À ma mère – texte écrit an mai 2024 –
[LE TUNNEL DE L’OUBLI]
Je regarde, médusée et apeurée ton temps qui passe à la fois vite et doucement, qui défile, qui trébuche et qui repart en toussotant, fragile comme une brindille et qui abandonne un nouveau petit caillou de vie derrière lui. Ce qui apparaissait hier comme étrange a soudain trouvé son explication.
Les mots changent de sens, changent de rails et n’arrivent plus à destination car ils sont oubliés pour toujours au milieu de ce champ de ruines dont la superficie s’étend à l’infini à une allure vertigineuse tel un torrent éructant et crachant que l’on sent comme une cascade d’huile silencieuse, insidieuse, vicieuse qui couvre et recouvre tes souvenirs.
Je peux voir les flocons de neige noire se posant sans bruit sur ta mémoire, te privant de la lumière des mots pour ne laisser que l’abîme d’une seule couleur, leur couleur, la couleur du néant, la couleur de la noirceur, la couleur de tes peurs.
Les évènements et les beaux moments passés te deviennent de plus en plus lointains pour te devenir étrangers et s’effacer. Les petits gestes de chaque jour, pratiqués tant de fois sans même y réfléchir deviennent des efforts qui, chaque fois, te font perdre la bataille, puis ils s’envolent et je te vois les chercher comme on cherche un enfant perdu au milieu de la foule, affolée. Tu es en marche, dans cette marche inéluctablement solitaire, parfois près de nous et parfois déjà blottie dans les replis tortueux de ton monde intérieur, cet inconnu qui n’est pas ton ami.
Le tunnel de l’oubli est juste là, devant. Celui où personne ne peut marcher avec cette Autre que tu deviens qui va lâcher ma main. Le chemin est escarpé, la route est longue et difficile, les descentes vers les morceaux de silence déclenchent ta frayeur qui fait monter tes pleurs et tes cris étouffés. La vie parfois te semble plus simple, déshéritée de tes souvenirs. Sur le pont branlant de l’entre-deux-mondes tu implores le passé de te revenir et ton regard se tourne vers demain malgré toi. Je peux sentir l’odeur du vide au fond de tes yeux. Je suis tout près pour ralentir ta marche et pourtant je perçois déjà l’écho abyssal de l’immensité silencieuse au fond de toi.
Chaque jour est une marche descendue, un pas vers l’inconnu, une entrée qui se creuse à chaque pas dans ton nouveau royaume.
Aujourd’hui je suis encore ta fille mais demain sous ton regard terrifié et interloqué je ne serai plus qu’un « Bonjour Madame, on se connaît ?
Avez-vous vu ma fille car je l’attends. J’attends ma fille ».
(27 sept. 2024) Te voilà partie !
Un irrespirable chagrin fracasse mon cœur !

Tu ne parlais plus, tes yeux ne s’ouvraient plus mais ta mémoire a conservé la douceur du toucher en sentant ma peau, mon bras collé au tien que tu tenais serré sans jamais vouloir le lâcher, ton bras qui s’emboîtait dans le mien avec les battements de mon sang qui passaient de moi à toi, ta main qui cherchait la mienne sur la barre de métal de ton lit te servant de protection et qui la prenait avec force une fois trouvée. Je savais alors que tu savais que j’étais là, que tu reconnaissais ma peau et sa chaleur puisque c’est toi qui l’avais fabriquée. Nos deux mains, aussi petites l’une que l’autre, étaient collées l’une à l’autre comme deux sœurs jumelles, nos gênes et nos cellules entraient en fusion.
Merci pour tes baisers déposés sur ma joue penchée et collée sur tes lèvres, jusqu’à ton dernier instant de vie. Merci pour tous tes « Je t’aime ma fille » que tu as prononcés si souvent avant que le silence ne les emporte et les emprisonne. Je les garde avec moi comme des petits mouchoirs brodés de dentelle. Merci pour nos longues conversations désertées de sens car ce qui m’importait était la chaleur de nos échanges avec mes efforts vains à tenter d’entrer dans ton monde, cherchant à quel endroit tu t’y trouvais, sans y être jamais parvenue, me contentant de faire semblant d’être sur le même chemin, toi dans ta nouvelle réalité et moi dans ce nouveau monde qui commençait à m’engloutir durant ces longs mois, ces dernières années, autour de nos repas, de nos cafés pris ensemble le matin, de nos après-midi et nos soirées.
Merci pour tes rires quand tu pouvais encore rire, merci pour tes longs regards plongeant dans mon âme si longtemps que leur empreinte est à jamais gravée en moi. Merci pour tous ces autres mots d’amour que tu m’as livrés avec difficulté parfois tellement ton souffle se faisait rare et lent et que je préfère conserver précieusement dans le silence de l’écriture, à l’abri des lectures. Merci pour tes prières bordées de larmes me suppliant de ne pas t’oublier, de ne pas t’abandonner sur les derniers mètres de ce dernier sentier pentu, douloureusement et mortellement glissant.
Merci pour tous tes si beaux « Merci ». J’ai pu, malgré mes doutes sur ma force intérieure, descendre une à une, ma main dans la tienne, chacune des marches qui t’ont menée devant ce grand portail qui, j’en suis sûre, t’a ouvert l’espace du Ciel et non celui du Néant. Mon âme entière a senti la rugosité de chaque marche que nous avons descendue attachées l’une à l’autre, ton regard posé dans le mien, ton souffle s’entre-mêlant à mon souffle.
Contre vents et marées, malgré le temps et les ravages de la mutilation et la démolition de ton corps et ton esprit, nous nous sommes aimées jusqu’à ton ultime respiration.
Merci Maman de m’avoir tant aimée !
(Cris B.)
27 Sept 2025
Sombre 27 Septembre – 1 an déjà !