On le pressent, puis on le sent avant de sombrer. Il naît au creux de notre ventre, prend l’espace avec une rapidité violente. Il enfle et gonfle. On ressent les secousses en approche. On s’arrête, on attend, espérant qu’il va nous oublier pour cette fois mais en sachant qu’il n’en sera rien. On suit son torrent charriant des tonnes de douleur débordant de son lit, envahissant tous les recoins de notre corps. Il fait exploser nos entrailles, fait trembler nos bras, arrive d’une allure fulgurante au niveau de notre gorge qu’il étouffe. Les muscles de notre visage se raidissent puis se paralysent. On commence à manquer de souffle, on ouvre grand la bouche pour prendre l’air dont il nous prive.
Il a endommagé et sectionné tous les circuits de notre Être et en a pris le contrôle. Il poursuit sa route. Nos pupilles sont dilatées, nous ne maîtrisons plus nos mains, le sang afflue à nos tempes et tape si fort que nous luttons pour ne pas perdre connaissance. On jette alors toutes nos forces dans les quelques pas qui nous séparent de notre lit où nous savons trouver une sécurité pour l’APRES. On s’allonge, le coeur en tachycardie à son paroxysme, la tête faisant caisse de résonnance à ce bruit fracassant que l’on est seul à entendre. On le sent, on le voit se déplacer lentement, nous recouvrir avec force, nous immobilisant, prenant possession de nous. Notre cerveau fonctionne encore, on faiblit sous ses coups, on tombe peu à peu sous la brutalité sauvage de ses élans. On est vaincu, on lâche prise. On coule et on se sent tomber, comme attiré par un aimant qui nous entraîne vers le bas, vers le fond de l’océan. On est plus qu’un amas de chagrin douloureux, on glisse lentement, enveloppé d’une membrane lisse et visqueuse nous servant de prison, comme recouverte d’huile nous empêchant de nous agripper pour remonter. La douleur du chagrin nous possède en entier. On connaît tout de ce chemin que l’on doit traverser en nous soumettant, comme à chaque fois, impuissant à réagir. Les fonds sont noirs et silencieux. Pas de lumière. Le monstre nous dévore. On ouvre les yeux de notre âme dans cette obscurité abyssale et c’est alors qu’on le regarde. Il nous fait face, tel un monstre des fonds marins. Il s’immobilise avant de se délester de ses dernières éructions rugissantes.
On percoit son regard noir qui nous maintient dans notre impossibilité à nous sauver.
Un dernier regard si près de nous dans lequel on lit toujours ces mêmes mots : « je reviendrai t’anéantir de chagrin ».
(Cris B.)
(photo Yılmaz Göyenç)