 avec David et à fêter avec lui cette nouvelle année 2004 qui se comptait désormais en mois voire en semaines et peut-être en jours. David, très lucide, prit à l’occasion de cette année une décision qui allait finir de sceller pour toujours son amour pour Kathrin.

(photo Maxmaks Aneta)

(Chapitre 7.) La fin d’un bonheur sans nuage

Le mois de janvier 2004 mit un terme à l’amour infini de Kathrin et David. Ils avaient certes vécu de magnifiques années, avaient vu naître le fruit de leur amour, avaient profité l’un de l’autre avec avidité et gourmandise mais hélas pas assez à leur goût. Ils voulaient tant vieillir encore et encore ensemble, voir Marc-Antoine finir ses études, trouver un beau métier qui le rendrait heureux, voir défiler ses petites amies le weekend dans la maison du village pour enfin découvrir l’élue de son cœur. Ils voulaient…ils voulaient… tout de la vie, tout ce qu’elle avait de plus beau à offrir. Mais Kathrin dut se résoudre à admettre que la Vie était aussi surprenante que cruelle. Elle lui arracha l’amour de sa vie sans qu’elle ne puisse rien faire, la laissant seule, démunie, désemparée, avec cet adolescent qui ne pouvait pas comprendre que son père venait de le quitter, souffrant de tant d’injustice et dont la colère ne fit que décupler les mois et les années qui suivirent le départ de son modèle. La vie de Kathrin s’assombrit subitement mais elle gardait en elle cet événement devenu sacré pour elle que David avait organisé du fond de son lit d’hôpital. Quelques jours avant son départ, il avait demandé Kathrin en mariage. La cérémonie eut lieu autour de son lit dans une chambre baignée de soleil et fleurie de toutes parts. Une cérémonie simple mais tellement intense entre ces deux êtres qui se disaient au revoir sur terre en se liant à jamais dans l’au-delà. David avait pris soin de faire rédiger et exécuter ses dernières volontés testamentaires. Après avoir laissé quelques années auparavant une sécurité financière et matérielle à sa première femme et ses deux fils, il officialisa le cadeau post-mortem qu’il offrait à son Amour, son double, et à cet enfant qui lui avait donné tant de bonheur depuis sa naissance. L’immense partie de son patrimoine revenait à Kathrin, biens immobiliers en tous genres, produits financiers, l’Office notarial, liquidités ….. . Il fit éditer une clause pour Marc-Antoine, lui léguant une part importante de son héritage pour lui permettre de vivre de longues années en sécurité, mais cette clause était assortie de conditions. Cet héritage, indépendant de ce dont Kathrin héritait, était déposé sur un compte à part et seule Kathrin était habilitée à le gérer pour le compte de Marc-Antoine jusqu’à ses 21 ans. Ayant finalement compris et admis que son fils était un jeune adolescent qui ne réalisait pas très bien le luxe dans lequel il avait été élevé, il avait pu entrevoir que les années qui allaient suivre son départ seraient quelque peu difficiles pour Kathrin face à cet adolescent qui semblait s’amuser de la vie avec désinvolture sans bien prendre conscience que le confort se mérite par le travail. Il s’avouait intimement qu’il avait trop gâté Marc-Antoine et décida de le protéger en confiant à Kathrin son héritage qu’il pourrait dilapider rapidement si aucun garde-fou n’était mis en place. Sa confiance en sa nouvelle femme était immense et il savait qu’elle ferait au mieux pour conserver intact l’héritage de leur fils. Il précisa donc que Kathrin était seule gestionnaire de l’héritage de leur fils jusqu’à sa 21ème année. Dès lors, tout projet de la part de ce dernier nécessitant l’utilisation de son héritage était soumis à l’étude et à l’approbation de sa mère. Découvrant cette clause à l’ouverture du testament de son père Marc-Antoine ne comprit pas cette décision, le prit très mal du haut de ses 17 ans et entra en rébellion bien qu’aimant sa mère. Kathrin reprit donc les rennes de l’éducation de son fils, revint à des principes simples tels que finir ses études, passer ses diplômes, travailler durant ses congés pour avoir de l’argent de poche et acheter ce qui lui faisait plaisir uniquement si il en avait les moyens et pas question de demander à sa mère de tirer de l’argent de son héritage pour des choses futiles.

La vie devint plus difficile, Marc-Antoine ne souhaitant pas continuer ses études, sa mère l’y força. L’adolescence se passa difficilement mais Kathrin tint bon. Pas très présent pour consoler sa mère dévastée car lui-même dans un grand chagrin, elle se retrouvait seule face à cette perte immense et inconsolable de son grand amour et à ce fils difficile, souvent absent de la maison, aux fréquentations un peu douteuses qu’elle devait maintenir coûte que coûte sur le droit chemin. Dans le silence de ses nuits blanches, elle implorait David parti là-haut de lui donner la force de ne pas sombrer face à ce gouffre qu’il lui avait laissé dans sa vie qui était une torture au quotidien et de lutter face à tous ces tracas avec Marc-Antoine car cette force lui faisait défaut. Elle était dans les ténèbres et faisait son possible pour apparaître comme presque normale mais sa souffrance intérieure étant sans fond. Marc-Antoine atteignait l’âge de 18 ans lorsque Nathalie fit sa connaissance. Elle découvrit en effet un jeune homme très beau, typé méditerranéen par sa mère, capricieux, égoïste, sans tact, ne faisant montre d’aucune gentillesse envers elle à l’occasion de certains de ses passages auxquels elle assista. Il était poli mais ne prenait pas la peine de rester près de sa mère le weekend dans la maison du village, mécontent de devoir déjà rentrer tous les soirs chez lui à Marseille à une heure imposée à la demande de Kathrin, il se vengeait un peu le weekend en partant s’amuser avec des amis qui ne lui voulaient pas que du bien, faisait une importante consommation de petites amies qui finissaient toutes par le quitter devant son côté tellement personnel et voyant qu’elles n’avaient pas grande importance pour lui. Pilier des boîtes de nuit locales, il dépensait rapidement le peu d’argent qu’il devait quémander à sa mère qui estimait à juste titre que ce qu’il réclamait était souvent indécent. Elle limitait donc les montants à un niveau qu’il n’approuvait pas, lui faisant souvent remarquer qu’elle devrait lui sortir de l’argent de son héritage, ce qu’elle refusait bien sûr. Nathalie vit très peu ce fils que sa mère adorait et le considérait comme indigne, mais n’en parla jamais avec  son amie qui elle-même n’aimait pas trop aborder le sujet. Nathalie découvrit donc dans cette amitié une femme transpercée de douleurs brûlantes qui la dévoraient depuis la perte de son mari que rien ne semblait consoler et une mère inquiète du devenir de son fils si elle ne parvenait pas à le ramener à bon port de l’éducation. Kathrin vit en Nathalie un soutien, une honnêteté et un engagement amical très profond.
L’année 2004 fit place à 2005 puis 2006… Les deux amies se livraient et se soutenaient, marchant ensemble sur ce chemin de la reconstruction. Nathalie finit par quitter la capitale et s’installa au village. Elles passèrent de très nombreux weekends à profiter de leurs promenades sur la plage sans modération, à passer les après-midi à l’ombre sur la terrasse à se parler, à recevoir les amies de Kathrin quand elles venaient. La vie était agréable et chacune était heureuse d’avoir trouvé une si belle amitié qu’elles continuaient de protéger égoïstement.
Un matin, l’année 2012 sonna à la porte de leur refuge amical qui fêtait joyeusement son huitième anniversaire et vint jeter à la manière d’un terroriste une bombe en plein coeur de cette relation pourtant construite si solidement à l’abri de toutes les attaques et tous les assauts.  Kathrin venait d’apprendre qu’elle avait un cancer.

(photo rain & tears)

(Chapitre 8.) Quand décline le jour

A l’annonce de la maladie de Kathrin, Nathalie sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle aurait voulu trouver un mot plus fort que la tristesse et le chagrin mais ce qu’elle ressentait ne lui apportait aucune transcription par les mots à la hauteur de ses émotions. La revoici sonnée, KO, à la manière d’une boxeuse après tant de rounds à rester debout depuis 2004. Kathrin lui annonça la nouvelle le plus simplement du monde et dès la seconde où elle croisa le regard de son amie lui délivrant cette nouvelle calmement elle crut apercevoir un imperceptible sentiment. Kathrin prenait de toute évidence du recul quant à cette information et se montra positive dans son argumentation qu’elle développa à Nathalie et qu’elle allait développer à tous ceux qui allaient venir la voir et prendre de ses nouvelles les semaines et les mois qui suivraient : « Elle se savait apte à lutter, elle se savait apte à gagner, elle se savait capable de guérir…. » Mais Nathalie perçut autre chose. Kathrin avait ce calme incompréhensible non par manque de discernement, non par déni mais comme par acceptation. Elle ne semblait pas surprise. C’était comme si elle avait compris que ce mal qui commençait à l’envahir silencieusement et insidieusement était l’enfant né de cet océan de chagrin qui avait habité son corps ces dernières années depuis la mort de David. Ce monstre intérieur par lequel elle était rongée avait enfanté un nouveau monstre. Elle savait pourquoi et elle ne montrait aucune peur, aucune panique et aucun pleur ne sortit de ses yeux, jamais. Nathalie regarda cette union entre ces deux êtres dont le survivant allait bientôt rejoindre son disparu adoré dans une fusion totale.

Kathrin se mit à venir dans sa maison du village de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps. Les deux amies profitaient de la nature, des petites choses de la vie. Kathrin consacra les premiers mois de sa maladie à aller très loin dans des régions profondes de la France rencontrer ce que Nathalie appelait des « charlatans ». Elle revenait de séances mystiques ou ésotériques ou tout simplement étranges et prétendait à chacun de ses retours qu’elle se sentait mieux, plus en forme. Aucune personne de son entourage proche ne cautionnait ces surprenants voyages mais aucun d’eux ne voulait la contrarier non plus. Elle affirmait que les « gourous » s’annonçant comme des guérisseurs ne lui demandaient jamais d’argent, preuve de leur bienveillance et de leur bonne foi. Ces voyages de plusieurs centaines de kilomètres dans une seule journée durèrent quelques mois puis se firent plus rares car Kathrin montrait des marques de fatigue qu’elle attribuait aux longs voyages. Les séances de chimiothérapie faisaient elles aussi leur œuvre et elle devait faire de nombreux aller-retour dans ce centre hospitalier de Marseille devenu presque sa nouvelle maison et qu’elle connaissait hélas déjà si bien.

Marc-Antoine qui sortait de l’adolescence à l’annonce de la maladie dont sa mère souffrait devint différent. Sa réaction mature le changea brusquement. Il prenait conscience qu’il était aux portes de sa vie d’adulte et qu’il allait probablement bientôt être orphelin. Il commença à se comporter en protecteur, accompagnant sa mère partout où elle en avait besoin, restant avec elle à la maison, sortant le chien, faisant les courses. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour alléger cette mère qu’il aimait tant et avec laquelle il se rendait compte, il avait mal agi, ignorant sa souffrance d’avoir perdu son amour de toujours quand lui était tombé dans la douleur du manque de son père. Leur rapprochement mère-fils rendait le sourire à Kathrin, lui donna des forces. Les mois s’étiraient lentement. Marc-Antoine avait quitté le monde des études pour celui du travail. Enfant brillant très intelligent, il se passionna pour un projet professionnel très important et qu’il présenta à sa mère. Celle-ci en fut ravie. Elle voyait enfin son fils adoré devenir un homme bien construit dans sa tête et était très fière de l’éducation que David et elle lui avait donné. Elle écouta longuement Marc-Antoine lui présenter son projet qu’elle trouva intéressant mais qui réclamait un gros investissement financier pour achat de terrain, construction des bâtiments, achat de matériels, embauche de collaborateurs, budget marketing….. Mais elle était enchantée. Elle commença donc à lui enseigner la comptabilité pour son budget puis son business-plan, comment faire une étude de marché, un compte d’exploitation. Elle lui enseigna tout ce qu’elle savait sur les lois immobilières, les contrats juridiques….. tout ce qui avait été sa vie professionnelle. Marc-Antoine fut assidu dans cet enseignement délivré à vive allure et revint vers sa mère avec des démonstrations de grande qualité sur les secteurs qui allaient être importants dans ce projet d’envergure. Elle valida toutes ses présentations commerciales autant que financières et juridiques et débloqua de son héritage reçu de son père qu’elle gérait encore le très gros montant financier nécessaire pour que son fils se jette enfin dans la vie des affaires. Ce projet scella leur relation encore plus profondément. Marc-Antoine était heureux de l’accord et des encouragements de sa mère, et Kathrin heureuse de voir son fils passionné, sérieux, très conscient de la responsabilité qu’elle lui accordait à le laisser gérer une si grande partie de son leg que lui avait laissé David.

La première année ne se passa pas trop mal pour Kathrin mais pas trop bien non plus. Le tempo des séances hospitalières imposait son rythme. Kathrin avait perdu du poids et des cernes marquaient son beau regard laissant voir l’épuisement. La « Parisienne » et elle ne se voyaient plus très souvent au village car elle commençait à être trop fatiguée par les aller-retour depuis Marseille. Lorsqu’elles se voyaient, la discussion se faisait plus rare dans les mots et plus intense dans les regards. Nathalie aidait parfois son amie à se lever de son fauteuil sur la terrasse car la force de ses bras et ses jambes s’evanouissait. Elle observait impuissante tous ces petits signes annonciateurs de jours encore plus durs. Elle préparait les repas qu’elle apportait sur la terrasse, des salades composées que Kathrin aimait. Elles restaient maintenant plus souvent à l’ombre dans le jardin quand le Printemps et l’été furent là, abandonnant peu à peu leur promenade sur la plage. Kathrin s’intéressait beaucoup à la vie de Nathalie comme si elle voulait lui faire passer un message. Elle voulait la voir et la savoir heureuse avant de partir car depuis quelques temps, elle savait que son état ne lui indiquait rien de bon quant à l’issue. Elle se demandait ce qu’allait devenir Nathalie, comment allait-elle remplacer leurs beaux après-midi dont elles se régalaient l’une et l’autre depuis tant d’années lorsqu’elle serait partie?

La seconde année imposa à Kathrin de rester dans son appartement de Marseille. Toute sa famille était désormais autour d’elle pour l’aider dans son quotidien car trop faible. Elle continuait ses séances de chimio sans jamais se plaindre, se reposait et parlait au téléphone. Elles se virent un weekend pour la dernière fois au village sans même savoir que c’était la dernière fois. Kathrin dut abandonner ses séjours dans sa maison de vacances et n’y revint plus jamais. Les deux amies se disaient au téléphone qu’elles allaient bientôt se revoir mais savaient au fond d’elles qu’il n’en était rien. Nathalie osa demander à Kathrin un jour d’aller la voir à Marseille mais celle-ci refusa, préférant ne pas l’attrister encore plus à la vue de son état physique qui déclinait rapidement. Leur amitié prit donc le chemin du téléphone. Elles qui ne s’étaient pour ainsi dire jamais parlé au téléphone débutèrent ce nouveau mode de communication. Nathalie très frustrée n’en montra rien. Son amie lui manquait et elle partagea toutefois avec elle encore des rires et de longues conversations. Kathrin regrettait de ne pas pouvoir prolonger leurs échanges face à face surtout avec la nouvelle que Nathalie lui avait annoncé peu de temps avant leur séparation « contrainte » de par son état. Cette dernière avait en effet fait part à son amie qu’elle avait elle aussi trouvé l’amour de sa vie, l’âme avec laquelle elle était en connexion. Cette découverte la transforma, la métamorphosa car elle avait toujours su qu’un jour elle allait rencontrer le grand amour. Mais hélas elle n’eut pas le temps de partager son bonheur naissant avec son amie de cœur et se trouvait écartelée entre ce sentiment immense qui l’habitait et cette tristesse qui ne la quittait plus. Des années plus tard elle se dit que cela avait été mieux ainsi. Kathrin n’assista en effet pas beaucoup à cette folie du bonheur que vivait Nathalie mais elle n’assista surtout pas à la descente aux enfers qu’elle entama quelques années plus tard lorsque son bonheur s’envola sans rien dire et ne revint jamais. Elle sombra alors dans les profondeurs abyssales du malheur durant plusieurs années, en sortit vivante mais changée une nouvelle fois, ne croyant plus à rien et traversait depuis lors la vie avec pour seuls bagages, mélancolie, tristesse et résignation.

A la fin de la seconde année de sa maladie Kathrin demanda à Nathalie de correspondre par SMS, ayant des problèmes qui attaquaient sa voix et qui la fatiguaient terriblement lorsqu’elle parlait trop longtemps au téléphone. Elles passèrent donc du téléphone aux messages écrits et le manque se fit de plus en plus grand pour Nathalie. Kathrin fit tout ce qu’elle put pour enrichir ces échanges dont elle avait également grand besoin.
(photo Fakrul Jamil Photography)

(Chapitre 9.) De la Vie au Bonheur céleste

Nathalie ne vit jamais son amie décliner drastiquement, elle ne vit jamais son appartement de Marseille devenir une chambre d’hôpital, ne connut jamais les aides désormais installées à demeure pour répondre à tous ses besoins et veiller à sa sécurité nuit et jour. Kathrin était désormais aidée de tous les membres de sa famille qui s’organisaient pour ne laisser aucun vide entre chaque visite afin de lui apporter tout le réconfort possible. L’un lui faisait la cuisine, l’autre l’aidait à sa toilette et à l’habiller, d’autres encore lui tenaient tout simplement compagnie. Elle était maintenant transportée par véhicule médicalisé à ses séances de chimio qui l’affaiblissait de plus en plus.
Un jour, elle lui envoya un SMS qui resta sans réponse, puis un second et comprit au troisième. Kathrin n’avait plus la force. Nathalie recevait désormais les nouvelles de la part des deux amies de toujours de Kathrin. Elles la tinrent régulièrement au courant du déroulement des choses et de l’évolution de la maladie. Elles savaient la tristesse que traversait Nathalie.
Elle prit des nouvelles une fois par semaine puis deux fois car les événements s’accéléraient. Elle apprit qu’une décision familiale avait été prise avec l’accord de Kathrin. Cette dernière refusant de passer son dernier séjour en hôpital fut transportée chez une de ses sœurs qui possédait une très grande villa dans l’arrière-pays de Marseille avec un grand jardin. On y installa Kathrin avec toute la structure médicalisée que son état réclamait. Après quelques semaines, il lui devint difficile même de se lever de son lit pour tenir debout. Elle finit par ne plus avoir accès à ce beau jardin si ce n’était que par la vue depuis sa chambre et ne pouvait plus sentir sur ses joues l’air tendrement tiède et parfumé de cette Provence qu’elle aimait tant. Sa sœur était très proche d’elle dans un dévouement sans limite. Elle perdait de plus en plus souvent conscience. Le corps médical passait la voir quotidiennement. Au bout de quelques mois, alors que le Printemps avait fait place à l’été la famille n’eut plus d’autre choix que de la faire transporter en hôpital ou une équipe nombreuse s’occupait d’elle. Elle n’avait déjà plus conscience de ce qui lui arrivait. Nathalie prit un jour son courage à deux mains redoutant le pire et demanda à une des deux amies de Kathrin si elle pouvait aller la voir à l’hôpital pour lui dire au revoir. Hélas, la famille très protectrice de tous les siens avait donné des instructions : « Kathrin n’etant plus en mesure de reconnaître ses visiteurs et la maladie l’ayant défigurée au point de choquer ces derniers, elle préférait devoir leur demander de respecter leur volonté de ne pas passer la voir ». Une liste très restrictive avait été établie qui se bornait aux membres très proches et aux deux amies de Kathrin. Ne restait plus que ce fil très mince d’information. Nathalie fut reconnaissante à cette amie de Marseille de l’avoir appelée et qui essayait de la soutenir en lui disant « il est préférable que tu te souviennes d’elle telle que tu l’as connue car tu la reconnaîtrais à peine. Crois-moi c’est mieux pour toi. Conserve ton amie intacte dans tes souvenirs ». 48h plus tard, elle rappela Nathalie pour lui annoncer son décès. Une épouvantable journée de l’année 2015.


(Chapitre 10.) Une amitié dans les étoiles

Nathalie se rendit aux obsèques de son inséparable amie qui eurent lieu au village. La cérémonie religieuse se fit au cœur de l’église orthodoxe selon les rites grecques et Nathalie observa quelques différences avec une cérémonie catholique. Le chemin vers la dernière demeure de Kathrin rejoignant David se fit sous un soleil de plomb. Ensuite elle ne se rappelait plus très bien ce qui s’était passé ce jour-là. Sa peine était trop forte et les vagues de son chagrin intérieur trop puissantes.
Marc-Antoine avait été à la hauteur de l’accompagnement de sa mère qui allait enfin retrouver son père et elle en fut heureuse. Elle apprit quelques temps plus tard qu’il avait finalement élu domicile dans la maison de sa mère, non loin de la plage, y avait fait des travaux et de beaux embellissements intérieurs pour s’y sentir bien mais elle ne retourna jamais dans le petit havre de paix de son amie. Elle sut des années plus tard qu’il était devenu un homme d’affaires aguerri, talentueux, un « homme bien » comme en avait tant rêvé sa mère. Hélas celle-ci n’eut pas le temps de voir le bonheur et la petite famille de son fils devenu papa et ne put se régaler de ses petits-enfants. Elle aurait été très fière de la bonne gestion qu’il faisait désormais de l’intégralité de son immense héritage.

Nathalie resta au village deux à 3 ans, puis se mit à voyager puisqu’elle avait finalement perdu son amie et l’amour de sa vie qui s’en était allé à sa manière, la laissant dans un deuil amoureux d’une profondeur abyssale que venait encore creuser plus profondément l‘abandon de Kathrin. Dépossédée des deux univers qu’elle aimait tant, elle devint silencieuse et s’isola du monde, préférant les promenades en solitaire, la lecture et la musique qui l’aidaient à guérir peu à peu. Elle se rendait souvent au cimetière, s’arrêtait devant la tombe de son père, arrosait les fleurs et allait sur le caveau de David et Kathrin 20 mètres plus loin. Elle pouvait désormais lire sur la stèle le prénom et le nom de Kathrin et David avec leur date de naissance et de mort. La dalle était entourée d’un petit portillon en fer forgé et qui avait besoin d’une petite couche de peinture. Elle s’en occupa lorsque les chaleurs de l’été se firent moins violentes. Elle ouvrait toujours le portillon avec douceur, de peur de faire trop de bruit. Une fois celui-ci ouvert, elle se déchaussait pour poser délicatement les pieds sur la dalle qu’elle avait vu s’ouvrir pour y déposer le cercueil de Kathrin près de David. Son émotion de ce jour-là fut très forte lorsqu’elle aperçut David pour la première fois, attendant l’arrivée de sa bien-aimée tout près de lui. Un dernier regard sur ces deux êtres côte à côte qui sans nul doute, avaient déjà quitté ces planches de bois depuis longtemps pour se retrouver et se lover l’un contre l’autre pour des retrouvailles autant émouvantes qu’infinies. Plus rien ne pouvait maintenant les séparer. La dalle se referma sur eux et on ne vit jamais la lumière qui se mit à éclairer cette cavité obscure et qui, Nathalie en était certaine, brillait jour et nuit depuis.
Elle retirait les mauvaises herbes qui tentaient de s’infiltrer dans les moindres petits interstices, changeait les pots de fleurs, balayait la dalle avec précaution, redéposait les compositions fleuries et le plantes vertes selon qu’elles préféraient l’ombre ou le soleil. A l’extérieur du portillon, elle prenait le temps de s’asseoir sur la petite marche en pierre et restait là longtemps, jetant de temps en temps un coup d’œil sur la tombe de son père tout près comme de peur qu’il ne s’éclipse et repartait en pensée dans toutes les promenades qui avaient marqué et construit toutes ces années d’amitié avec Kathrin, leurs rires, leurs déjeuners au soleil sur la grande terrasse, leurs conversations agrémentées de mots ou de silences selon les jours. Toutes ces années avaient passé si vite !

Parfois elle sentait la présence de son âme-sœur la regardant de son beau regard, lui souriant et lui soufflant à son oreille dans son accent inoubliable imprégné des rayons du soleil marseillais « Parfois il arrive que l’amour le plus grand, le plus fort, le plus beau s’en aille mais l’amitié est pour toujours. Je suis là, je te guide et je ne t’oublie pas car nous deux c’est une si belle histoire ! » et Nathalie lui répondait dans le calme de ces allées du repos éternel d’une voix qui tremblait, les cordes vocales serrées par des sanglots qu’elle tentait d’étouffer pour mieux sortir les mots à haute voix « Oui, c’est une si belle histoire ! ».
(photo Paul Jolicoeur)
(photo Vastina Tufisi)
(photo de couverture by Riverberi di sogni in frammenti di vita)

(Cris B.)

FIN



Non classé

Un dimanche d’automne au village de La Capte

(Chapitre 1.) L’ENVIE

C’était une belle journée d’automne, une de celles où le fond de l’air est encore tiède. Benjamin aimait ces journées où la luminosité revêt un filtre oranger, cette saison qu’il appelle «la saison de l’entre-deux », entre le cru parfois excessif et agressif du soleil au point culminant de l’été auquel il vouait pourtant une passion chaque année renouvelée et le froid de l’hiver accompagné de ses couleurs blafardes, diaphanes, comme une saison malade, recouvert d’un grand silence qui avait fait fuir les oiseaux et mourir la senteur des fleurs autant que dépérir le vert des feuilles. Il aimait à se promener dans les villages pour son plus grand plaisir, regarder ces mosaïques automnales que lui offraient encore les arbres, qu’il appelait des millefeuilles. Toujours prêt à s’asseoir autour d’une fontaine et écouter le bruit de l’eau tombant sur le bassin de pierre, à pousser une vieille porte, tiraillé de curiosité pour se régaler des trouvailles qui nourrissaient son âme autant que ses yeux, qui l’apaisaient et le faisaient presque sourire et retrouver sa candeur enfantine. Il se disait que plus les années avançaient ou peut-être, plus il avançait sur la route des années, il aimait ce climat tempéré d’une fin d’été, d’un début d’automne, qui lui permettait de sortir se promener sans peur d’avoir à se protéger de la chaleur caniculaire.

Par ce beau jour de weekend Benjamin décida, comme il le faisait toujours au début de cette saison-là, d’aller un peu plus loin qu’autour de chez lui. Il aimait particulièrement revenir dans ces endroits qui avaient été les siens lorsqu’il y vivait à proximité. Il redécouvrait le plaisir des lieux traversés et foulés de multiples fois. Il repensait aux journées entières passées à rêver amoureusement sur la plage en septembre, en octobre, avec un bon livre ou de la musique dans les oreilles, à flâner dans ces chemins ombragés en admirant les maisons et leurs jardins. Chaque fois qu’il le pouvait à l’époque, chaque fois que son esprit le lui réclamait, que son cœur le ressentait comme un besoin viscéral, il revenait humer l’odeur des sentiers, le grain du sable, les petits espaces verts encore fleuris, les talus en broussaille, aller jusqu’au fond des impasses de terre puis revenir comme pour volontairement admirer deux fois le passage et tout ce qui le bordait.
Ce matin-là, il ne se sentait pas trop mal et partit dire bonjour à celui qu’il appelait « son petit quartier de cœur », « son quartier d’amour », « son quartier de rêve » auprès duquel il ne venait plus jamais, auprès duquel il n’avait plus la force de revenir. Comme il l’aimait cette Côte d’Azur, comme il le chérissait « son Sud » ! Il était à lui, il était « sien » car il l’avait choisi et l’avait dans le cœur pour toujours et ce tout petit endroit était entré dans son cœur à jamais mais depuis longtemps maintenant il s’en tenait éloigné au risque de sombrer dans un désespoir intérieur dont il savait en revenir encore plus abîmé au fond de son âme et de son corps. Mais ce matin lui semblait différent. Il se leva et pris la décision de s’y rendre, comme appelé par la douceur des souvenirs émotionnels.

Il entra au cœur du village, mais ne trouva aucune place dans l’unique rue centrale et dut s’enfoncer dans quelques sous-bois jusqu’à la mer, traversant des croisements de chemins en terre battue parfois creux ou bombés, en passant par-dessus les racines des arbres qui avaient repris leur droit sur le bitume qui avait perdu la bataille et n’offrait qu’un amalgame désordonné de bosses crevassées qui faisaient le cauchemar des voitures. Il y avait encore un peu de monde au village et il se décida à s’éloigner pour trouver un petit endroit qui pouvait accepter de recevoir sa petite voiture, un haut de talus, un bout d’impasse, un petit carré d’herbe entre deux gros arbres ou deux portails où trônait fièrement le signal INTERDICTION DE STATIONNER et qui feraient l’affaire. Heureusement, il connaissait l’environnement par cœur pour l’avoir parcouru tant d’années dans tous les sens et il savait qu’il se retrouverait toujours en se repérant dans ces charmants dédales. Ce jour-là, pourquoi ce jour-là, la vie allait le rappeler soudainement à son passé, loin, très loin de ses petits tracas de parking.

(Chapitre 2.) LE VILLAGE

Le village de La Capte, sur la commune de Hyères, autrefois pauvre et délabré avait subi récemment le relooking « bobo » tant apprécié des touristes. Les bars et cafés avec petites terrasses avaient poussé comme des champignons, les petits magasins de mode et d’objets en tous genres s’intercalaient et les trottoirs autrefois mal en point offraient désormais un joyeux assemblage de couleurs douces, de mobilier simple et chaleureux à grand renfort de bois flotté, de tables poncées façon vintage, de couleurs style « bord de mer chic », le tout s’étant noyé dans ce petit coin de « verdure en bazar » faisant tous ensemble un charme décontracté.

Les maisons hier usées et fatiguées par les années et les attaques du sel de mer que leur jetaient les vents de l’hiver avaient subi une cure de rajeunissement avec leurs peintures fraichement claires, leurs larges baies vitrées laissant apercevoir un joli mobilier, leurs portillons réparés et leurs jardins rapiécés, redécorés, arrangés pour le plaisir des passants.

Mais il préférait celles qui n’avaient pas encore cédé à ce progrès inéluctable de la beauté moderne, la-même-beauté-pour-tout-le-monde. Il savait où trouver ces maisons qui avaient tant vécu, qui se montraient telles de vieilles dames, sans fard, recouvertes d’une longue histoire de vie avec leurs cicatrices par-ci par-là. Il suffisait de les regarder en silence, de les embrasser d’un doux baiser respectueux du regard pour qu’elles racontent leurs années bonnes et mauvaises, leurs saisons, leur histoire, leur jeunesse, leurs amours, leurs peines aussi. Benjamin traversa le voile temporel et se mit à voir alors ces jeunes enfants jouant sur l’herbe, cette petite-fille sautant à la corde devant le cabanon caché en retrait dont les murs n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes qui renfermaient des trésors, un sécateur rouillé, des briques, une chaise de bébé cassée, une sacoche en cuir tellement ridée et déshydratée qu’elle tombait en lambeaux, de la ferraille… Il avait la faculté de se plonger dans ces dimanches à l’instar des voyeurs invisibles où les pêcheurs se retrouvaient dans la maison, les femmes faisant des plats qui tenaient au corps et les hommes ayant le verbe haut, buvant, riant et courant après les enfants. Il traversait le temps, se téléportait et arrivait à les voir, les regardant vivre et les surprenant à raconter leur histoire au détour de chaque minute, comme cet enfant qui tomba sur une marche avec sa trottinette de l’époque et abîma cette dernière qui se fendit et perdit un petit morceau de pierre dont la cicatrice allait transporter ce souvenir à travers les ans, ou encore cette fenêtre aux joints de mastic mal faits, d’une épaisseur inégale et qui avec le temps était devenue un signe charmant de cette façade aujourd’hui rabougrie, terne, mais qui arborait sa vie avec une ultime fierté comme pour dire, « je suis encore là, je vais vous raconter mon histoire ».

(Chapitre 3.) LA PROMENADE

Benjamin trouva sa place de parking dans un petit coin où les autres gens ne semblaient pas avoir le courage de s’aventurer craignant de devoir être coincés avec impossibilité de pouvoir faire demi-tour. Il n’en était rien. En prenant un peu de courage et de risque, on tourne et au bout, l’impasse se découvre plus grande que prévu, avec un bel espace sous les arbres. Bien sûr les voitures y sont placées un peu n’importe comment en fonction du terrain amoché qui leur dicte sa loi. Il n’avait pas peur car sa voiture était assez haute et elle pouvait chevaucher une grosse racine pour se coller contre un arbre tellement âgé qu’en cadeau, il offrait de l’ombrage aux courageux venus jusqu’à lui. Il retrouvait cette place toujours libre, chaque fois qu’il s’y rendait et cela le fit sourire pour la seconde fois de la matinée. Il se disait que c’était peut-être un peu sa place à lui et qu’il y était attendu. Il avait depuis longtemps repéré le camion de pizza garé là pour l’année une fois la saison finie, le combi Volkswagen cabossé aux multiples graffitis « peace and love », aux couleurs flashy qui avait vécu au moins 100 vies, prêt à livrer des secrets d’amour qu’il était seul à détenir, une nuit sur une plage de Bali ou encore les souvenirs de belles soirées avec des étrangers se rencontrant par hasard et se retrouvant assis autour de lui grattant la guitare autour d’un feu de bois, des bières en packs de 12 déposés sur le sol et des cigarettes qui allaient griller jusqu’au petit jour. Il avait parcouru la terre, avait abrité tous les amoureux du monde, les avait protégés les jours de grandes pluies et de bourrasques. Pour eux il avait traversé des rivières sans jamais caler, s’était enfoncé sur les chemins boueux du Sri Lanka sans jamais tomber dans une ornière. Il avait écouté les rires de ses jeunes occupants en Inde, en Australie, en Espagne, en Corse, à Katmandou… Il avait été leur fidèle compagnon et avait atterri ici sans trop savoir pourquoi, comme un vieux monsieur que l’on pose là, devenu trop fragile mais pour lequel on a une immense tendresse.
Il fit un tour à pied, ne prenant jamais le même chemin que les fois précédentes, comme pour passer à tous les endroits de façon équitable et dire bonjour à chacun d’eux, comme une promenade sans faire de jaloux. Chaque coin le revoyait à intervalles presque réguliers tout au long de sa balade. Il avait un mot, une pensée, un souvenir avec chacun d’eux. Il les connaissait bien et ils lui rendaient le plaisir de le voir en se faisant beaux à chacune de ses arrivées. Ils prévenaient les oiseaux qui venaient piaffer au-dessus de sa tête, le soleil se mettait à jouer entre les feuilles à la cime des arbres car ils savaient qu’il adorait tout particulièrement regarder le ciel baigné de soleil jouant à cache-cache entre les branches des arbres aux multiples couleurs qui dansaient sous ses yeux et lui décrochaient un vrai rire. Les petites fleurs des jardins brillaient et se penchaient vers lui comme pour lui dire bonjour d’une tendre révérence. Tous ces joyeux patchwork fleuris savaient qu’il viendrait moins dans quelques temps car il craignait le froid de l’hiver et l’humidité en bord de mer, ses amies colorées s’en seront allées hiberner, les oiseaux finiront par partir eux aussi vers des cieux plus cléments. Mais aujourd’hui était une belle journée et il était là où il voulait être précisément aujourd’hui pour se sentir bien, pour respirer calmement, remplir ses yeux de belles images, découvrir de nouvelles bosses sur le bitume, une nouvelle barrière par-ci, par-là, retrouver une pancarte dans son jus qui résistait encore aux assauts du vent. Il voulait être là pour sentir le temps se ralentir jusqu’à perdre la mesure. Être un peu hors du temps dans ce lieu qui le protégeait et dont il aimait le fouillis doux et tranquille à fois.

Ses pas le portaient où ils le voulaient, sans aucune instruction, et lui, il rêvait, regardait, s’arrêtait, écoutait, parlait tout seul, se transportait, puisait un peu d’énergie. Il était là pour capter quelques vibrations positives et bénéfiques.
Il voulait et à la fois ne voulait pas revenir très souvent par ici et pourtant… Désormais, il craignait toujours ce mélange embrumé de nostalgie, de peine, de chagrin et aussi de quelques beaux souvenirs comme ses pensées nonchalantes affalées sur le sable chaud tout près de lui, comme de fidèles compagnes, ces interminables pensées qui partaient depuis  longtemps déjà vers la capitale sur un tapis volant, porteuses de soleil, de peau ambrée et sentant bon le monoï, comme pour rapprocher par la force de son esprit ces deux lieux qu’il ne pouvait occuper en même temps au même moment, cette capitale si lointaine où se trouvait une âme qui avait enfin réussi à faire battre son coeur. Ses pas le dirigeaient inévitablement vers ce petit lieu ici qu’il chérissait en secret, en silence. Il ne le montrait jamais à personne, tant il en était avare, il le reconnaissait et assumait cet égoïsme d’un plaisir qu’il ne voulait pas partager, en tout cas, pas dans un partage de masse qui n’avait aucun sens. Comme une jeune fille vierge, il s’était dit qu’il attendrait celle à qui il dévoilerait ses refuges secrets comme celui-ci, à qui il en ferait offrande, comme l’ultime signe d’un amour inconditionnel, sans peur ni retenue. Il revivait la puissance de ses sentiments d’alors, ses certitudes, ses évidences, ce débordement d’amour qui le submergeait et qu’il essayait depuis d’enfouir en lui le plus profondément possible sans y être encore parvenu, presque10 ans plus tard. Il savait qu’il allait aussi ressentir la grande douleur des engelures et des crevasses qui avaient attaqué son cœur en l’emprisonnant dans ce froid émotionnel glacial qui le faisait tant souffrir. Mais il ignorait la réaction de ce cœur presque mort qui allait surgir et l’emporter en une seconde dans les turbulences de la joie, de l’envie, de la douleur intense, fulgurante, transperçante dans un silence imposé et un regard retrouvé.

(Chapitre 4.) LE LÂCHER-PRISE

Loin de s’imaginer ce qui allait lui arriver ce matin-là dans quelques minutes, Benjamin lâchait prise au fil de ses pas, laissant la beauté et ses saveurs environnantes l’envahir, l’envelopper et le recouvrir tel un onguent, lui apportant un peu de légèreté. Il évitait de revenir trop souvent, ne sachant pas comment il se sentirait après quelques promenades par ici qui apporteraient leur lot de souvenirs, d’images et de sensations. Les minutes le rapprochaient de ce moment qu’il ne pourrait jamais oublier mais dont il ignorait encore tout. Il ne disposait plus beaucoup de temps pour venir et avait construit inconsciemment un mur de bonnes raisons et d’impossibilités de s’y retrouver.
Il y a longtemps, menant une existence de grande solitude, il avait décidé de partir pour trouver ce qu’il cherchait tant.
Au détour d’un chemin, il s’était senti bien sur ces terres varoises Il était finalement arrivé au terme de sa quête du graal et avait trouvé l’Amour, la nourriture à ses yeux la plus importante d’une existence car viscéralement fondamentale. Mais l’amour s’enfuit aussi vite qu’il avait surgi quand il avait fait briller son cœur de mille étoiles, et il se retrouva toujours dans le Var plus seul et plus démuni que jamais. Il fit disparaître de ses sorties tous les lieux sans importance pour lui et ne conserva que certaines pépites locales où il aimait revenir quand il en avait la force. Tous ces lieux qui l’enchantaient avant étaient désormais emprunts de souvenirs lourds et douloureux mais parfois il parvenait à s’y sentir bien comme ce matin. Il avait l’esprit léger, le nez au vent, les yeux bien ouverts sur les couleurs du ciel, celles des fleurs, il se régalait de la lumière matinale de cet automne qui ressemblait à un été indien. Il adorait les étés indiens qu’il appelait des « bonus de bonheur » tant il en aimait la douceur. Il était attentif aux sons lui parvenant d’un peu loin et s’approchant de plus en plus près, un petit brouhaha agréable se manifesta très distinctement à ses oreilles. Il laissait derrière lui le calme des chemins, le doux clapotis de l’eau au bord de la plage et commençait à distinguer quelques voix qui sortaient du lot, des passants qui riaient ou s’interpellaient pour se dire bonjour, les cuillères venant cogner la tasse de café des flâneurs attablés à une terrasse ensoleillée. Il s’avançait de plus en plus vers la rue du village qui regorgeait d’un sympathique petit charivari, déboucha brutalement dans le centre comme venant de traverser un rideau invisible le catapultant du monde du silence au monde tout court.

(Chapitre 5.) LE CALME AVANT LA DEFLAGRATION

Sa promenade avait été agréable, apaisante, il avait repris un peu de force en se nourrissant de cet endroit qui lui était cher, où il avait vécu tant de moments hors du temps comme une longue, très longue parenthèse jamais refermée. Il se dit que lui aussi, il allait terminer cette matinée à une petite terrasse de café. Il choisit sa table un peu éloignée des autres mais au bord de la rue car il aimait regarder les gens passer juste devant lui, à moins d’un mètre, tout près, à le frôler. Il suivit ce couple d’amoureux qui revenaient de la boulangerie où ils avaient acheté des viennoiseries que le café ne vendait pas et qui s’installèrent pas très loin de lui, puis ces amis qui s’étaient aperçus aux deux bouts de la rue et qui se criaient « salut, tu viens boire l’apéritif dans 1 heure ? », ces autres qui sortaient de la supérette avec quelques achats pour tenir le siège durant le weekend et faire des petits plats, ou ceux encore qui marchaient au milieu de la rue faisant bon ménage avec les voitures qui passaient lentement. Une ambiance bon enfant, décontractée, bobo et authentique à la fois, où l’on pouvait sentir que les gens aimaient tous cet endroit et y passaient leurs vacances par amour des lieux, de sa simplicité et sa bonne humeur.

Benjamin posa ses affaires sur la chaise à côté, retira son écharpe car il avait chaud exposé aux rayons du soleil. Après quelques minutes, il alla commander son café à l’intérieur, fut accueilli par un serveur au large sourire, revint s’asseoir et se dit que dans quelques minutes, lui aussi allait faire cogner sa cuillère contre sa tasse et apporter sa contribution au brouhaha ambiant.Ignorant tout de ce qui allait le réveiller de sa douce torpeur et le percuter de plein fouet, il laissa ses pensées s’envoler. Il portait toujours aussi douloureusement le poids du chagrin, il vacillait sous la perte d’équilibre dans ce désert de vie, vide d’amour, vide de tendresse désormais perdus. Son cœur était mort, il était froid sans force pour se réchauffer. Ecartelé au milieu de toutes ces douleurs intérieures entremêlées, il était malheureux, désespéré. Mais comme par surprise, l’heure était aux pensées positives en ce dimanche matin, il laissa donc son esprit voguer au fil du vent et accompagna ses flâneries intérieures d’un sourire invisible, fit cogner sa cuillère contre la tasse comme un enfant conscient de faire une petite bêtise pas très grave mais qui le faisait rire.

Encore quelques minutes d’évasion où il sentait le soleil l’embrasser tout entier, il mit ses lunettes aux verres teintés, s’abandonna au plaisir du regard sur la rue qui grouillait avec un charme attendrissant… Ses rêveries tourbillonnaient, légères comme pour ne pas le toucher afin qu’il n’ait pas mal. Elles étaient douces, molles comme de la guimauve fondant sur sa langue, il sentait un pansement frais légèrement mentholé déposé avec précaution sur son front puis sur ses paupières fermées. Il partit comme toujours la rejoindre dans le champ de ses souvenirs. Son corps était immobile, seuls son esprit et son regard intérieur partaient là-bas. Il l’apercevait, distinguait sa silhouette, suivait l’effluve de son parfum, s’approchait et s’arrêtait devant son sourire qui illuminait son visage et dont il ne pouvait se détacher. Le tout premier sourire qu’elle lui avait offert la toute première fois, à la toute première seconde et qu’il regardait en gros plan dans sa mémoire sans jamais se lasser, son sourire devenu immortel dans son absence. Il remontait jusqu’à ses yeux rieurs, enfantins, malicieux et terriblement ensorcelants. Ce matin, ce matin seulement, ce matin comme si rarement, il était bien et ne souffrait pas. Un matin comme les autres, un dimanche banal, mais peu lui importait le pourquoi. Il se régalait de cette pause que lui accordaient son chagrin et tous ses acolytes. Il savourait ce qu’il appelait cet « arrêt sur souffrance » qui lui permettait de ressentir en lui cette respiration disparue. C’était bon, c’était tendre, c’était doux et d’une délicieuse sensation. Il ne s’accordait pas encore le droit de se dire que depuis 3h qu’il était arrivé, c’était peut-être un beau dimanche matin car il ne savait plus depuis longtemps ce qu’était en réalité un beau dimanche matin.
(photo By Jasmina)

(Chapitre 6.) L’IMPACT

Le calcul temporel entre l’instant dans lequel Benjamin se trouvait et l’impact qui allait s’abattre de plein fouet sur lui ne se calculait plus en minutes mais en secondes à l’unité. Ce bolide était en chemin, telle une météorite qui avait entrepris sa course, sa vitesse accélérait passant à travers les couches de l’atmosphère, le système solaire et toutes les galaxies. Son angle de tir était calculé, la tête et le coeur étaient dans son champ de vision. Impossible de rater la cible. Il ressentit soudain une sensation étrange au fond de lui. Tous ses sens se mirent en alerte en même temps. Une partie de lui intérieurement observait ce mouvement qui s’opérait sans qu’il ne puisse ni l’arrêter ni léviter. Comme un film passé subitement au ralenti avec le son des bruits qui s’étiraient lentement comme des râles sans fin qu’il ne percevait plus désormais que de très loin comme d’une grotte hurlant du fond des abîmes.

Des sens qu’il connaissait bien venaient de se mettre en éveil et se rappeler à la mémoire de tout son corps. Il lui avait suffi de quelques millièmes de secondes pour les identifier. Ils ne portaient pas de nom. Ils étaient une sensation, un état. Il les avait reconnus. Il savait pourquoi ils étaient là, en lui. Il connaissait leur message arrivant jusqu’au plus profond de son être. Les alarmes sonnaient partout dans son moi intérieur, il sentait le rouge intense frapper sur ses tempes tellement fort qu’il eut peur de s’évanouir sous la douleur. Autrefois ces alertes faisaient bondir son cœur d’une joie intense mais ce matin il avait peur, son cœur s’emballait comme un char d’assaut en folie hors de tout contrôle et il ne parvenait pas à compresser la douleur, il ne pouvait plus respirer, les images de sa mémoire défilaient et le film passait en accélération intense, il voyait la bobine qui allait dérailler, il entendait le bruit de l’affolement, il le ressentait, il le subissait, incapable de contrôler son esprit et son corps paralysé, prisonnier sous l’effet du choc de ces alarmes abrutissantes. Il avait compris le message, il savait car comme d’habitude, comme autrefois, comme toujours, tout son être lui disait ce qu’il ne voyait pas encore mais qu’il ressentait : ELLE ETAIT LÀ !!! Tout prêt, à quelques mètres. ELLE ETAIT LÀ . Que faire en ces secondes qui lui paraissaient des heures. Toute sa personne était prise d’un tremblement incontrôlé heureusement invisible voyant une gigantesque boule de feu lui arriver droit dessus sans pouvoir rien faire. Figé, immobile, les pieds cloués au sol et lui cloué sur sa chaise, il ne voyait plus ce qu’il se passait autour de lui, il n’entendait plus ni les rires ni les charmants cliquetis des cuillères sur les tasses de café de ses voisins. Les sons qui l’entouraient lui parvenaient aux oreilles comme une bouillie avec des pleins et des déliés, une montagne de bouillie sonore telle un tsunami qui venait l’encercler, le recouvrir, l’engloutir, l’asphyxier et le tenir prisonnier afin que l’astéroïde le percute et le transperce avec une précision chirurgicale. Il n’arrivait pas à réfléchir, il devait absolument réfléchir mais il était dans un tel typhon qui lui semblait le faire tourner dans tous les sens sans qu’il puisse arrêter le mouvement infernal ne serait-ce qu’en s’accrochant aux parois du cylindre qui l’emportait et le malmenait. Son corps toujours immobile sur sa chaise était paralysé au contraire de ce qu’il ressentait à l’intérieur. Il était coupé en deux parties. Il se regardait incapable de bouger un doigt et se battait pour sortir de ce cyclone qui le maltraitait dans une violence brutale stridente et fracassante. Combien de temps allait-il tenir ?

Un miracle s’opéra lorsqu’il eut un sursaut de reprise de conscience. Certains sens qui l’avaient alertés se mirent en sourdine, il tenta de rassembler ses idées, parvenant très difficilement à reprendre la cohérence des événements. Que devait-il faire, qu’allait-il faire ? il n’en savait rien. Il savait seulement que les secondes, peut-être quelques minutes à peine lui étaient comptées. Ses pensées étaient désorganisées, s’entrechoquant les unes contre les autres. Il en était le chef d’orchestre mais ne parvenait pas à leur imposer un ordre de marche. Le choc de la surprise l’avait amputé de ses réflexes mentaux et physiques. Une voix lui criait « sauve-toi, tu peux encore te sauver », mais très vite rattrapée par cette autre qui lui susurrait « reste, lève la tête, ouvre ton regard et prépare ton plus beau sourire ». Il ne calculait plus les secondes. Il en sentait leur poids comme des socles de béton posés sur son esprit prêts à l’écraser. Dans un ultime effort surhumain il réussit à tourner la tête légèrement sur sa gauche dans une douleur indescriptible et une peur énorme. Il fit tourner ses yeux également et s’arrêta soudain, se figea. ELLE ETAIT LÀ, incroyablement là ! Comment cela était-il possible en ce dimanche banal d’automne ? Un hasard, une synchronicité, une évidence, un message du destin ? Il n’avait pas la force de répondre à ces questions car il savait qu’il se les poserait bien plus tard. Immobile devant la vitrine de ce magasin qu’elle regardait, à une trentaine de mètres de lui, il entama un temps de quelques minutes qui avaient arrêté le mouvement perpétuel rien que pour lui. Il pouvait l’observer, la regarder, se rappeler, revoir tout à la fois. Ignorant cet arrêt du temps, il ne se posa plus aucune question de ce qui allait arriver ensuite.

Ce moment était son moment de « souffrance joyeuse », de « tendresse douloureuse » et de chagrin disparu. Ce moment était à lui, à lui seul, et peu importait la suite. La grande horloge lui faisait un cadeau inestimable, alors il décida de le déguster de tous ses sens, de toutes ses forces, de tous ses sentiments. Après ne sera que l’après !

(Chapitre n°7.) LE RÊVE EMPRISONNÉ

Il pouvait la regarder à loisir. Il savait pourtant que cette ultime parenthèse n’allait pas tarder à s’évanouir pour le ramener à la question intérieure qu’il évitait de se poser : qu’allait-il faire dans une poignée d’instants ?  Pour le moment il la retrouvait avec tendresse à travers ses yeux. De profil, comme figée devant la vitrine, elle semblait lire avec attention et concentration des affiches collées sur la devanture. Son premier regard se porta sur ce trois-quart d’un beau tissu et d’une coupe élégante qu’il connaissait si bien et qu’elle portait tout aussi bien. Il revit de suite ses cheveux dans lesquels inévitablement, dans quelques secondes, elle allait passer sa main pour les remettre en ordre en commençant par la mèche sur le front puis elle mettrait toute sa chevelure en bataille. Il ressentait presque à nouveau la sensation de passer sa main dans cette masse soyeuse et épaisse qu’il aimait tant mais la voir refaire ce geste lui créa un sentiment d’une douceur extrême. Ce jeans bien sûr qui faisait toute sa personnalité avec ses bottines en daim beige à l’allure de petites bottes de cowboy . Aujourd’hui elle portait le polo blanc col en V, de maille souple et brillante, qui était son préféré, sur lequel tombait négligemment une chaîne et des bijoux qui y étaient suspendus. Comme d’habitude elle avait ses mains dans les poches de son jeans. Il aimait ce mélange savoureux d’élégance nonchalante, de charme féminin dans les mouvements de ses gestes. Il ne vit que cela, il ne cherchait rien d’autre, c’était déjà tellement tout ce qu’il aimait regarder à la voir là, si proche. Un film muet dont il n’avait que les images à savourer.

Le délice de ce moment qui était déjà gravé dans sa mémoire finit par s’interrompre lorsqu’elle bougea. Le cœur de Benjamin s’emballa à nouveau comme un cheval fou. Elle stoppa, continua de lire mais son corps indiquait qu’elle allait se remettre en marche et donc venir droit sur lui. Toujours assis, toujours incapable de bouger, il ne se décidait pas à savoir ce qu’il devait faire, lever les yeux et croiser son regard, ce qui leur déclencherait à eux deux un sourire, la surprise de cette rencontre, des mots mais quels mots ?  Ni l’un, ni l’autre n’avait cette facilité d’utiliser les mots dans la parole. Leur communication était plutôt dans les silences des émotions. Peut-être devait-il éviter ce regard perçant qui allait entrer dans le sien si jamais il levait les yeux, peut-être était-ce mieux ainsi puisqu’elle l’avait désiré, alors pourquoi forcer et dévier le chemin d’une décision qu’elle avait prise il y a longtemps qui lui paraissait à lui une éternité. Il n’eut pas le temps de réfléchir car son être invisible allait se manifester à son grand regret. Elle se tourna, fit face à la rue, reprit sa marche sur le trottoir de droite, dans 30 mètres et 5 secondes elle allait passer devant lui et l’aura probablement aperçu avant en regardant droit devant elle.
C’est alors qu’il devint incapable de donner les bons ordres à son cerveau. Il voulait se lever, se tenir droit comme pour traverser la rue, descendre de la terrasse en pilotis de son café, se trouver au point de rencontre au terme des 5 secondes, il voulait la revoir, la voir sourire au croisement de leurs regards, il voulait, il voulait, il voulait….. Les 5 secondes étaient écoulées, elle arriva, passa devant lui sans le voir. Resté assis à sa table, la tête baissée cherchant encore ce qu’il allait faire et comment il allait faire, ses lunettes foncées toujours sur son nez, engoncé dans son écharpe qu’il avait remise ayant un peu froid, elle ne le vit pas, ne fit pas attention et aucun de ses sens à elle ne lui indiquèrent qu’il était là, tout près. Elle passa devant lui à le frôler. Il ne sut comment ses yeux s’ouvrirent et il eut juste le temps de voir une partie de son  trois-quarts, son jeans et ses bottines. Il tenta en vain de redresser son visage à la dernière seconde mais il n’y parvint pas. Elle dépassa le point d’impact, il tourna alors la tête vers la droite et la regarda partir de dos très longtemps, jusqu’au bout du bout de la rue du village. L’impact avait eu lieu et il avait implosé.

Il attendit et finit par partir rejoindre sa voiture garée sur son talus contre le gros arbre, s’installa à l’intérieur, mit quelques temps à démarrer puis rentra doucement chez lui. Sa tête était vide, sa tristesse était immense, la période l’ « Après «  démarrait avec sa longue traversée de chagrin.
Une fois rentré il ferma la porte derrière lui, tira immédiatement les rideaux qui laissaient entrer trop de soleil dans la pièce, prit deux comprimés, mit un disque de jazz, alla s’allonger sur le canapé, se recouvrit d’une couverture, ferma les yeux. Les larmes roulèrent encore longtemps sur ses joues après qu’il ne sombra dans l’abîme du sommeil. Il se dit avant ce voyage dans le silence que décidément, elle manquait follement à sa vie.

FIN

(Cris B)
(photo by Art Gallery)

Lessive de cœur

Je fais sécher au soleil d’été tous les morceaux de mon cœur brisé, déchiré, déchiqueté, renversé, malmené, trahi, rempli puis vidé, renforcé et affaibli, amoureux et déserté, conquis et re-conquis.

Avec brisures, fêlures, blessures imprimées au fer rouge des joies, des peines et des beaux souvenirs, je ramasse précieusement chaque morceau tombé sur le chemin de ma vie, les épingle au vent et au soleil brûlant du désert.

Demain je lèverai ma lessive de cœurs, la plierai avec douceur et la rangerai au chaud, à l’abri du mauvais temps et ses laideurs.

(Cris B.)

Lettre ouverte à Johnny Hallyday

[Je crois avoir aperçu Dieu]

Ticket for the last show 09 Dec 2017

Cher Monsieur Hallyday, je suis allée voir votre concert, que dis-je, votre spectacle, le dernier show de votre longue carrière avant votre départ pour un repos bien mérité vers Saint Bath, votre île de cœur, dans votre nouvelle demeure baignée de soleil, face à la mer, face à la route « pour regarder passer les gens» comme vous l’avez demandé.

Le thème de votre dernier show était à votre image, grandiose, hors norme. Le sujet de ce thème était surprenant et vos fans et moi avons mis du temps, beaucoup de temps à le comprendre après que vous nous ayez habitués à vos arrivées et vos départs de scène  si originaux, si artistiques avec ce poing refermé s’avançant au-dessus de la foule, ces lunettes laser balayant des centaines de milliers de fans venus vous voir, cette scène s’ouvrant sous vos pieds nous privant de vous en direct, Dracula et son entrée saisissante et même l’arrivée sur le Stade de France en hélicoptère. Nous nous demandions ce qu’allait bien pouvoir être ce dernier spectacle annoncé comme l’inoubliable show, your last show.

Ce fut le spectacle à la hauteur de votre démesure incomparable et incomparé. Quelle idée de génie que ce cortège ! On se demandait sur quelle scène, dans quel Stade ou Parc vous alliez l’organiser car le secret a été bien gardé jusqu’à la fin. Aucun des lieux où vous avez performé jusqu’à ce jour n’était assez grand pour vous cette fois-ci, pas même le Champ de Mars. Vous nous avez offert un spectacle à ciel ouvert sur la plus grande scène du pays, une scène géante, la Capitale, votre Capitale, notre Capitale, dans votre pays, notre pays. Vous souhaitiez en effet une place pour chacun de vos spectateurs et ils étaient nombreux, un million ou plus. Seule Paris pouvait les recevoir tous sans limite, pas de strapontins, que des fans debout tout contre vous. Votre dernier show était gratuit. Vous nous l’avez offert à nous, à nous tous.

Vous avez planté le décor : Paris, un grand ciel bleu et lumineux, départ du Mont Valérien, arrivée silencieuse Porte Dauphine puis départ de l’Arc de Triomphe, descente des Champs-Elysées jusqu’à la Concorde et ligne droite vers l’église de la Madeleine par la voie Royale. Ce nouveau show était un show en mouvement, une idée originale qui l’a rendu différent de tous vos concerts précédents. La projection sur scène nous a fait entrer dans votre décor, nous avons quitté nos fauteuils et avons été précipités dans cette réalité irréelle. Un immense concept artistique auquel vous avez ajouté des effets spéciaux uniques. Vous avez choisi le thème du passage de la vie à la mort, la route qui part d’ici vers l’au-delà. A voir arriver sur scène un long cortège en chenille, avec un corbillard gris entièrement vitré nous laissant découvrir un cercueil blanc immaculé m’a impressionnée je vous l’avoue. Qu’auriez-vous pu trouver comme nouveau thème pour ce nouveau Show après tous ceux que vous nous avez fait le plaisir de partager pendant tant d’années ! Ce corbillard entouré d’un cortège de motards en forme d’étoile carrée nous a conquis par sa beauté dans son effet scénique des plus élégants. C’était sans vous connaître d’imaginer que vous alliez vous contenter de ce décor. C’est alors que d’autres tableaux sont venus assurer le show sur l’écran de cette scène géante. C’est alors que nous avons pris conscience de votre puissance créative mise à la disposition de votre art lorsque nous avons vu cette horde de bikers, 1000 bikers et plus, chevauchant collés-serrés derrière l’étoile silencieuse et nous avons alors compris que vous vous étiez représenté dans ce cercueil blanc, qu’il était Vous, que c’était Vous. Vous arriviez droit sur nous avec votre armée vrombissante vous poussant et vous protégeant à la fois. J’ai eu un flash de l’arrivée d’extra-terrestres débarquant sur terre avec leur soucoupe volante dans la Rencontre du 3ème type. On ne voyait que les phares des motos de la police nationale dans un nuage moiré à la fois trouble et flouté au kérosène qui les rendait indiscernables de précision pour mieux créer l’effet étrange nous laissant médusés.

Et la musique descendit de ce ciel si clair, Votre musique, comme pour couvrir le silence thématique mortifère et mortuaire. Le show était à son paroxysme, le thème, le décor, les tableaux, les effets spéciaux et cette musique emportant tout sur son passage. Vous arriviez porté par elle, comme marchant au-dessus du sol, tel un ange aux multiples puissances, aux multiples pouvoirs qui commence à prendre son envol et qui s’avance sur le tarmac, faisant quelques arrêts, le regard bleu électrique scrutant cette foule en liesse dans un partage et une communion mêlant respect, dignité, stupéfaction et fracas sonore. Nous avions la fièvre. Nous voulions toucher ces Harley vrombissantes, hurlantes, presque menaçantes. Je voulais toucher ces corps recouverts de tatouages à votre effigie et celle de votre vie pour faire passer cette force de courage et de liberté dans mes veines, pour devenir eux et rejoindre votre armée. Une avancée Christique, telle était l’idée principale de ce show dont les effets entraient en nous lentement, profondément, pour nous marquer à jamais.

Vous avez su, comme à votre habitude, allier le feu de la fureur de vivre aux douces sonorités de jolies ballades que nous écoutions, privés de votre voix, sur ces derniers mètres où vous êtes arrivé dans une douceur infinie, à pas feutrés, jusqu’au perron de cette église où nous pensions aller chanter vos louanges et pleurer en silence, nos yeux bouffis cachés derrière d’épaisses lunettes noires et nos pleurs étouffés dans nos mains, nos mouchoirs et nos manteaux. Dans un silence céleste, vous étiez là, immobile, tout de blanc vêtu scrutant la foule immense comme suspendue à votre regard, à votre présence. Pendant une seconde on aurait pu croire que vous alliez enfin sortir de cette boîte blanche, que nous allions vous voir en lévitation, dans une ombre transparente et translucide à la fois, bougeant lentement sur place, tel un voile prêt au départ pour aller toucher ce ciel si bleu, attendant le signal de la tour de contrôle. Il n’en fut rien. Le Show continua et le tableau changea. Nous sommes passés d’un décor extérieur à un décor intérieur baigné d’une lumière tamisée. Et tel un magicien vous avez transformé une église en cathédrale, Votre cathédrale, si grande, si vaste, si haute que nous avons pu tous entrer pour continuer le show. Vous étiez là, votre présence était au paroxysme de sa puissance  et nous transportait, vous étiez lumineux à travers votre absence.

Ce qui suivit fut comme une transcendance émotionnelle, de celle qui range certains humains dans la catégorie des Êtres extra-ordinaires. La fin du Show démarra alors dans toute sa force orgasmique dont vous seul avez le secret et vous nous avez embarqués avec vous, dans Votre âme, dans l’âme de votre musique. Nashville, Tennessee et toute la Nouvelle Orléans étaient là comme pour une soirée autour du feu avec ces guitares sèches qui caractérisent si bien ce blues et ce rock que vous aimiez tant. Elles avaient la couleur ambrée de cette Amérique dont vous nous avez fait découvrir tant de choses, cet art de vivre que vous seul déteniez sans être américain, ce qui a été le plus grand de tous vos charmes. Vous avez pris possession et avez embrasé la maison de votre Dieu une dernière fois avant de monter le saluer. Il vous a laissé les clés de sa maison sur terre pour quelques heures et c’est là, précisément que vous avez livré votre dernier Show, le plus beau, le plus intense, le plus illuminé, le plus joyeux, le plus chaleureux. Votre musique a envahi cet espace comme pour nous dire que vous partiez heureux à nous voir heureux, tapant des mains sous ces airs que nous avons tant écoutés et qui passaient dans nos veines. Votre façon bien à vous sûrement de distribuer l’hostie. Vous avez enfourché votre Harley et nous vous avons suivi au son de la musique, cheveux au vent. C’est alors que vous nous quittiez, nous les vivants, vous deveniez moitié ange, moitié rebelle dans cette métamorphose métaphysique. Un dernier voyage en Amérique, votre Amérique que nous avons adoptée avec vous, grâce à vous et à travers vous, la Route 66, la traversée de tant d’états partant de l’Alabama jusque dans le Wyoming, direction le Colorado, la Géorgie, le Kansas, le Massachussetts, le Montana, le Nevada, le Mississippi, le Texas, Road Island… sans oublier le Tennessee, les chutes du Niagara, le California Dream, l‘Ouest Américain, les canyons et les rocheuses sauvages, tous vos road-trips en quête de grands espaces.  James Dean était du voyage.

Vous nous avez téléportés de votre cathédrale dans votre monde intérieur, vos folies, votre envie puissante de vivre. Les murs sont tombés en silence, la voûte s’est ouverte, nous nous sommes sentis comme soulevés par une furieuse envie de liberté chevillée au corps et au cœur.

Votre musique dans ce lieu devenu célestement inoubliable auquel vous veniez de donner un nouveau baptême résonnait, comme déjà nous parvenant d’ailleurs, d’un ailleurs d’où vous nous envoyiez ce vent chaud mêlé de surpuissance et de fragilité à la fois. Vous nous quittiez dans une force de vie en musique jamais égalée, vous montiez doucement sous nos yeux vous présenter à votre Dieu car il était l’heure, nous vous avons accompagné et nous vous avons vu arriver au ciel en musique sans jamais cesser de porter ce regard si tendre, si doux sur nous. Aucun mot, pas de mot, juste votre regard si bleu et votre musique sans votre voix qui en disaient long sur votre message. Une sortie de scène assourdissante à en faire trembler la terre, pour une lente montée au ciel, prenant votre temps, pour être sûr de nous avoir tout donné jusqu’au dernier instant, tout de vous dans ce dernier Show.

Je ne connais pas votre Dieu mais à vous regarder monter et traverser la voûte céleste, à ressentir ce que vous laissiez à jamais en nous derrière vous, j’ai soudain eu un doute. Et si Dieu existait ! Vous semblez l’avoir effleuré sous nos yeux ébahis.

(Cris B.)

Coeur criblé de balles

[COEUR CRIBLé DE BALLES}
Un coeur est souvent plein de trous, marques indélébiles des criblages de balles tous calibres, laissant des passages ici et là au sang qui le déserte et l’empêche de battre au fil du temps, des passages à la fuite des émotions qui volent et partent se cacher pour qu’on ne les trouve plus jamais et mourir peut-être.
Avant de s’éteindre sous le dernier tir, un coeur ne cesse d’être criblé de balles.

(Cris B.)

La posologie

Soigne ta tristesse avec un peu de vent du sud que t’envoie la mer à mettre sur les brûlures de ton âme
Un peu de bleu de l’océan à déposer sur ton cœur meurtri
Un peu de chaleur que t’offre le soleil pour sécher tes larmes
Un peu d’eau précieuse pour raviver la brillance de ton regard turquoise
Un peu de sable pour te faire une couche et t’y reposer
Un peu de lavande pour recouvrir l’odeur du souffre de l’être aimé disparu à la fin de l’été
Un peu de musique qui bercera ton sommeil et fera fuir les fantômes
Un peu de silence pour reposer tes pensées fatiguées

(Cris B.)

LE passage

Le passage de…vers, d’ici à … là-bas, d’en bas vers … là-haut ! Le passage, un immuable mouvement du corps en tête de marche, de l’esprit qui le suit pas à pas et de l’âme, qui continuera seule le chemin de l’Ailleurs.
Nous traversons la vie en empruntant tant de passages, des passages secrets, difficiles, escarpés voire défendus. Parfois même nous trouvons des passages qui nous amènent au calme, à l’apaisement. Nous subissons le passage du temps, nous regardons souvent la vie passer, assis là sans pouvoir en changer la courbe de sa route qui est la nôtre, nous pleurons nos amours passés, disparus, engloutis, ensevelis, notre beauté passée, fanée devenue papier mâché. Nos rêves, nos certitudes, nos évidences passent eux aussi sans nous avoir jamais rempli le cœur jusqu’au trop-plein, laissant toujours du vide qui souffle tel le mistral glacial. Nous sommes attendris de voir nos enfants passer de l’enfance à l’âge adulte avec tant d’insouciance… Nous passons, nous marchons, nous reculons, nous avançons, nous revenons sur nos pas, nous résistons pour passer d’un état à un autre. Nos pensées, notre cœur, notre esprit nous guident dans ce labyrinthe de passages inconnus.

Mais un seul nous obsède, LE Passage. Celui qu’on nomme rarement « la route vers la mort » car on lui préfère ce terme plus attendrissant de « passage », comme pour nous convaincre que rien ne s’arrêtera, que tout continuera mais où, mais comment, nous ne le savons pas.
Nous regardons passer ceux que nous aimons, comme s’éloignant lentement vers une brume enveloppante doucettement lactée qui les attend, se tournant vers nous d’un dernier regard comme pour nous dire « je te raconterai », mais nous savons qu’ils ne le pourront pas car le secret est bien gardé. Nous les attendrons longtemps sans jamais voir leur retour pour écouter et nous délecter de l’histoire incroyable de leur passage qu’ils nous livreront sans relâche et sans fatigue, assis au pied d’un olivier, nous laissant béats par leur récit. Alors nous fabriquons l’histoire à leur place, nous imaginons, nous sublimons, nous embellissons ce passage et surtout nous nous préparons à passer nous-mêmes.

Nous chargeons nos bagages de beaux souvenirs, nous serrons très fort le cordon de nos amitiés, nous enfilons le manteau d’amour et de tendresse offert par nos enfants et petits-enfants pour n’avoir ni froid, ni mal, nous ouvrons les fenêtres de notre esprit, y laissons entrer la fraîcheur de l’air qui fait du bien et ralentit les pulsations de notre cœur inquiet et anxieux, nous montons le son de jolies musiques tant écoutées que nous voulons emporter, de belles photos, des bouts de films de vie… Nous allons passer à l’appel de la lumière qui sera notre signal pour laisser d’autres traces là-bas, au nom de ceux que nous laissons ici, pour leur faire honneur. Notre passage sera pour eux. Ils retrouveront à leur tour les traces de notre passage secret vers l’Ailleurs jamais divulgué pour mieux les accueillir comme une surprise.

Comme eux en leur temps, nous marcherons lentement, très lentement et d’un pas-sage !

(Cris Broutin)

Départ en Duo

Partons en vacances
Nous roulerons longtemps vers Naples, Capri, Venise, Florence…
Nous ferons halte et nous nous  reposerons dans les champs de fleurs
Nous boirons du vin italien et croquerons le raisin
Nous sentirons le vent sur nos visages, dans nos cheveux
Je regarderai ton sourire et tu regarderas mon sourire
Dans nos valises un seul bagage, nos cœurs
Partons, partons vite, pas demain mais de suite

(Cris B.)

L’ADN du Temps

Comme hier, elle semblait surprise tout en savourant silencieusement son bien-être intérieur. C’était une belle journée, une belle semaine. C’était une jolie saison murmura t-elle en prenant soin de ne livrer cette pensée qu’à elle seule.

Le temps, ennemi d’hier, ami d’aujourd’hui, tantôt bourreau, tantôt ange au pouvoir salvateur, toujours là, présent, silencieux, au regard rempli d’une bienveillance souvent dissimulée et tardivement récompensée. Le temps, elle vivait depuis si longtemps avec le Temps, lui qui l’avait créée, façonnée. Deux amants passionnés, deux amis inséparables. Elle l’aimait passionnément lorsqu’il se montrait si avenant autant qu’elle le combattait en le détestant de la démunir de sa vie.
Avec le temps les plaies béantes, grossièrement recousues à la va-vite pour contenir les épanchements du sang de son cœur et de son âme avaient fini par cicatriser ne laissant plus qu’une fine trace de leur passage. Elles avaient emprisonné la douleur pour toujours sous ces barreaux de fils qu’elle était seule à voir, seule à ressentir tout au fond d’elle,  cette douleur devenue son ADN.
Elle avait fait mal au Temps, l’avait bafoué, se riant parfois de lui. Elle avait cru au temps éternel se disant trop souvent qu’elle avait bien le temps puisqu’il ne finirait jamais d’exister. Parfois elle avait à peine senti le temps passer sur elle, comme l’instant fragile d’une caresse. Elle s’en était amusée et ils avaient souvent combattu jusqu’à l’aube, jusqu’au bout de ses nuits blanches.

Le temps, c’est la prière qu’elle adressait au ciel depuis si longtemps. Le temps de soigner ses blessures, le temps pour se reconstruire, le temps pour rêver, le temps pour rire et respirer. Confinée malgré elle, prisonnière de sa liberté de mouvement, elle flirtait enfin avec le temps, redevenait cette jeune fille aux cheveux blonds, aux yeux bleus et au regard attendri dans les bras du Temps, revenu vers elle et qui l’enveloppait.
Quelle douce sensation que de sentir la lenteur du temps qui se pose, restant en suspension comme pour nous dire « Regarde, je t’offre le plus beau de tous les cadeaux, celui de prendre ton temps ».

Elle perçut des sons au cœur de la montagne qu’elle n’identifiait pas car elle n’avait jamais le temps de les découvrir. Sa mémoire s’ouvrit, la prit par la main, l‘emporta loin, très loin au fond de son âme. Elle revit le temps qu’elle avait pris pour fabriquer à la glaise de son amour cet enfant, sa lumière de vie qui allait la guider. Elle reconnut la saveur émotionnelle de tant de moments tombés dans l’oubli de sa première conscience, trop engloutie  dans cette course frénétique à la vie, ressurgissant à la surface comme une lente vague  lui ramenant des morceaux de Temps pour son éveil.
Elle voulait voir le Temps comme un ami et redoutait d’autres luttes, d‘autres combats avec lui. Elle ne voulait plus que le meilleur de lui. Plus sa vie défilait à grande vitesse, plus elle se lovait au creux de lui pour ne garder et n’emporter que le meilleur de lui le jour du grand départ sans retour.

Elle croyait à la montée céleste et voulait s’y promener avec ses bagages de vie remplis des plus beaux morceaux que le Temps y aura rangé à l’intérieur avec délicatesse, ces morceaux qui la rendront si légère là-haut, tout là-haut. Elle ne voulait du Temps que ces seules marques d’affection et de douceur.

Le temps ne creuse son empreinte que par l’instant fragile d’une caresse !

(Cris B.)

J’aime la pluie

Ce jour-là, un jour comme les autres, comme tous les autres jours, j’ai rencontré un sourire, il était là, dans une flaque d’eau, il m’attendait. Il m’a dit « Bonjour, je vous attends depuis longtemps, où étiez-vous ? ». Il m’a incitée à le suivre et je l’ai suivi. Ses rires ont éclaboussé mes dimanches, ses regards ont nourri mon cœur, sa voix a apaisé mes angoisses. Un jour d’été, le soleil chaud et brûlant sur le bitume de la ville l’a fait fuir.

Depuis j’aime la pluie !

(Cris B.)

Le poids des couleurs sur les mots

Hommage à Christophe (13 oct 1945-16 avril 2020)

Le dernier Dandy décalé nous quitte à pas feutrés, dans l’obscurité de ses nuits blanches qu’il aimait étirer jusqu’au lever du jour sur les ondes flottantes des minutes égrenées qu’il est seul à savoir retenir ici ou là-bas.

Il s’enfonce à pas lents dans la profondeur des fonds musicaux, se demandant si il va ou pas arrêter le temps, pouvoir magique dont il est le détenteur pour finalement décider de le traverser. Lui qui cherche sans relâche le son ultime s’est dit que peut-être, va-t-il enfin arriver au bout de ce temps qu’il sait transformer en éternité au paroxysme de son art.

Tel un Prince des mille et une nuits qui s’envole sur son tapis volant recouvert de sons remontant des entrailles de son fidèle synthétiseur, il emporte avec lui dans un écho de fumée vaporeuse, les mots, tous les mots à la source desquels il a bu et qui ont épanché notre soif jamais rassasiée.

Tel un chimiste dormant au milieu de ses éprouvettes il a créé au détour de ses heures remplies d’une charmante nostalgie mélancolique les pigments dont il continuera à colorier les mots telles des gouttes gorgées du bleu des fonds marins.

Dans son cockpit, maître de ses machines, grisé par la vitesse, il passe le mur du son et entre en résonnance avec l’univers, accompagné d’une horde de mots, de couleurs et de sons. Par nuit noire on peut presque distinguer son attelage brillant au milieu des étoiles, on peut y voir un film sur l’écran de la voûte céleste dont le scénario est l’enfant de notre imaginaire.

D’instants fragiles en paradis perdus, il retient au creux de son âme les cris et les pleurs, tantôt étouffés tantôt explosant en une envolée lyrique. Avec lui la plage bordant l’immensité de ces lieux inconnus  devient notre refuge et nous passons tour à tour de l’ombre à l’obscurité en route vers les cieux.  Ses sonorités le précèdent et le suivent, enveloppés d’une lumière doucement diffusée comme pour ne pas déranger, comme pour durer, durer et durer encore.  Ses fidèles compagnons, tous baladins du temps nous offrent alors une œuvre psychédélique, l’adrénaline qui entre dans nos veines.

(Cris B.)

A l’année prochaine

Le passage à une nouvelle année, c’est un pas de plus qui nous éloigne de notre première demeure, le ventre de nos mères et un pas de moins qui nous sépare de notre dernière demeure, là-bas, là-haut … Ce sont encore des peines qui viendront charger nos épaules, de nouvelles joies qui rejoindront le panier déjà bien rempli de notre vie, de nouveaux enfants beaux comme un ciel brillant immaculé de bleu, des amis qui partiront sur la pointe des pieds, des amours qui s’évanouiront sur la route d’un blanc laiteux vers d’autres ailleurs, même le plus grand d’entre eux tournera la tête et s’enfuira, des lieux encore inconnus qui nous émerveilleront, des rires qui exploseront, des larmes séchées abandonnées qui feront place un jour à de nouvelles larmes toutes neuves. C’est une page que l’on croit tourner et qui nous rend plus forts le temps de quelques heures, sans savoir que ce ne sera qu’une page de plus sur laquelle nous avons écrit nos bonheurs, nos amours, nos morts, tous les noms de nos si beaux enfants, nos épreuves… Chaque page porte sur elle, en elle, les traces à jamais creusées de nos griffures, nos brisures, nos cicatrices, nos ravins, nos vides, nos extases et nos bonheurs, nos joies immenses, nos regrets, nos remords, nos « toujours », nos « jamais », nos « encore, nos « je t’aime », …

Le passage à une nouvelle année, c’est ce portillon invisible planté là, à ce moment-là, qui nous redonne des forces pour demain quand elles nous ont abandonné hier, pour mieux nous faire continuer le chemin sans jamais rien nous promettre vraiment en nous enivrant de ces petites lucioles dansantes qu’on appelle les rêves, l’espoir, l’attente, le courage, la force, la résilience, le renouveau, la résurrection ou le « nouveau-moi » qui ne sera rien d’autre que « nous » ! ….. Cet étroit passage, le temps d’une nuit où l’on peut regarder vers hier avec le désir ultime de faire marche arrière ou la peur sauvage de courir et fuir.
La lumière toute proche d’une nouvelle année qui nous regarde droit dans les yeux et nous frôle le cœur et l’esprit c’est croire que nos plaies se refermeront à l’ombre du cerisier de l’oubli qui fleurira à l’arrivée du Printemps, c’est oublier, le temps d’un instant, qu’on ne peut rien effacer, rien oublier.
C’est cette longue nuit dans le silence où tout paraît possible, où notre poids terrestre perd sa gravité pour s’envoler vers cet avenir inconnu qui dès demain, deviendra à son tour notre passé, jusqu’au prochain portillon. C’est la nuit où notre avenir se déroule devant nos yeux car nous le dessinons à notre image, à celle de nos envies, de nos besoins, de nos prières, de nos perfections.
Le passage à une nouvelle année, c’est continuer d’avancer sous le poids de nos chagrins, de nos faiblesses, de notre fatigue pour se sentir à nouveau si léger à la première brise d’un regard qui viendra se poser sur notre visage un soir de Septembre, à la fin de l’été, dans la douceur d’une belle journée aux couleurs si chaudes qu’elles en ralentiront l’horloge du temps rien que pour nous.
Le passage à une nouvelle année c’est croire que nous laissons à terre le baluchon sur notre dos qui paralyse nos épaules et engourdit nos muscles pour enfiler une écharpe de dentelle si légère qu’elle aura ce pouvoir de nous transformer.
C’est alors que l’on réalise que ce passage si étroit du temporel à l’inconscient, de la vie au rêve, des peines aux espoirs est le seul chemin creusé par les Hommes pour essayer de trouver notre yin et notre yang dans la cohue des années qui charrient peines et bonheurs en vrac sans date limite de « fin de consommation ». L’Homme a besoin de ces moments pour se poser, se reposer, faire une pause, fermer les yeux, entrer dans le silence, « son » silence, abandonner le réel pour l’imaginaire pour reprendre des forces, se remettre debout et continuer d’avancer jusqu’au portail prochain.

C’est lui, l’Homme, qui a inventé le passage d’une année à une autre pour tout justifier et se donner toujours une nouvelle raison de vivre jusqu’à l’année prochaine, encore une, juste une.

(Cris B.)

La séduction

La séduction, l’ultime sève !

Intemporelle, d’une jeunesse éternelle. elle est l’enfant heureuse du cœur, de nos pensées, nos émotions et nos envies. Elle soulève nos joies, nous tient en haleine, nous montre chaque jour que notre beauté n’est pas celle de notre corps mais celle de notre âme qu’elle embrasse sans relâche d’une infinie lenteur.
Savoureux langage entre deux âmes qui jamais ne se tarit de mots, son parfum infuse en nous doucement, nous entraînant dans un tourbillon de senteurs émotionnelles enivrantes .
Evitant la flamme des désirs, l’envie des corps qui s’attirent, se consomment et se consument jusqu’à l’extinction de la dernière braise des brûlures, elle est la sève fraîche de nos sentiments muets, de nos plaisirs et de nos longs silences qui se parlent entre sourires, tendresse et plénitude. Elle échappe à la cruauté du temps qui finit par tout ternir et tout détruire. Elle vole et s’envole, nous emportant vers le ciel au royaume de nos rêveries. Elle traverse les nuages, s’amuse à s’y cacher pour mieux nous surprendre au détour d’un regard de velours qui plonge dans nos yeux remplis d’un bonheur si profond que les fonds des plus grands océans en sont jaloux. Elle nous regarde, nous observe, nous sent, nous dépose un baiser qui laissera sa trace jusqu’à demain, jusqu’à toujours, jusqu’à la fin, sans que jamais elle ne s’efface pour disparaître.
Un mot, un regard, un sourire, un parfum, un silence déposés avec élégance sur notre vie. Un lien invisible, secret, silencieux, qui nous transporte, nous attendrit, nous envahit et nous submerge tendrement pour s’embellir à chaque instant dans la rencontre de nos recoins intimes les plus secrets. Nous attendons son arrivée puis son retour, détachés de l’emprise du temps qui roule, impatients de s’offrir à elle et de lui renvoyer le miroir de ses cadeaux, remplis de son essence.

La séduction, classieuse et parfois tendrement moqueuse est la sève ultime qui nourrit véritablement notre Être !

(Cris B.)

Les petits chevaliers de la Vie

Qu’ils arrivent aux Fêtes, au printemps ou au cœur de l’été, qu’ils viennent du grand froid, des déserts reculés et brûlants, des steppes à chevauchée infernale, après avoir traversé les forets sombres ou enchantées, ils sont les petits chevaliers de la Vie. Ils possèdent ce que nous avons perdu depuis longtemps, la bienveillance et la pureté virginale immaculée de leurs sentiments, enveloppés dans leur armure d’une force douce et tranquille

Nous pensons leur avoir donné vie au fond de nos ventres mais ils nous ont choisies dans les dédales de nos vibrations intérieures

Nous pensons avoir le devoir de les éduquer et les rendre heureux mais ils n’ont qu’une mission, celle de nous protéger de nos errances, nos peurs et nos angoisses

Nous croyons leur insuffler notre chaleur de cœur mais ce sont eux qui allègent le poids de nos tristesses

Nous voulons les consoler lorsqu’ils pleurent mais ce sont eux qui déversent en silence des larmes de vie cicatrisantes sur notre peau, dans notre cou, sur nos paupières

Nous en prenons grand soin pour leur éviter toutes douleurs mais ce sont eux qui nous apaisent et nous soignent lorsque nous sommes en perdition

Nous désirons tout le meilleur pour eux mais ce sont eux qui nous font grandir

Nous avons peur de leur fragilité dans cette petitesse physique mais ce sont eux qui enferment tendrement notre main dans leur main pour nous montrer le chemin vers la lumière et la joie en toute sécurité

Nous les suivons avec vigilance pour qu’ils ne trébuchent pas à l’aube de leur jeune vie mais ce sont eux qui lovent leur pas dans nos pas, leur main dans notre main afin que nous ne tombions pas dans le désespoir et les vides qui parcourent souvent notre propre chemin

Ils sont nos petits chevaliers de la Vie, ils nous ont choisis et leur armure fait d’eux des indestructibles venus nous secourir et nous rendre heureux dans le souffle chaud de leurs silences, la tendresse enivrante de leur regard, l’odeur indéfinissable et envoûtante de leur peau de soie

Nous pensons tout leur offrir  mais ce sont eux qui nous donnent tout

(Cris B.)

Dernière promenade d’un élégant

Hommage à Jean d’Ormesson – 06 Dec 2017

5 ans déjà – Rediffusion

Élégance aristocratique, pétillance et éclat du regard, séduction intellectuelle, curiosité aux multiples facettes, humour…, l’Homme qui n’était construit que de Bien car la Vie avait oublié de le remplir de Mal s’en est allé. Le maître des mots simples, fluides et limpides, le contemplatif, continue sa balade tranquille. Promenades nonchalantes dans la Galerie des anciens de Homère à Rousseau, en passant par Gide, Montherlant, Claudel, Voltaire, Aragon, Flaubert, Chateaubriand et tant de ses amis fréquentés dans le silence des regards et des lectures en toute discrétion. Il cultivait dans son jardin optimisme, rire et sagesse discrète.

Nous attendrons toujours vos billets, vos articles, vos verbatim. Nous chercherons toujours à vous interviewer pour le seul plaisir d’être séduits par votre regard d’un bleu perçant. Vous êtes l’inventeur du Bonheur ! Vous partez dans un dernier sourire, d’un dernier regard bleu azur comme pour nous dire « je ne vous abandonne pas, je vais juste regarder ce qu’il se cache par là-bas et je reviens vous en parler ». Avec la beauté de vos mots, vous avez insufflé la légèreté sereine pour combattre les maux, les vôtres, les nôtres, les maux de la Vie, les maux du Monde. Le temps, l’espace, l’univers, la face cachée de la terre n’ont aucune limite pour vous. Vos chemins de promenade depuis l’Antiquité, à travers le 17ème, 18ème, 19ème siècle et jusqu’aux temps modernes et contemporains se sont déroulé sans fin au fil des jours et des années. Vous passez d’une grande facilité de l’immortalité à l’heure de l’instant et à l’âge des selfies. Contemplatif profond de la nature et sa beauté, souvent immobile, jamais excité, vous regardiez et vous vous remplissiez les yeux autant que le cœur des beautés de notre Terre. Une leçon pour nous dire « Prenons le temps de vivre et nous remplir des choses simples, des beaux paysages, prenons le temps d’écouter le silence ».

Vous avez pris le Bateau des Arts pour votre nouveau voyage et nous savons qu’il n’est pas le dernier. Il est chargé de tant de mots pour seuls bagages. Pudique, Vous l’amoureux des mots, vous les avez si bien rassemblés autour de vous, vous les avez adoptés, unanimisés, humanisés, mystifiés, sublimés… Vos mots ont été un baume apaisant sur les maux de notre époque. Sachons vous lire et les entendre résonner encore longtemps. Panache, style, solaire, amoureux des bains de mer, noblesse d’esprit et de cœur, un fidèle par-dessus tout… vous rassemblez à vous seul l’essence du Bien et du Beau de l’Être Humain.

A nous de vous dire « Au Revoir et Merci » Monsieur J’en d’O. Vous avez dit appeler le facteur si d’aventure un jour, vous vouliez transmettre un message, alors nous allons regarder notre boîte aux lettres. Avec vous l’Humanisme se meurt. Puissiez-vous avoir laissé un héritier digne de vous dont l’humanité a tant besoin. Dernier rempart avant le laisser-aller à la déchéance, la barbarie et à la médiocrité, nous pouvons avoir peur de votre départ. Vous, l’un de ces êtres au charme impalpable mais tellement palpable à la fois que votre charisme nous aimante et aimantera notre esprit longtemps et pour toujours.

(Cris B.)

Hommage à Johnny Hallyday

05 Dec 2017
[Départ Christique d’un gladiateur de l’Amour mi-ange mi-rebelle]

Celui qui est arrivé un beau matin dans un ouragan musical rugissant vient d’éteindre les lumières de l’arène et a coupé le son des amplis. Lui qui a fait respirer la France dès les années 60 a cherché un dernier souffle qui lui a manqué pour rester encore auprès de nous. Un gladiateur qui a vécu à cœur ouvert sans avoir jamais peur de mourir d’aimer. Notre bastion, notre phare, notre forteresse, toujours présent, doux, fort et puissant à la fois, nous a emportés avec lui sur la route de sa liberté ouverte par James Dean comme pour nous montrer qu’il faut vivre avec la fureur du cœur. Notre gladiateur nous a dévoilé ses blessures, ses déchirures, ces coups de fouet cinglants de la vie qui ont marqué sa peau autant que son esprit. Souvent à terre, jamais vaincu.

Nous avons pleuré Elvis Presley, Michael Jackson mais lui portait cette différence comme un tatouage indélébile sur le corps, lui était à nous. Il était à la France. Le monde l’a découvert et l’a aimé. Nous l’avons prêté aux pays étrangers dans des concerts et des shows de qualité sans avoir peur qu’il ne s’y perde car nous savions qu’il nous appartenait car nous lui appartenions. Nous étions lui et il était nous.

La France vacille sous la résonnance de cette énorme déflagration qui s’abat sur nous. Mais le gladiateur a pris le temps de plus de cinq décennies pour nous marquer au fer rouge de son empreinte en prenant soin d’allumer le feu dans tous les lieux mythiques du pays, Bercy, Stade France, Parc des Princes, le Zenith, l’Olympia et le plus grand d’entre tous, la Tour Eiffel. Il est parti mais il est là. Nous continuerons de trouver et découvrir la marche de sa vie dans ces archives d’événements grandioses à la démesure n’ayant d’égale que sa grandeur de cœur tendre et pudique qui était sa signature humaine. Son œuvre musicale est une œuvre de vie qui nous est confiée avec un fil conducteur au sillon profondément creusé que celui de l’amour.

Dans son départ il nous offre ce tatouage sur le parchemin de sa vie terrestre et nous marque à tout jamais. La dame en noire n’emporte avec elle que des habits de scène. Il a pris grand soin de nous léguer sa vie toute entière, ses forces et ses faiblesses, ses joies et ses peines, ses plaies ouvertes, ses tendres regards, ses combats, tous ses combats, tant de combats livrés sous nos yeux à ciel ouvert, toujours gagnés. Notre gladiateur blond aux yeux si clairs et à la voix unique a troqué ses habits de lumière. Plus qu’une idole, plus qu’une star il a réussi son ultime combat. Nous voulions des légendes, aujourd’hui et à jamais il est notre légende nationale.(Cris B.)

(Cris B.)

La maison des rêves

(écrit en 2016)

L’enfant : Dis, pourquoi es-tu si triste sur ton visage et dans ton cœur ?
L’adulte : Parce que j’ai perdu mes rêves.
L’enfant : Mais il te reste l’espoir pour les retrouver.
L’adulte : Non hélas, car l’espoir est le chemin qui mène aux rêves et la route est trop sombre.
L’enfant : Alors que vas-tu faire maintenant ?
L’adulte : Viens petit homme, je vais utiliser mes souvenirs cachés au fond de ma mémoire et je vais te faire découvrir les rêves, leur odeur, leur couleur, leur saveur. Je t’apprendrai à espérer, espérer toujours pour un jour les atteindre et les toucher.
L’enfant : Alors je serai heureux ?
L’adulte : Oui petit homme, tu seras heureux car tu aimeras, tu habiteras le cœur de quelqu’un un jour et cet autre habitera le tien, tu auras chaque jour des pensées parfumées embaumant le jasmin qui rafraîchira ton cœur. Tu écriras de jolies poésies et ton chant fera danser les oiseaux sur le lagon au soleil couchant. Tu sentiras un vent léger qui te transportera sur le tapis volant de la vie avec toujours à tes côtés, ton âme sœur. Vous penserez l’un à l’autre, vous vous comprendrez sans même vous regarder. Vous rirez de tout et de rien et vous vous endormirez ensemble au pied de l’arbre après une douce journée d’été. Dans votre sommeil, vos rêves se rejoindront pour ne faire qu’un, ils passeront d’une âme à l’autre. Plus tu espèreras et plus tu rêveras.

L’enfant : Et quand je serai au bout du chemin de l’espérance que se passera t-il ?
L’adulte : Si tu écoutes bien tous mes souvenirs que je vais t’offrir dans le silence de leur secret, tu ne perdras jamais le chemin de tes rêves. Ils seront toujours sur le bord de la route tels de petits bouquets de lavande et tu iras de rêve en rêve, tous différents. Ils te feront grandir et chaque jour sera un jour joyeux.

L’enfant : Et toi, que deviendras-tu alors ?
L’adulte : Je te regarderai avec tendresse, je te raconterai encore et encore la belle histoire de la vie des rêves. Lorsque nous marcherons jusqu’à la nuit, pieds nus au bord de l’eau sur le sable mouillé, je te sentirai tellement vivant à voir tes yeux si brillants. Je te présenterai les étoiles, une pour chaque rêve. Je t’expliquerai que chacune d’entre elles est la maison d’un rêve. Je verrai ton bonheur, j’entendrai ton cœur battre, je sentirai ton sang couler dans tes veines comme le filet du ruisseau qui promène ses brindilles légères jusqu’à bon port, jusque là-bas très loin, par-dessus l’horizon. Alors, il me suffira de te regarder et je serai heureux.

(Cris Broutin)

Les quatre chemins

J’ai perdu si souvent mon chemin et me suis perdue tout autant. On me disait « suis ton chemin », mais quel était donc « mon » chemin?
Nous imposons à nos enfants de prendre un chemin, certains même voudraient croire à cette hérésie qu’il existe un chemin tout tracé pour eux. Notre seul et unique droit et devoir est de leur montrer le premier chemin en espérant qu’ils feront bonne route. Et puis un jour, on se retrouve à la croisée des chemins, écartelés entre éducation et désir, force et faiblesse, colère et pardon, détermination et épuisement, acceptation et rébellion, ignorance et curiosité, sagesse et folie. On découvre alors que le chemin est long et difficile, qu’il existe tant de chemins qui se dévoilent et défilent sous nos pas. Nous prenons un chemin, puis un autre qui nous semble facile mais qui s’avèrera décevant car dépourvu de sens. Souvent nous rebroussons chemin pour revenir en arrière sans retrouver les traces de notre passage.

Nous grandissons, nous avançons et nous trouvons sur le chemin plaisirs et joie de vivre, insouciance et voluptés. Nous perdons hélas des amis en chemin sans trop savoir pourquoi. Quand nous croyons être sur le bon chemin, notre vie se dérègle soudain et nous force à en prendre de nouveaux, des chemins inconnus et étrangers à nos émotions, qui nous font peur. Au fil du temps, après des chemins escarpés parcourus sans jamais atteindre l’oasis tant rêvée nous devenons fragiles et nous prenons le chemin du repli, celui où l’on peut s’arrêter sur le bord de la route, le temps de reprendre notre souffle, retrouver des forces, nous lever et continuer à marcher dans cet enchevêtrement de directions.

Nous laissons des amours en chemin ou serait-ce eux qui nous laissent? Leur disparition charge le sac de nos souvenirs qui demain nous aideront à avancer ou que nous poserons à terre pour nous alléger de leur poids. Nous devenons plus faibles ou plus forts, plus indécis ou plus clairvoyants, plus confiants ou plus vigilants, plus sceptiques ou plus convaincus. Nous continuons d’avancer, nous vivons et respirons sous toutes les latitudes, toutes les saisons, passant si vite de l’automne au printemps en suivant le chemin de notre cœur et brutalement de l’été à l’hiver en entendant sa souffrance qui résonne en nous et nous déchire.

Nous cherchons le chemin qui nous ressemble, celui fait pour nous, nous cherchons l’Autre, cet Autre que nous verrons apparaître un soir de brouillard, dont nous verrons l’ombre lointaine à peine discernable, comme immobile, nous attendant. Puis l’ombre se mettra en mouvement venant à notre rencontre.

Aucun chemin n’est une route qui ne mène nulle part. Aucune direction prise n’est le fruit du hasard.

« Mais c’est quoi le chemin?» me demande l’enfant.
« C’est la longue marche qui mène à ton bonheur » lui répondis-je
« Mais il est où ce chemin? » me rétorque l’enfant.
« N’aie crainte et fais-moi confiance quand je te dis que lorsque tu l’auras trouvé, tu sauras que tu es sur le bon chemin ».

L’enfant emprunta alors son premier chemin et l’adulte que je suis continua le sien et se demanda ce jour-là « encore combien de chemins me reste-t-il à parcourir ?» Un seul peut-être. Qui peut savoir !

(Cris Broutin)

Ton manque

(écrit en 2017)

Quand le manque de toi se fait trop fort, trop bruyant, trop pesant, trop irrespirable, quand ma peau brûle de ton absence, quand mon coeur perd son souffle et s’épuise, quand tes derniers mots atteignent ma tête tels des jets de pierres et déchirent mon ventre tels des coups de poignard, quand mes souvenirs de tes rires brûlent mes yeux, je pars voir la mer, je m’allonge, je m’offre au soleil, j’abaisse doucement mes paupières et je laisse le ciel me recouvrir du linceul blanc de ton oubli.

(Cris Broutin)

La rencontre

(écrit en 2013)

La rencontre, le croisement d’un regard, les contours d’un sourire, le dessin d’une silhouette, sont comme ces matins où l’on s’approche, émerveillé, à pas lents, entre ciel et terre, là où la nuit se fond dans l’horizon et où le jour essaie d’éclore, pieds mouillés, souffle retenu, contenu, sur une terre vierge, différente de celle d’hier, et qui nous dévoile ses premières beautés en guise d’espoir, qui nous invite au voyage d’une seconde, d’un instant, d’un moment ou peut-être d’une vie.
Notre plénitude commence alors à la seconde où l’on croise ce regard qui va nous entraîner jusqu’au bout…

(Cris Broutin)

(photo Laure Rencontre Photographique)

Carnets de voyage en terre Basque

(Partie n°1) Cambo-les-Bains

Merci à mon amie de si longtemps, Chantal, pour ce beau voyage de Bali au Cap Vert en passant par La Réunion tout en traversant les années 30 avec Cole Porter

– Que veux-tu faire pour ton nouveau séjour au Pays Basque ? me dit-elle.

– Tu le sais, je veux voir et revoir la campagne basque, mais encore plus loin, encore plus haut, encore plus profondément, là-bas où presque plus personne ne se hasarde, là-haut tout là-haut, où l’on peut toucher le ciel en marchant avec les nuages qui recouvrent les Pyrénées d’un chapeau qui arbore fièrement son identité régionale, encore plus au fond de cette campagne qui cache et protège ses hameaux et ses villages telle une louve, où les regards sans parole se croisent au détour d’un abri de bois, au sortir d’une bergerie, où les chevaux, les brebis, les vaches et les biquettes parlent cette même langue chantante qui résonne de pré en pré, de champs en champs, de vallons en vallons jusque de l’autre côté de la chaîne montagneuse que je ne peux voir d’en bas et qui étanchera ma soif de plénitude.

– Viens avec moi me répondit-elle, je t’emmène en voyage !

Nous quittons rapidement Biarritz, les rues font bientôt place à de jolies routes bordées de forêts compactes et denses, avec l’absence de toute marque de vie. Le silence et le soleil jouant dans les arbres qui nous offrent leur premier manteau automnal comme d’un clin d’œil coquin sur notre passage nous accompagnent. C’est une belle journée d’été indien qui nous dévoile sa mue dans la tiédeur de cette fin de saison caniculaire qui s’en est allée. L’amitié est un sentiment, si ce n’est le seul sentiment, qui nous plonge dans un état de confiance intime et ultime de l’autre et en l’autre. La sérénité et le repos de l’esprit prennent le pas dans mon être et je me laisse porter comme sous l’addiction d’une douce drogue à peine parfumée et recouverte de bienveillance.

Nous roulons, nous roulons. Je suis au volant mais je ne perds rien de cette nature qui nous dévoile ses charmes à chaque tour de roue, lentement, d’une douceur suave. Les rond-points sont fleuris à la perfection, le bitume de la route brille d’un noir luisant, la longue perspective devant nous nous promet de belles découvertes.

Soudain : tourne à gauche, oui là, à gauche !

– Pourquoi quittons-nous la route maintenant ?

– Le voyage commence ici pour toi me répond-elle.

2 ou 3 km plus loin, nous empruntons une large et imposante allée bordée de parterres de fleurs étonnants, de hauts bambous, d’un gazon parfaitement entretenu. Nous arrivons aux portes de la beauté. Cambo-les-Bains. Un lieu qui m’est inconnu malgré tous mes séjours en terres basques précédents mais je sais que Chantal possède des réserves inépuisables pour étonner chacun de mes retours sans trop me montrer de lieux qui me touchent le cœur et font briller mes yeux, comme pour mieux en garder pour mes prochaines vacances d’hiver.

Cambo-les-Bains au bord de la Nive ! J’aime ce nom lui dis-je. Il m’est familier alors que je ne suis jamais venue jusqu’ici. On dirait le nom d’un spot réunionnais, comme St Gilles-les-Bains, La Saline-les-Bains… Je ne crois pas si bien dire. C’est ici que Edmond Rostand s’installa après une cure pour soigner sa pleurésie et y construisit la très célèbre Villa Arnaga qui abrite aujourd’hui le musée Edmond Rostand. Cette allée nous menant à un palais pensais-je, n’en finissait plus, interminable de beauté florale. Nous débouchons enfin au bout de la route, devant cet édifice majestueux posé au coeur même de la nature. Mon voyage commence alors.

Des jardins immenses, des corps de bâtiments sortis de la préhistoire, le tout, sous l’emprise d’une végétation venue d’ailleurs. Mon cœur sursaute quand j’aperçois au loin un horizon qui m‘est familier, je me sens transportée et suis immédiatement téléportée. Chantal me parle, me décrivant certainement le lieu, une cure thermale renommée etc….. mais mon esprit s’est envolé, propulsé vers cette île dont je vois les contours devant moi, qui m’appelle. Médusée, je reste là à regarder à me dire que je fais erreur, mais mon esprit a pris le ciel comme mode de transport et est venu se poser devant un paysage époustouflant qui se trouve loin, si loin et d’où je ne veux plus revenir. J’ai peur de détourner mon regard et que cette beauté de l’Océan Indien ne disparaisse à mon réveil.

Attirée brusquement par la végétation environnante, je fais un bond et me retrouve à Bali, la perle de l’Indonésie. Entourée de mangroves, de bananiers, de palmiers et de bambous, Bali fait un signe amical à la Réunion comme deux amis de connivence qui s’amusent de leur surprise. Je peux presque écouter leur joie de m’avoir fait ce petit tour dont le secret leur appartient. Je reste longtemps dans ce lieu magique, passant comme une enfant qui joue à la marelle de La Réunion à Bali, de Bali à La Réunion au bord du rire aux éclats. Un si grand voyage qui remplit mon cœur et mon être. Je me sens vivante

– Viens me dit Chantal, repartons, je vais t’emmener aux gorges, nous les traverserons et je t’amène au Chalet. Le Chalet, quel Chalet ? Je m’exécute docilement et nous reprenons la route direction les gorges, là-haut très haut où se trouve le Chalet.

(Partie n°2) En route pour Le Chalet

Nous quittons Cambo-les-Bains non sans un regret de ma part mais je sais que j’y reviendrai très bientôt à mon tout prochain séjour. Je viendrai admirer ce lieu sous d’autres couleurs du ciel, d’autres températures, je me délecterai de cette nouvelle floraison hivernale. Bali et son amie La Réunion m’offriront encore leur beauté d’une saison qu’elles ne connaissent pas vraiment. Elles ne vieilliront jamais car elles sont nées sous le soleil et vivent sous sa protection bienveillante.

Nous voici reparties vers l’aventure, vers le Chalet !

Je roule, je roule, et je regarde cette campagne basque qui me plonge dans d’autres campagnes que j’ai tant aimées, la campagne anglaise et celle du Pays de Galles. Mêmes champs légèrement vallonnés, mêmes barrières et clôtures, des paysages entre mer et montagnes. Nous traversons de paisibles villages endormis où j’admire les façades léchées des maisons soigneusement entretenues et toutes marquées du sceau des couleurs d’une forte identité devenue l’emblème de leurs racines. Nous traversons de part en part un vaste espace de vie et de détente à la fois. Je revis mes « road-trip » au cœur de la campagne anglaise, je sens cette même atmosphère et me laisse happer par mes souvenirs. Une fois encore le temps me transporte à une époque chère à mon cœur où je vivais en fusion avec la nature dans un pays qui a une place toute particulière au fond de moi et dont je ressens les vibrations identiques au cœur de ce Pays Basque qui m’attire comme un aimant. Les maisons se font rares, les champs s’éloignent, la route se rétrécit et est recouverte d’humidité qui la rend glissante, la lumière commence à avoir du mal à percer à travers une sombre forêt qui lui barre le passage. Nous entamons les gorges menant à Itxassou qui longent un torrent, la route est bordée d’un muret de pierre grise. La voie de circulation devient sinueuse et difficile. Quelques espaces de dégagement se trouvent sur le côté droit et je prie pour ne pas trouver une voiture en face de moi en sens inverse car je serais dans l’incapacité de reculer puisque nous ne pourrions pas nous croiser, la voie des gorges étant trop étroite. J’ai confiance en ma voiture que je mets en mode turbo pour mieux accrocher la route, je ne parle plus beaucoup et je reste concentrée, demandant de temps en temps « sommes-nous encore loin ? ».

La montée des gorges est belle bien que sombre et diffère de la campagne que nous avons quittée et de son éclat lumineux. Quelques randonneurs rencontrés au début de l’entrée sur cette route disparaissent au fur et à mesure, ne souhaitant pas s’aventurer jusqu’en haut peut-être, non sans nous dire bonjour d’un signe de la main comme un « courage à vous, soyez prudentes », ce qui ne me rassure pas vraiment. Le temps me paraît long, ma voiture se comporte bien, aucun mouvement de volant brusque ni de pneus qui glissent et dérapent, ma vitesse est à son minimum mais peu m’importe. Je regarde devant moi, j’anticipe chaque tournant car je n’ai aucune visibilité, j’ai ouvert la fenêtre côté conducteur pour surveiller une éventuelle arrivée d’un véhicule avec lequel je me trouverais nez à nez pour ma plus grande angoisse. J’ai soif, mes dents sont serrées, mes mains légèrement crispées et tous mes sens sont en alerte maximale pour passer cette étape avec courage.

– Nous allons bientôt arriver me dit Chantal.

La route s’éclaircit, le soleil perce enfin cette nature à la végétation si foncée et je remercie la chance qui m’a accompagnée seule sur cette voie à double circulation mais qui n’accepte en fait que les sens uniques. Je ne sais pas encore à ce moment-là que bien plus tard, lorsque j’irai me promener à pied sur la montée des gorges, je rencontrerai de nombreux véhicules montant et descendant sur cette même route et aussi des utilitaires roulant bon train et je me dirai « Mon dieu, comment aurais-je fait ce matin ? ».
Nous débouchons enfin sur un espace libéré de sa forêt, le soleil est bien là, le torrent sur notre gauche est moins impressionnant et le son qui s’en dégage moins assourdissant que dans les gorges qui lui servaient de caisse de résonance.

Encore un petit bout de route et nous arrivons dans une clairière avec sur la gauche une maison d’un hameau qui n’aurait qu’une maison. De bric et de broc, entourée de bananiers, d’une végétation tropicale luxuriante, au toit datant presque d’une époque moyen-âgeuse, des fenêtres cassées, un appentis abritant plusieurs stères de bois. Une maison d’un autre temps dont la seule vue de l’extérieur m’interroge quant à l’ameublement intérieur ! Aucune barrière, elle est plantée-là depuis…… des siècles pensais-je. Trois voitures posées à même l’épais tapis d’une herbe sauvage se trouvent là, mises dans n’importe quel sens, une 4eme semble se transformer en épave. Au premier regard je comprends qu’elle est arrivée là il y a déjà une éternité et s’est ancrée dans le sol sans plus envie d’en ressortir. Je suis ébahie par le charme qui se dégage de ce lieu délabré mais qui tient debout, marié à la nature qui l’enserre et l’enveloppe. Un lieu insolite, qui a vécu de multiples vies, avec ses blessures extérieures exposées au regard de tous. Le tout dans une tiédeur de l‘air, un soleil qui sèche la rosée de toute la clairière, le torrent qui chante et la végétation qui nous dit bonjour. J’ai hâte de découvrir qui peut bien vivre ici mais je veux surtout voir Le Chalet !

Il est là-bas, tout au fond de la clairière qui se termine en pointe, je l’aperçois au loin, et tombe immédiatement sous son charme et celui de son environnement. Je suis pressée de sortir toutes nos affaires de la voiture, vêtements chauds pour la nuit, chaussures de marche et toutes les victuailles pour tenir un siège sans manquer de rien durant notre séjour. Chantal a tout prévu, tout préparé, tout organisé. Mes goûts, mes influences, mes vibrations n’ont plus aucun secret pour elle au bout de 44 ans d’une amitié profonde et sans faille. Elle a tout prévu pour que notre séjour au Chalet soit une tranche de vie inoubliable pour moi qui va s’imprimer dans ma mémoire à tout jamais.

Je le regarde depuis ma voiture, je l’observe, je m’imprègne de tout ce qui l’entoure et je me décide enfin à traverser la clairière à l’herbe trempée par la rosée mouillant mes pieds en trois secondes.

Il est là. C’est lui, c’est Le Chalet ! Départ pour une nouvelle aventure.

(Partie n°3) Une tranche de vie au Chalet – La maison de Jacqueline

En tout premier lieu, je l’aperçus depuis la route des gorges alors que nous touchions au but de notre périple qui allait m’apporter d’autres beaux voyages intérieurs.

Il était là, dans l’ombre matinale avant le lever du soleil, fermé. Il m’apparut un peu terne, un peu triste. Bordé d’une végétation assez dense, au bord du torrent le Laxia qui chante à tue-tête en caracolant par-dessus les petits rochers pour peut-être nous souhaiter la bienvenue et qui a revêtu son eau la plus claire, la plus transparente pour nous et j’apprendrai plus tard à mes dépens, la plus fraîche aussi. La clairière est si grande que je n’ai aucune difficulté à poser ma voiture au milieu des trois autres, en travers, pour ne pas démolir l’ambiance extérieure. A droite cette maison étonnante, insolite, mystérieuse qui chatouille ma curiosité.

Je demande : – Mais qui peut bien vivre ici ? dans cette nature aussi belle qu’hostile avec une maison d’une telle fragilité.
– Une amie à moi me répond Chantal. Elle ne quitte jamais sa maison mais reçoit de nombreux visiteurs. Dès mon arrivée, je me retrouve dans ce quartier près de Saint Gilles les Bains à la Réunion, au Bassin Vital par le Tour des Roches, quartier des Mahorais où aucun Réunionnais, même pauvre, ne se hasarde à aller vivre. Ils se contentent de traverser cet endroit boisé à l’occasion d’une randonnée ou une promenade en vélo ou en voiture en passant par le moulin à eau lorsque les pluies n’ont pas bouché la route la rendant impraticable. Les Mahorais ont fait de ce lieu leur terre. Ils y vivent avec difficulté, dépourvus de tout confort. Leurs cabanes sont vétustes, trouées de part en part, sans eau ni électricité, les épaves des voitures et objets hétéroclites méconnaissables jonchent le sol de la forêt.

Si la maison de Jacqueline fait figure de château en comparaison avec ces pauvres cahutes, elle n’en est pas moins posée dans le même univers naturel. Des bananiers l‘entourent, un salon de jardin a été fabriqué et installé il y a une centaine d’années au moins, un comptoir en bambou est encore là et l’on devine qu’à une époque, ce lieu était fréquenté et joyeux. On peut y reconnaître les traces d’une buvette, d’un petit restaurant en plein air et des objets ressemblant à des grigris rouillés sont accrochés un peu partout. Tout ce charivari à quelques mètres du Laxia bruyant qui longe la maison comme pour la protéger. Je suis à 12.000km de ma destination. Aucune autre maison alentour, la nature dévorante, le soleil, le silence, l’absence de voitures qui passent, cette végétation lointaine venue s’installer ici pour son plus grand plaisir. Je n’ai pas de mots ! Je regarde, je souris et me laisse emportée sur un tapis volant. Que vais-je découvrir dans cette maison d’un autre temps ? Les abords sont difficiles mais après la montée de quelques marches, nous accédons à la coursive extérieure saturée d’objets en tous genres, de vêtements, d’équipements ménagers de toute taille hors d’usage et de plein d’autres choses. La balustrade en bois est rongée par les années et les intempéries basques. On ne distingue plus la couleur de la peinture autrefois marron de celle du bois. Une double porte vitrée à petits carreaux est ouverte. Un mot écrit à la main est scotché depuis longtemps sur l’un d’entre eux pour les visiteurs de la nuit : « ENTREZ, LA MAISON EST OUVERTE ». Voilà ce que j’aime, ce qui déclenche mon adrénaline : perdre mes repères en allant à la découverte de l’Autre pour qu’il me montre sa vie à lui qui n’a rien à voir avec ma vie à moi. J’ai soudainement un flash de ce voyage dans un village d’une grande pauvreté en Indonésie avec ma fille, sur l’île de Sumatra. Je n’oublierai jamais l’accueil de ces familles dont le dénuement intégral a atteint un niveau que nous occidentales ne connaissions pas. Les maisons étaient faites de terre, sans fenêtre, les enfants jouant et courant dans les chemins boueux et dans de grands éclats de rire qui est le langage universel des enfants. Ces adultes au visage rayonnant qui ne voyaient presque jamais de personnes telles que nous s’aventurer au cœur de leur village. Je n’oublierai jamais leur gentillesse, leur joie de nous voir, de nous toucher, de toucher nos vêtements, leur regard intrigué sur ma fille qu’ils ont immédiatement reconnue comme une des leurs malgré le léger métissage tant elle leur ressemble.

Ce petit bout de voyage me revient en mémoire au bord de cette maison. Les souvenirs sont des liens enchevêtrés dans les profondeurs de notre être qui se connectent au déclenchement d’un regard, d’une senteur, d’une musique, et tout ce que nos sens nous remontent comme une brassée de fleurs aux multiples couleurs. Ils nous délivrent de cette gravité dont nos corps d’Humains sont dépendants et ouvrent leurs portes à notre esprit qui lui est en apesanteur, libre et léger, qui voyage à son gré dans le temporel et l’intemporel. L’esprit s’échappe, se protège ou va se ressourcer dans la galaxie de ses souvenirs. Il y puise sa force, y trouve son calme et son apaisement. Il y retrouve des êtres partis ici-bas, tout à leur bonheur de nous voir passer là-haut, et en tire même des enseignements de sagesse parfois qu’ils nous délivrent d’âme à âme. Inutile de tenter de se hisser dans cette galaxie. Il suffit simplement de se laisser voyager en abandonnant quelques instants le lourd poids de notre existence terrestre mise à mal par son côté trop ancré dans le sol et donner à notre esprit le gouvernail bienveillant pour un petit bout de croisière qui vogue au gré des alizés.

Dans une minute, un univers dont j’ignore tout va s’ouvrir à moi pour mon plus grand plaisir et je vais faire la connaissance de Jacqueline et de sa maison, deux entités inséparables. J’ai encore le temps de découvrir le Chalet, j’ai tout mon temps.

Fin – (partie n°4) séjour au Chalet

J’ignore ce qui m’a le plus étonnée, la rencontre de Jacqueline ou celle de sa maison. Mais je peux dire que la fusion des deux ne m’a pas surprise.

Nous entrons de plain-pied dans un salon de 150m2, sombre et silencieux. L’ameublement au premier coup d’œil ressemble à celui d’un château avec ses meubles de bois foncé chargés de découpes et de rosaces, ses tapis datant de la Renaissance, cette immense table en bois massif au centre de la pièce pouvant accueillir au moins 25 personnes, les canapés et les fauteuils sont en accord avec les tableaux de la pièce. Nous nous engageons dans un couloir étroit et sinueux en passant par la cuisine dépourvue de portes que nous traversons où les casseroles trônent en permanence sur la gazinière prêtes à démarrer un repas copieux, et nous débouchons sur une petite pièce où se trouve Jacqueline assise derrière un bureau surchargé de papiers, cartouche de cigarettes et objets en tous genres. Un lit est ouvert face à la TV, deux chats y dorment, à côté de lui un vieux canapé éculé sur lequel se repose un grand chien, des piles de choses jonchent les tables et le sol. Jacqueline est vieille mais elle n’a pas d’âge. Une femme qui a vécu 1000 vies, un peu médium, un peu mentaliste, un peu ésotérique, son regard perçant me sonde et je me demande si elle lit en moi, si elle découvre qui je suis. Est-elle aussi sorcière ? C’est déroutant. La fumée de ses cigarettes qui se suivent et se consument les unes après les autres surcharge la pièce si petite avec une fenêtre toujours fermée, me fait tousser et nous enfonce dans un brouillard intérieur rendant l’ambiance encore plus étrange en décalage avec une conversation très policée. En 30mn Jacqueline me fait une rétrospective de sa vie qui me laisse sans voix. Elle est coquette, elle sent bon le parfum des roses que les dames très âgées utilisent, sa voix est éraillée. Très vite des gens arrivent débouchant du petit couloir et apparaissent comme par magie. Ils passent dire bonjour et repartent. Il est presque l’heure de déjeuner. Les repas sont un temps de partage important chez Jacqueline, presque un rituel. Un couple vient d’arriver, écolos vintage bien que pas très vieux, la quarantaine. Ils me rappellent les Happy Flowers américains du temps de Peace and Love. Chacun met la table dans la véranda. Me voici revenue sur les vérandas des anciennes maisons sous les tropiques. Il y a de tout. Quelques fenêtres cassées, des rambardes rouillées, des objets que l’on pourrait croire avoir été chinés dans une brocante mais qui font la vie de cet espace ouvert sur le Laxia juste en bas qui hurle et grogne. La pièce est immense avec des stocks alimentaires posés à même le sol, de quoi tenir plusieurs semaines sans devoir redescendre des gorges pour les courses. Elles ont été apportées-là sur palettes. Des plantes grasses un peu partout se réjouissent du climat humide et des particules d’eau remontées du torrent comme un brumisateur naturel. Je me demande comment cette immense veranda qui elle aussi a traversé tant de vies peut encore tenir debout. Allons-nous passer à travers le sol et tomber dans le torrent ? Je lâche prise et rejoins tout le monde à table. Un déjeuner composé de gens hétéroclites dont je fais partie. Du jambon basque, un plat mijoté, du fromage, des fruits, un bon vin et des échanges avec ces gens que je ne reverrai peut-être plus jamais. Chacun m’explique l’histoire et la beauté de ces bouts de terre reculés au fin fond de leur Pays Basque où peu de gens s’aventurent. Ils captent mon intérêt et mon appétit de découverte pour ces endroits chargés de vibrations. Les adieux se font aussi simplement que notre rencontre, nous aidons Jacqueline à débarrasser la table, disons « au revoir, à bientôt » et repartons chacun de nos côtés. Marquée par cette parenthèse, bientôt je reviendrai revoir Jacqueline à mon tout prochain séjour auquel je pense déjà.

Il est l’heure de nous poser au Chalet. Toutes les portes de la voiture sont ouvertes et nous en sortons tout ce que Chantal a apporté pour un séjour qui va se graver en moi. Pour arriver jusqu’à lui il faut le mériter et traverser cette longue clairière d’une grande beauté. Mes pieds sont trempés mais je me sens bien. Il est là en face de moi. Tout petit, avec une terrasse sur l’avant, en lattes de bois à travers lesquelles la mauvaise herbe s’est rapidement frayé un chemin, il semble un peu triste. Les chaises sont empilées, les volets de bois sont fermés. Il est posé là, tout au bord du torrent. C’est le chalet de Davy Crocket le trappeur.

A l’intérieur rien ne manque. Composé de 2 chambres, une douche, un coin repas et un coin salon, Chantal y a mis sa griffe. Elle a tout décoré pour se sentir bien chaque fois qu’elle y vient car c’est « son chalet », son refuge. Les banquettes sont confortables, les murs sont joliment décorés et les chambres sont équipées de couvertures et couettes bien chaudes pour les nuits très fraîches malgré la température estivale extérieure durant la journée. Les longues amitiés ont cet avantage immense de mettre les êtres en fusion les uns avec les autres au fil du temps, sans avoir à se parler. Il y a si longtemps que nous connaissons tout l‘une de l’autre, nos goûts, notre façon de vivre, nos façades et nos êtres véritables, nos silences, nos calmes et nos pensées. C’est donc tout naturellement que je campe mon territoire sur l’espace extérieur, Chantal prenant l’espace intérieur sans même que nous ayons besoin de se le dire. Elle sait que je trouverai toute seule équipements et outils pour nettoyer la terrasse et m’attaquer à cette invasion d’herbes folles. Elle ouvre porte et fenêtres, laissant entrer la lumière qui s’invite joyeusement. Elle va redonner vie à ce havre de paix du bout du monde. Je balaie, je ratisse, je lave, j’arrache, je déplace les pots, je trouve parasol, salon de jardin et bains de soleil que j’installe dans l’herbe tout au bord du Laxia en prévision de la sieste. Je termine par une jolie nappe sur la table, j’ouvre le parasol, je fais quelques pas dans la clairière, me retourne et suis ravie du résultat. Le chalet est tout beau sous le soleil. A l’intérieur, il sent bon le frais, les coussins sont retapés, les victuailles apportées sont rangées, les carreaux sont nettoyés, tout est impeccable et d’un charme fou sous l’effet des couleurs chatoyantes des plaids qui brillent sous les rayons du soleil.

Je pars faire une petite promenade en solitaire à la découverte des alentours. Je monte encore le long du torrent jusqu’à sa cascade naturelle qui m’émerveille. De retour au chalet, la sieste s’impose sur des bains de soleil tout neufs et mes pensées s’envolent au chant de l’eau qui glisse, siffle et tape sur les rochers. Je me dis que peut-être, comme Davy Crocket le Trappeur, je serais capable de remonter mon jeans, aller pieds nus dans le torrent et attraper un poisson avec un bâton pointu que j’aurais taillé que nous ferons griller ce soir à la lumière de la lune. Le sommeil m’envahit sans que je puisse avoir le temps de réaliser mon rêve. La fraîcheur de la tombée du jour nous réveille, nous profitons encore de cette fin de belle journée d’été indien en papotant et admirant les reflets des feuilles dans les arbres. Nous attendons jusqu’à la nuit pour enfin nous décider à rentrer.

La nuit tombe, la nuit est tombée. C’est l’heure de l’apéritif. Je découvre que nous n’avons pas de réseau, pas de wifi et que nous sommes donc injoignables, pas de TV non plus. Coupure et isolement intégral de la société et ses turbulences, de la civilisation et ses blessures mortelles. Un bienfait que j’attendais, dont mon corps avait besoin autant que mon esprit. Nous nous posons en ce début de soirée, papotant par-ci, par-là, Chantal me racontant l’histoire de l’acquisition de son Chalet. Mon regard se pose partout dans cet intérieur sans aucune faute de goût. Le temps s’écoule lentement avec un verre de vin dont la saveur est toute autre dans ce petit lieu magique. Rapidement comme seule elle en a le secret, Chantal dresse la table avec les bougies qui côtoient une douce lumière tamisée. Rien n’a été omis : la nappe, une jolie vaisselle, des serviettes, du pain, une bonne bouteille de vin et un bon repas qui se termine par un dessert basque qui prend toute sa légitimité.

Pour le dîner, Chantal sort sa botte secrète. Elle a apporté un lecteur CD et video et un écran comme une petite TV. Après quelques minutes difficiles pour le brancher, quelques sons qui grésillent, nous entamons notre repas « presque aux bougies » au son d’une musique de jazz que nous aimons. Même après plus de 40 ans d’amitié nous avons encore tant de choses à nous dire. Nous égrenons tous les sujets de la vie, nous nous livrons en totale sécurité nos sentiments sur nos étapes de vie, sans mensonge. Nous suivons la traversée de l’autre tout au long de ce chemin, nous repartons dans nos souvenirs, là où notre amitié a commencé, nos enfants, nos joies, nos peines, nos rires, l’insouciance de notre jeunesse et la beauté de notre génération perdue, engloutie. Dans un respect réciproque de nos croyances nous échangeons sur notre évolution au fil des années. Nous partageons nos réflexions sur le temps qui passe, les effets de vie de femme mariée pour elle, les ravages de la solitude pour moi, l’amour intact des musiques, des livres. Nous avançons sur le questionnement de la vieillesse et notre devenir à chacune d’entre nous dans nos vies. Questions sur ce chemin qui continue mais on ne sait pas jusqu’où ni comment l’emprunter. A chacune de nos rencontres, nous nous reconnectons l’une à l’autre grâce à cette corde inébranlable de l’amitié. Nous dînons et parlons longtemps, longtemps.

Soudain : – Tu connais Cole Porter ? me dit-elle
– Bien sûr. Compositeur et parolier américain des années 30, auteur de célèbres comédies musicales. Plusieurs de ses titres sont devenus des standards de jazz. J’aime beaucoup Cole Porter.
– As-tu vu le film sur lui « De-Lovely » ?
– Non.

Le CD musical qui avait accompagné notre dîner est remplacé par le CD du film « De Lovely » sur la vie de Cole Porter et une partie de son œuvre. Confortablement installée sur un des deux canapés, Je plonge dans la période des années 30 que j’aurais tant aimé connaître aux Etas-Unis pour la richesse de tous ses mondes artistiques, ses auteurs, ses compositeurs, ses musiciens, ses comédies musicales et son art de vivre. Je ne suis plus au Chalet. J’ai quitté Davy Crocket et me suis glissée dans ces années folles de la grande Amérique. Je suis loin, je suis là-bas, je suis dans l’antre du jazz, je suis aux anges.

Le film terminé, je m’endors avec des étoiles dans mes rêves. Le réveil est un moment qui berce mon cœur. J’entends une musique lancée sur le lecteur qui envahit le chalet et une fois encore Chantal connaît les bienfaits qu’elle va me procurer : Cesària Evoria la Reine du Cap Vert qui m’offre des perles de douceur chaloupée et de mélancolie musicale qui m’enivrent et me chavirent. Sodade, Tiempo y Silencio, Sentimento …..

Tant de voyages en si peu de temps. Je repars l’esprit apaisé, mon imaginaire décuplé, mes beaux souvenirs ravivés, rajeunis, intacts, embellis et doux. J’ai fait le plein de nouvelles images, de nouvelles senteurs, de nouvelles sensations qui vont venir m’habiter, que j’appellerai parfois en fermant les yeux pour partir les retrouver. Ces moments qui défilent vont rejoindre les piliers intérieurs qui tiennent mon âme et m’évitent de me noyer et de sombrer. Quand la beauté de tous mes souvenirs épouse ma curiosité gourmande et mon besoin vital de partir toujours en créer de nouveaux, j’arrive à la source même des vibrations intérieures dont mon être a besoin.

Je prépare déjà mon prochain retour en Terres Basques, à la découverte de nouvelles formes de vie spirituelle et de voyage intérieur.

FIN

(Cris B.)

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Mes Ailleurs

Nos Ailleurs, ceux dont on rêve! L’imagination puis la rencontre. Le silence s’efface devant la brillance d’un regard qui capture pour demain ce qu’il ne reverra plus jamais tout à fait pareil. Ce premier regard posé avec douceur, gourmand, avide, possessif, qui enveloppe, respire, absorbe, engloutit et emprisonne au fond de mon âme l’enivrante fusion de la beauté et de l’émotion.

Fouler un sol avec respect, croiser un regard avec pudeur, suivre des yeux un éloignement…

Demain, oui demain, ces images seront à jamais gravées en moi, embellies, sacralisées, porteuses de tant de souvenirs, tant de détails, tant de questions jamais élucidées, tant de mots jamais prononcés…Nourriture spirituelle ou céleste ou peut-être un peu les deux. Le temps se fige, le bras se tend pour capturer en vain. Les sens sont maîtres de l’univers. Je vois, j’entends, je sens, je respire, je bois. Mon être est à l’unissons avec le monde, l’instant d’un regard intense que je prolonge jusqu’au bout du jour et de la nuit.

(Cris B.)

L’instant présent : le feu follet du temps !

Certains se revendiquent de l’instant présent, tout pour l’instant présent, rien que l’instant présent et seulement l’instant présent. Mais l’instant présent n’existe pas. Les adeptes de cette île fantomatique et fantasmagorique qui habiterait notre espace temporel défendent ce mouvement qu’ils nomment « mouvement de pensée » pour mieux cacher l’immobilisme acharné de leur égoïsme dominant.

L’instant présent est un feu follet passant du passé à l’avenir sans arrêt mais avec transition. Il ne se regarde qu’à travers le chemin d’où nous venons et celui vers lequel nous allons. Ce fruit juteux que l’on déguste maintenant, en ce moment, est arrivé à notre bouche grâce au soleil et à la pluie qui l’ont fait grandir et mûrir hier. Ce regard de l’autre dans lequel nous plongeons en rencontrant l’amour appartient à un être sorti du ventre d’un autre qui croise notre chemin et nous prend par la main pour aller vers l’avenir.

L’instant est le passage éternellement en mouvement de nos douleurs d’hier vers nos cicatrices de demain, de nos chagrins vers notre résilience, notre délivrance, de nos rêves vers notre réalité. Aimer un être, c’est découvrir d’où il vient et décider d’aller avec lui vers l’inconnu, en s’enrichissant à chaque seconde de ce temps qui passe sans s’arrêter.

Bien malheureux celui qui n’aime que l’instant présent et s’en revendique. Prisonnier du silence de son passé qu’il refuse de transmettre, refusant d’ouvrir son cœur sur les portes ensoleillées de l’avenir, prenant l’offrande de l’amour, la consommant sur place goulument sans jamais poser sa main sur le cœur de l’autre pour continuer le chemin dans un partage sans cesse renouvelé. Ces adeptes tentent ainsi d’échapper à l’ouverture de leur âme, à l’abandon de soi vers l’autre et maintiennent murée la pièce ouvrant sur des lendemains illuminés, baignés de soleil. Aimer l’instant présent c’est refuser de s’offrir, de se donner, de construire et de partager. Ce troisième tempo n’existe pas car sans passé, je n’existe pas et car je ne continue d’exister que par mes seuls rêves encore à réaliser.

Comment pourrions-nous évacuer nos souffrances dans l’immobilisme temporel ? Nous serions voués à une mort certaine qu’est la folie. L’Humain est l’enfant du temps, l’enfant du mouvement. Il vient d’hier et va vers demain. Il vient de loin et se dirige vers une destination qui lui est inconnue mais qui l’attire sans cesse et le fait marcher. Il s’accouple car il a un cœur et besoin de l’amour plus que de la pensée. L’amour se rencontre, se donne, se partage, se construit, se déforme, se transforme comme une barre de métal chauffé à blanc, comme le verre qui devient beauté translucide sous l’expulsion du souffleur qui lui donne une forme, une âme, une existence. C’est lui le gardien du temple du temps, lui encore la proue du bateau qui file par-delà l’horizon, lui toujours le ciment de notre être tout entier. Hier tu étais mon rêve, demain tu seras ma réalité. Nous passons de l’un à l’autre sans nous arrêter car le temps, maître de notre univers, n’a engendré que deux enfants, le passé et le futur.

L’instant présent est une élucubration créée par les dissidents du temps, les frondeurs, pour ne jamais avoir à montrer d’où ils viennent et ne jamais avoir à marcher vers demain pour le découvrir. Peut-être croient-ils à l’éternité en pensant arrêter le temps, en se figeant dans l’instant présent. Ils traverseront le temps malgré eux, impuissants devant le grand maître, leur éternité sera habitée de vide car ils n’auront aucun souvenir, tout juste quelques instants glanés de ci de là, car les souvenirs se construisent et se partagent pour les emporter avec nous dans notre futur et notre devenir.

Nous pouvons ralentir le temps et apprécier de beaux instants mais il tourne malgré nous, plus lentement, plus doucement, plus sereinement pour notre plus grand plaisir mais jamais l’instant présent ne s’arrête. Jamais je ne voudrais qu’il s’arrête, car je sais venir de quelque part et aller vers quelque part. Celui qui aime éperdument l’instant présent est une âme triste, sans force, sans joie, sans espérance. Il est une âme solitaire errante au coeur d’une grande bulle et se cognant à ses parois désespérément lisses de toute aspérité émotionnelle. Il ne tient qu’à nous d’en ouvrir la porte, car dans l’espace clos de notre être, se trouve un petit passage secret qui nous amène vers la lumière de la vie. Il faut le chercher si l’on veut aller vers demain en transportant chaque jour les coquillages de notre vie ramassés sur le sable et lorsqu’auprès de nous se trouve un être cher à notre cœur qui partagera ses coquillages aux nôtres, alors nous pourrons avancer et laisser nos traces sur le sable mouillé. Alors nous pourrons repenser à ces instants devenus demain des souvenirs, tous ces instants qui ne se sont jamais arrêtés car le temps ne s’arrête jamais et l’instant présent n’existe pas !

(Cris B.)

Les rêves

Les rêves sont la résurgence débordante du trop-plein de nos envies in-satisfaites, de nos moments in-vécus, de nos attentes in-terminables. Ils se parent des couleurs de nos folies intimes, de nos fantasmes les plus fous. Ils nous entraînent en douceur sur les chemins d’un amour égaré retrouvé dans l’immensité de l’espace d’une nuit tourmentée soudainement apaisée qu’ils font renaître. Ils passent alors de la couleur seppia au bleu lavande. Ils transforment, ramènent, font revivre et ressuscitent nos plus belles émotions à la lumière de la clarté lumineuse d’un regard en gros plan qui nous dit en silence « je suis là ».

Nous nous penchons les yeux fermés sur les douleurs du corps mises en sourdine, nous écoutons le cœur ouvert et en souffrance apaisée, nous nous délectons de ces moments vécus ou réinventés par notre subconscient. Nous sentons nos émotions passer de notre coeur à notre corps.

Au réveil, nous avons alors encore un peu le sentiment d’exister. Les rêves sont le refuge intime de nos souffrances émotionnelles qui nous aident à marcher sur les chemins de la vie recouverts de braises et de lave bavante et ruisselante mais aussi de nos plus beaux moments vécus, encore à vivre ou déjà morts.

(Cris Broutin)
(photo Yeya Baraona)

La solitude

Elle se disait, en fermant les yeux, que la solitude est la pire de toutes les maîtresses, celle qui déchire son être, qui déchiquette ses rêves un par un, qui arrache et brise son âme, qui vole ses pensées, celle encore qui la vide de ses forces, qui usurpe ses joies, qui jette ses rires à l’eau, celle qui l’éclabousse du silence retentissant du vide, celle qui l’entoure, l’enserre, l’enchaîne, la tient prisonnière et la regarde perdre son souffle lentement.

C’est alors qu’elle décida l’espace d’un instant de s’offrir toute entière au soleil, à lui et à lui seul, et lui fit une ultime prière : « sauve-moi ».

(Cris B.)

L’amitié

 L’Amitié n’a pas vocation à réparer les cœurs brisés mais elle nous surveille, nous protège en silence. Parfois cachée, toujours discrète et souvent inquiète, elle nous préserve de possibles dérives. Elle est un rocher qui ne s’écroule jamais, nous aidant à lutter contre les vents, les tempêtes, les orages et les mauvaises saisons de notre vie.
Elle est la corde de chanvre que rien ne peut casser, couper ni même effilocher. Elle est notre force qui nous rattache toujours à la vie, nous retient, nous remonte du vide, nous hisse à la surface de l’eau, à celle de la terre et nous ramène lentement avec une force tranquille parmi les vivants.
Elle nous apprend à respirer à nouveau.

(Cris Broutin)
(photo Maria Pérez Rubio)

La froidure

J’aime l’hiver et sa froidure. J’aime la glace qu’il enfante avec ardeur et puissance. Elle protège mes sentiments pour toi, les emprisonne, les enveloppe et les conserve intacts en son sein. Elle les empêche de ramollir à l’arrivée du printemps, se liquéfier à l’assaut de l’été pour dégouliner et terminer leur route dans le caniveau de la vie, là où ils seraient jetés, inconnus de tous, oubliés de moi.

Je préfère supporter les gerçures verglacées qui apparaissent comme des saillies sauvages. Je les endurerai et chaque printemps, chaque été, ma peau sera joliment hâlée, mes cheveux épouseront le vent chaud de la mer, le bleu de mes yeux sera aussi limpide que celui du lagon tropical, mais je garderai mon cœur dans la glace qui enferme ce secret connu de moi seule pour l’obliger à continuer de vivre, continuer de battre, continuer, continuer, continuer…

(Cris B.)

La passion du temps

Il faut aimer le temps pour le laisser filer puis lui courir après, le rattraper, le retenir et le suspendre l’espace d’un instant, pour le perdre à nouveau, le laisser s’envoler, le regarder s’enfuir, le compter quand il se réduit, le mesurer quand il se raccourcit, l’offrir à l’éternité de notre jeunesse avant de comprendre qu’il est fragile.
Il faut aimer le temps pour le perdre avant qu’il ne revienne, pour le trouver si court et si long à la fois.
On croit le prendre, le maîtriser, le gérer, l’organiser pour mieux le perdre à nouveau, l’oublier le temps d’être heureux et en détester sa lenteur dans nos malheurs.
On le croit infini avant d’en apercevoir la fin.
On se retourne, on regarde en arrière et il nous manque, on se souvient alors de sa beauté passée, on se souvient de l’avoir maltraité.
Puis un jour on comprend qu’il nous est compté , qu’il nous est précieux, qu’il est notre ami jusqu’au dernier jour de notre vie.

On veut le retenir encore un peu, avant de murmurer dans le silence  » Comme le temps a passé vite ! « 

(Cris Broutin)

Promenade au lagon

(avec tout mon amour pour l’île de La Reunion)

Elle partit dans une longue promenade prenant soin d’écraser ses pas sur le sable à gros grains pour retrouver son chemin, si jamais elle se décidait à revenir demain.
Ses pas se faisaient plus lourds, transportant sous ses pieds ses souvenirs, tant de souvenirs qu’elle voulait garder, avec lesquels elle aimait partir, marcher et rêver.
Elle prit le chemin du lagon, celui-là même dont on ne voit jamais la fin tant il est long. Le soleil du matin monta au zenith, brûlant sa peau. Elle avançait, elle rêvait. Elle regardait danser ses pensées sur la mer. S’arrêtant parfois, regardant un caillou blanc, un coquillage rosé. Elle respirait la brise et sentait le poids du temps et des sentiments peser sous ses pieds.
Les vagues arrivaient plus près, encore plus près, effaçant ses pas à son insu. Elle marcha longtemps, dépassa les filaos et leur ombrage de douceur, les dernières habitations d’où sortaient au loin musique joyeuse et rires d’enfants. Elle accompagnait le lagon et il l’accompagnait, chacun dans le silence de l’autre. Ensemble, ils se promenaient tranquillement. On pouvait presque apercevoir au loin la femme et le lagon, comme un couple d’amoureux, main dans la main dans une balade nonchalante, au rythme de cette île qu’elle aimait par-dessus tout et qui l’aidait à respirer la vie.

Elle marcha tout le jour, salua le dernier paddle qui rentrait avec sa compagne la nuit, dit au revoir au soleil lorsqu’il partit se coucher, lui offrant en cadeau d’amitié un lit de couleurs chatoyantes de l’oranger au rosé rougissant pour disparaître lentement dans un « bonne nuit, à demain » empli de tendresse. Elle aimait regarder les couchers du soleil, si différents chaque jour. Elle marcha encore, ne voyant plus le lagon mais elle l’entendait à ses côtés. Elle savait qu’il était là. Elle captait au loin le bruit des vagues se cassant sur la barrière de corail.
Soudain fatiguée, elle fit demi-tour et décida de rentrer en revenant sur ses pas, mais hélas les vagues les avaient effacés. Tout devint si simple alors. Elle s’assit sur le sable qui avait conservé la chaleur du jour et se mit à chanter. Elle chanta jusqu’au-delà de la nuit, jusqu’à l’aube, réveillant les petits oiseaux surpris d’une présence si matinale, si loin.

Elle avait beaucoup marché, beaucoup rêvé et beaucoup respiré la vie grâce au lagon. Elle se dit que perdre ses pas n’était pas si grave, qu’elle était bien là, sur ce sable chaud, et décida qu’elle allait attendre ici au bord du lagon son enfant au yeux de braise et cette enfant au regard mauve qui viendront pour les vacances.  Elle leur présentera son ami drapé de turquoise scintillante, les regardera dormir sous les filaos, les entendra rire sous le soleil et jusqu’à la nuit, elle les emmènera voir les poissons aux multiples couleurs et les dauphins aussi qui viendront tourner, sauter autour du bateau et jouer.

Elle se mit à penser à cet écrivain qui lui plaisait tant et qui a écrit un jour : « Tout le bonheur du monde est dans l’inattendu» (Jean d’Ormesson) .

(Cris B.)

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Etat de grâce

(écrit en 2013)

Il y a des jours où la tristesse passe les mailles pourtant serrées du filet de notre vie intérieure, bien carapaçonnée, comme fortifiée en vue d’un siège imprenable, et court vers d’autres ailleurs, se loger dans le tréfonds d’autres âmes quelques instants, quelques moments, quelques temps. Notre âme se libère alors, se remet à respirer, nos sens sont en éveil et pointent vers le soleil qui les appelle, la machine de notre corps se remet en marche, nos jambes actionnent nos pieds qui se promènent sur le sable sans fatigue, notre sang se remet à battre sur nos tempes, notre estomac se dénoue doucement, notre cage thoracique s’ouvre sans douleur, la respiration redevient profonde, aérienne, fluide et doucement chaloupée, nos yeux regardent le turquoise printanier de la mer qui avance et vient embrasser les rochers. Notre regard se porte loin au large, vers les îles. Une petite musique revient habiter notre tête. On regarde les fleurs que l’on avait oubliées, dont on avait délaissé le parfum. Il y a des jours où l’on se sent léger, les pleurs s’effacent, la douleur se sauve, poussée par un air de fraîcheur intérieure. On parle peu, on est en paix, on est tranquille. On se retourne, tout est beau, tout est paisible. On sourit sans trop savoir pourquoi mais peut-être le sait-on. La magie n’est pas de connaître la cause, mais de ressentir l’état, cet état de grâce sans penser à demain qui sera peut-être un autre Printemps intérieur, puis un autre et un autre… La tristesse est peut-être partie pour longtemps ou partie très loin, elle s’est peut-être égarée en chemin. Elle nous donne un répit, tout simplement. Elle nous laisse penser, sentir, ressentir sans plus nous inféoder. Chaque instant devient une douce renaissance, une barque qui se remet à voguer, que les étoiles de jour rendent brillante. On entend ce petit sifflement de l’eau fendue comme le satin que l’on coupe.
C’est une belle journée !

(Cris Broutin)

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Les mots bleus

(écrit en 2017)

Le premier mot de la vie, le dernier mot avant la mort. Tant de mots parlés, jetés, criés, délaissés et silencieux. Les mots d’amour, ceux que l’on ose à peine prononcer, les mots de la colère que l’on crache comme une souffrance que l’on expulse de notre corps pour qu’elle n’y germe pas, n’y pourrisse pas. Les mots de tendresse qui se lisent dans mes yeux quand je te regarde, les mots protecteurs pour l’enfant qui s’endort dans mes bras. Ceux que l’on garde sans jamais les rendre bruyants, ceux que l’on dévoile pudiquement dans l’écriture… Les mots menteurs, les mots infidèles. Les mots qui nous lient et nous relient, qui nous permettent de nous retrouver sur la plage des mêmes sentiments. Les mots douleur, les mots cruels qui ne s’effacent pas de notre mémoire.

Les mots qui montent en toi et que j’entends du fond de la nuit, les mots qui seront ceux que je garderai à jamais. Les mots dans les rires, ceux qui dansent et chantent, les mots doux et enivrants que l’on goûte et que l’on boit jusqu’à la lie…. Que serait le monde sans les mots, tous les mots, le premier que l’on prononce comme une victoire et le dernier qui s’en va dans un souffle et qu’on lègue en preuve d’amour. Les mots sur un post-it, les mots gravés sur une pierre, un arbre. Un mot, un seul mot et voilà notre vie qui change de route. Les mots calmes, les mots précipités déversés en vrac dans la frénésie de nos sentiments. Les mots de joie, d’intense bonheur. Les mots qui s’éteignent dans notre gorge comme la lampe qui cesse d’éclairer nos rêves.

Une multitude de mots souvent empruntés et si mal utilisés. Les mots qui nous chavirent, ceux de cette carte postale que je mets sur mon cœur pour mieux les entendre et te sentir à la minute où tu les as écrits là-bas si loin sous les Tropiques et à la fois si proche de moi. Les mots courage pour avouer un amour trouvé par hasard que l’on attendait pas mais que l’on désirait tant. Les mots qui rassurent notre âme en perdition.

De tous ces mots, une seule espèce traversera les temps, les continents, les cultures, les mers et les océans, sous toutes les latitudes et tous les climats. Une seule espèce atteindra toujours les cœurs, ouvrira toujours la porte de l’imaginaire et des rêves infinis. Une seule espèce accompagnera notre sommeil à travers la vie. Une seule espèce sera habilitée à partir dans l’au-delà en laissant derrière elle une trace doucement parfumée de notre passage ici-bas. Une seule espèce détient le pouvoir de voir un sourire éclairer le visage de cet enfant qui souffre, de cette âme en peine qui erre et cherche son amour perdu.

Une seule espèce, la seule espèce parmi tous ces mots qui détient ce pouvoir magique de mettre de la couleur dans la vie. Les mots bleus !

(Cris Broutin)

L’étrangère et l’enfant

Pour ma Liv et M. qui m’ont inspiré ce texte

(écrit en 2013)

L’hiver battait son plein et Noël approchait à pas lents. L’enfant fut amenée en voiture dont on la fit descendre et elle marcha à côté de la dame qui lui tenait la main.  On sonna à un interphone puis on traversa un jardin intérieur pour arriver à une seconde porte qui s’ouvrit devant elle.  Lorsqu’elle vit l’autre dame, l’étrangère, elle ne dit mot et l’observa. Après quelques minutes très courtes, on la fit entrer dans un appartement. L’enfant ne connaissait pas et ne savait pas où elle était, elle restait près de la porte sans vouloir avancer un pas de plus. L’étrangère tenta de lui parler. L’enfant ne répondit pas, elle restait collée, agrippée à la cuisse de celle qu’elle connaissait, n’ayant aucun autre repère dans ce lieu inconnu, mystérieux et surprenant. L’étrangère essaya à nouveau de lui parler mais l’enfant la regardait immobile, sans rien dire. Elle se laissa déshabiller, on lui ôta son écharpe, son bonnet puis son manteau. On lui mit des chaussons. On lui présenta ses jouets familiers apportés et mis pêle-mêle dans un sac, mais l’enfant n’y toucha pas, toujours silencieuse, toujours immobile. Elle observait, regardait et ne reconnaissait aucun signe, aucun meuble, aucun objet dans cette pièce. Elle avança vers la cuisine, rien non plus. Elle accepta de sa dame à elle un verre de lait et un gâteau, puis 2, puis 3, mais refusa de bouger et de parler.

L’étrangère lui montra alors un grand sac et lui dit qu’à l’intérieur s’y trouvaient des jouets. L’enfant regarda l’étrangère pour la première fois. Elle comprenait ce qu’elle venait de lui dire, mais elle ne bougea pas. L’étrangère rapprocha alors le sac de l’enfant et l’ouvrit grand. L’enfant se pencha, se pencha un peu plus, aperçut des jouets, des animaux en peluche, des livres… Elle regarda sa dame à elle comme pour lui demander si elle pouvait…. L’étrangère sortit alors du fond du sac un petit chien, qu’elle mit en marche en appuyant sur un bouton placé sous son ventre et donna le chien à l’enfant. Le chien se mit en mouvement bruyamment. L’enfant fut surprise et lâcha le chien qui tomba. Elle le ramassa, tourna le chien sur le dos, vit de suite le bouton que l’étrangère avait actionné sous son ventre, fit de même, sourit, remit le chien parterre, et réitéra l’opération plusieurs fois. Chaque fois, son visage s’illuminait un peu plus. L’enfant souriait, elle était contente. Elle adressa un beau sourire à l’étrangère. Celle-ci ne sachant que faire depuis l’arrivée de l’enfant pour établir le contact avec elle, avait été douce et calme sans la brusquer d’une aucune façon. Elle cherchait et attendait elle aussi le moment propice. Elle aussi suivait et tentait de découvrir ce petit être si jeune au regard perçant, à la bouille ronde, elle aussi voulait entrer en communication avec lui et se montrait patiente.

Après avoir mis le petit chien en mouvement et s’en être amusée, l’enfant l’offrit à l’étrangère qui se comporta le plus naturellement du monde en retour. L’enfant se hasarda à retourner au sac, en sortit un livre qu’elle tendit à l’étrangère et vint à côté d’elle. L’étrangère hissa l’enfant près d’elle sur le canapé et ensemble, elles commencèrent à tourner les pages du livre sur lesquelles on pouvait voir des animaux. L’enfant comprit rapidement qu’à chaque animal correspondait un bouton déclenchant le son émis par le-dit animal. Elle se détendit, entama un dialogue avec l’étrangère, lui parla dans ses mots et lui répondit. Elle commença alors à élargir son périmètre de déplacement dans la pièce, amena près de l’étrangère les jouets qu’elle aimait. Elle oublia peu à peu sa dame qui l’avait amenée là, resta avec l’étrangère, se mit à parler, parler, parler, rire, éclater de rire, elle dansait, elle chantait, elle tournait, elle était tellement heureuse, quand soudain elle vit un appareil photos dans les mains de l’étrangère. L’enfant aimait les photos. Elle se livra sans peur à une séance, jouant tour à tour avec l’objectif et avec l’étrangère en bougeant, sautant et bougeant encore et éclatant de rire.  L’enfant était coquine et savait faire rire l’étrangère. Elle regarda ensuite les photos prises d’elle sur l’ecran de l’appareil et recommença en demandant « encore » et l’étrangère continua. L’enfant avait adopté l’étrangère. L’enfant était en confiance. Elle n’avait plus peur. On la monta à l’étage de l’appartement duplex par le bel escalier tout blanc, on lui montra les pièces, elle regarda, mémorisa les lieux, et s’en redescendit tranquille. Très longtemps, l’enfant joua avec l’étrangère. On lui apprit son prénom. L’enfant n’eut aucun mal à le répéter. L’étrangère avait un prénom !  Elle l’identifia. Elle était entrée dans son environnement de vie intime. L’étrangère reprit ses réflexes de Maman, trouvant tous les subterfuges pour faire rire l’enfant qu’elle avait si souvent utilisés avec son enfant il y a longtemps déjà. Ses yeux brillaient et regardaient ce tout petit bout d’Être. Elle était attendrie par sa présence.

Elles jouèrent ensemble jusque tard, jusqu’à l’heure du départ. L’étrangère au prénom rhabilla l’enfant, lui remit écharpe, bonnet et manteau. Elles repartirent toutes les trois vers la voiture. L’étrangère devenue « la dame au prénom », dit au revoir à l’enfant, à bientôt. L’enfant répéta « à bientôt » et la regarda partir. Longtemps durant le trajet de retour l’enfant prononça le prénom de la dame demandant où elle était, longtemps, très longtemps…

Deux êtres destinés à ne jamais se rencontrer venaient de faire connaissance un après-midi d’hiver. La réalité de cette rencontre avait dépassé toutes les espérances.  L’étrangère laissa découvrir une douceur infinie remontée de si loin du fond de son ventre et de son cœur, douceur devenue silencieuse depuis longtemps. La scène était belle, presque irréelle. La rencontre d’un enfant et d’une étrangère qui en quelques instants devint son amie, à qui elle fit des câlins, dont elle prononça le prénom, qu’elle réclama encore et encore après son départ et leur séparation.

L’enfant venait de compléter sa découverte quotidienne de la vie en dehors du cocon familial. L’étrangère venait de ressentir une chaleur maternelle enfouie mais jamais oubliée pour un enfant, certes pas le sien, mais en fermant les yeux, elle sentait son enfant si près, si proche…tout près d’elle, et son regard aux yeux mi-clos partit vers de lointains horizons pour le retrouver dans les images de ses souvenirs gravés en elle à jamais.

Noël était en approche !

(Cris Broutin)
(photo By Rehann Photography)

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Mon ami l’été

Toi mon ami l’été, dis quand reviendras-tu
Dis, au moins le sais-tu
Sais-tu que tout ce temps perdu…..

Reviens fleurir mon jardin, embaumer ma maison de ces odeurs sucrées et épicées.
Reviens ouvrir grand les fenêtres, entre encore au rythme d’une farandole avec la lune qui nous rejoindra le soir et au dessus de mon toit fera sa folle.
Ramène ces enfants qui rempliront ma maison de leurs rires.
Reviens séduire la mer pour qu’elle entre en pâmoison et en devienne turquoise de désir.
Reviens avec ton ami le soleil qui chaque année ambre mon corps tout entier, transforme mon regard bleu et mon sourire béat, me donnant une beauté éphémère qui m’aidera à exister.

Je suis seule sans toi, j’ai froid sans toi, mes pensées sont grises, mes nuits sont blanches et douloureuses, mes doigts sur mon clavier sont gelés, mon sourire s’est figé, ma respiration vit au ralenti, mon cœur s’est rétréci, comme endormi.
Je pense à toi, à cette enfant dont j’attends le retour en silence qui revient toujours m’éclabousser le cœur de tous ses éclats de joie que je regarde courir au bord de l’eau s’agitant à en perdre la raison  à la recherche de précieux coquillages comme un trésor qu’elle brandira en hurlant, croquant la vie à pleines dents de la hauteur de son si jeune âge, découvrant tout et s’enivrant de tout.

Toi mon ami l’été si tu ne reviens pas très vite à mes côtés, jusqu’au bout du monde, par delà l’horizon j’irai te chercher pour que plus jamais sans toi je ne me sente exilée.

(Cris Broutin)

Le voile de la mariée

(écrit en 2017)

Son amour n’avait pas duré, il n’était pas resté. Très vite il avait reculé pas à pas, avait repris et rangé ses sentiments puis s’en est allé sans se retourner.

D’elle, je revois son voile de mariée qui flottait au vent, d’une beauté translucide qui irradiait son coeur. Certains soirs lorsque la lune éclaire la mer qui se marine d’un bleu si foncé transpercé de pépites d’or qui dansent, je l’aperçois, d’une légèreté si frêle, d’un vol si doux et si triste.
Il vole, tourne et tombe dans les bras de la méditerranée. Il semble pleurer en frôlant l’écume des vagues qui tentent de l’embrasser avant qu’il ne reparte déverser ses larmes dans d’autres vagues. Parfois je crois entendre son bruissement lorsqu’il touche presque mon visage. Il se donne à la nuit comme elle s’était donnée à lui toute entière et pour toujours.

Ne reste d’elle, après sa mort, que ce voile qui se promène le soir longeant la plage, parfumé, au vol gracile, fragile, qui semble chercher celle qui le portait et qui s’offrait à celui qui l’avait quittée. En mourant elle laissa échapper son voile de mariée qui erre et se balance au gré de la brise, le soir, lorsque la nuit est bleutée.

(Cris B.)

Les âmes qui volent

Pour ma Melissa et sa Liv.

Le jour où mon enfant-nomade née au premier jour de l’été, mit au monde à son tour son enfant-sauvage qui comme par magie naquit au dernier, marquant ainsi la ponctuation et la respiration inexorables du temps de la vie, je fus ir-radiée au napalm de l’extase, de la folie et de l’amour pour la seconde fois de mon existence humaine. Je sais depuis lors que la mort, ma mort, n’existe pas lorsque je ressens dans chaque battement de mon sang l’immensité infinie de ce monde intérieur dans lequel je me promène déjà grâce à elles. J’y vois la beauté et la puissance de l’essence et du devenir, ce devenir inconnu, palpitant, exaltant. Elles m’emporteront, me transporteront à travers les temps, à travers tant et tant d’autres enfants, leurs enfants, mes enfants, des milliers d’enfants, au fil de mon avenir infini, elles me nourriront de cette substance intemporelle, éternelle et je les nourrirai.

Des images viendront habiter les rêves de ces enfants en devenir, des lieux où ils ne seront jamais allés mais qui leur seront doux à la mémoire dès le réveil. Ils penseront apercevoir un regard posé sur eux avec bienveillance, ils sentiront comme une caresse sur leur front, une brise légère, ils entendront des rires non identifiés qui pourtant leur seront familiers. Je veillerai sur eux car je serai en eux. Chaque nouveau voyage à la naissance d’un nouvel enfant sera un nouvel extase, une nouvelle ir-radiation. Mon enfant-nomade en aura bâti les fondations, son enfant-sauvage y déposera la fraîcheur de son souffle, la force puissante de ses rires, la profondeur de ses regards puis son enfant…., les enfants de leurs enfants… construiront sans relâche la chaîne des âmes qui les rejoindront pour les protéger, les rendre forts, les aider à travers les chaos et les labyrinthes ténébreux de leur vie et les sentiront s’ouvrir et se remplir de joie et de bonheur pour un nouvel été intérieur qui leur reviendra comme le temps des moissons. Ce voyage, leur voyage, a démarré et ne connaîtra jamais de fin. Il sera vallonné, parcourra le monde, connaîtra tous les horizons, toutes les saisons, sera de toutes les couleurs, vivra sous toutes les latitudes. Mon enfant-nomade à la peau couleur d’épice, aux cheveux brillants d’un noir épais comme les purs sangs que l’on monte à cru, aux yeux sombres d’une couleur si intensément profonde a déjà fait offrande au soleil de la vie de son enfant-sauvage qui lui ressemble tant mais que sa peau si claire, ses cheveux si blonds, ses yeux d’un mauve si tendre me désarçonnent et m’enivrent. D’autres enfants naîtront dans lesquels on retrouvera un regard, une voix, un sourire, une couleur, un signe, une marque indélébile comme le message d’une présence ancienne discrète, presque timide !

Ce que nous ressentons à l’intérieur de nous, ces présences bruyantes ou silencieusement envahissantes, ce tumulte, ces images, ces pensées, tout ce que certains appellent Dieu, ne serait-ce pas toutes ces âmes venues de loin qui nous habitent, courent en nous, volent à travers nous, nous protègent et vivent, vivent encore !

(Cris B.)

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