Une si belle histoire

(Chapitre 1.) Quand Nathalie rencontra Kathrin

Nathalie rencontra Kathrin pour la première fois par une froide soirée d’hiver en 2004. Kathrin qui en fait était Héléna. Nathalie avait oublié avec le temps la raison et l’origine du changement de prénom et avait remarqué au fil du temps que certaines personnes appelaient Kathrin Héléna quand d’autres l’appelaient Kathrin. Ce soir-là, cette dernière se présentant comme Kathrin, Nathalie adopta ce prénom sans problème. Elles ignoraient l’une et l’autre que cette première rencontre allait ouvrir un océan d’amitié partagé aux multiples mélanges de tant d’émotions qu’elle allaient traverser ensemble.

Nathalie habitait un petit village du sud-est de la France et Kathrin habitait Marseille. Toutes deux avaient une amie commune dans le village, Régine, dont Kathrin était la voisine puisqu’elle y possédait sa résidence secondaire. Regine et Kathrin se connaissaient depuis de très longues années et s’aimaient beaucoup. Régine surveillait la maison de Kathrin lorsqu’elle en était absente, en passant rapidement par un petit portillon en bois qui n’était jamais fermé et qui séparait les deux terrains. Inversement, Kathrin empruntait régulièrement le même chemin pour rendre visite à Régine. Nathalie, elle, était installée au village, bien plus haut, depuis quelques années où ses parents y vivaient également.

Il faisait si froid en ce jour de janvier 2004 quand Régine prit la décision de réunir ces deux femmes qu’elle aimait beaucoup à l’occasion d’un triste événement survenu récemment dans la vie de chacune d’elles. Nathalie venait de perdre son père 10 jours auparavant et Kathrin avait perdu son mari, le bonheur de sa vie, étrangement le même jour, triste coïncidence.
Le jour de leur rencontre Nathalie avait 50 ans, toujours en activité professionnelle et Kathrin, Notaire, venait d’avoir 57 ans. Toutes deux démarraient leur long chemin de deuil, la fille et la femme de l’être disparu. Cette invitation à dîner dans un décor doux, ouatiné, sous des lumières ambrées et dans un agencement et un mobilier à la fois élégant, authentique et touffus autour du feu de la grande cheminée qui crépitait et inondait de chaleur cette grande pièce conviviale ne pouvait leur faire que du bien. Elles arrivèrent toutes deux courageuses pour leur premier dîner depuis….. le fameux jour et après des journées éprouvantes d’organisation d’obsèques, de rencontre d’amis et de membres de la famille, après des nuits blanches et agitées qui ne faisaient que débuter une longue période de reconstruction dont elles ignoraient encore tout.

Nathalie arriva chez Régine la première, elles prirent un rosé en guise d’apéritif tout en échangeant quelques mots depuis le décès de son père mais sans trop en parler, voulant profiter de cette soirée pour penser à autre chose et se laisser un peu aller. La double porte vitrée à petits carreaux qui donnait sur un grand jardin où trônait un puits de pierre d’une bonne centaine d’années s’ouvrit et Kathrin entra, habillée d’un parka jaune ressemblant aux cirés des pêcheurs, sa tête enfouie sous la capuche, son regard dissimulé derrière ses lunettes aux verres recouverts de buée hivernale. Dehors il tombait de la neige gelée qui se transformait rapidement en pluie glaciale. Elles échangèrent un sourire et avant même qu’elles ne se présentent l’une à l’autre, leur regard leur renvoya un message de contentement réciproque de se rencontrer. En suivit un sourire timide mais sincère qui précéda la découverte de leurs prénoms : « bonsoir, je suis Nathalie, enchantée », « Bonsoir, moi c’est Kathrin, enchantée également ». Elles savaient l’une et l’autre qu’elles venaient d’entrer depuis quelques jours dans le monde des « gens en deuil ». Leur regard capta et confirma immédiatement cette information et les rapprocha instinctivement comme faisant partie d’une communauté très spéciale, celle des gens en souffrance après la perte d’un proche, d’un très proche, en perdition, sans plus de repères. Le dîner eut lieu, le dîner se passa et fut traversé par des larmes qui coulaient toutes seules lorsque le sujet de la discussion s’approchait trop près de la plaie émotionnelle qui était désormais ouverte en elles. Il fut aussi traversé par moment de sourires et même de rires lorsque l’oubli recouvrait la douleur l’espace de quelques minutes pour les emporter sur une rive plus calme, plus détendue, comme téléportées inconsciemment. Un dîner à l’image de leurs deux sensibilités, calme et doux, respectueux et digne, un dîner qui posait la première pierre d’une longue et lente remontée vers la vie, mot après mot, respiration après respiration, marqué par un effort douloureux et courageux. La soirée fut comme une parenthèse suspendue. Le large espace en open space avec ses couleurs chatoyantes et sa chaleur douillette les protégeait et les mit à l’abri des regards le temps de quelques heures. Le repas de Régine, excellente cuisinière, fut exactement ce dont elles avaient besoin. Des plats simples et goûteux, tout en douceur, qui fondaient en bouche et remplissaient leurs estomacs autant que leurs âmes. Les saveurs des mets ajoutées au rosé de qualité remplirent leur rôle invisible et les enveloppa d’une douceur discrète et attentionnée. La soirée s’étirait lentement, à l’abri des assauts de la douleur, portée par un fond de jazz sortant du bout de la pièce qui recouvrait ce refuge de sonorités presque cicatrisantes. Les lumières bien que tamisées laissèrent la place aux bougies autour desquelles elles semblaient se rapprocher pour parler comme pour réchauffer leur chagrin. Elles traversèrent ces quelques heures protégées de tout, se laissant aller et laissant cette émotion ambiante entrer en elles, à l’image d’un opium qui se distille goutte à goutte. Le temps fut venu de prendre congé de Régine, pour retourner dans le froid à la douloureuse réalité. Kathrin invita Nathalie à venir prendre un café chez elle dans la semaine quand elle le souhaiterait. Nathalie en fut contente et promis qu’elle viendrait.

(photo Colors for you)

(Chapitre 2.) Traverser l’Hiver jusqu’au Printemps

Nathalie rentra chez elle comme un peu changée. Elle retourna à sa tristesse, à ses pensées, aux images de son père qui les envahissaient sans qu’elle ne puisse rien y faire mais le visage et le regard de Kathrin venait se superposer dans cet enchevêtrement de pellicule photographique qui se déroulait dans un grand charivari derrière ses paupières. Elle était entrée en connexion avec quelqu’un qui comprenait sa douleur encore mieux que les personnes de sa famille. Elles étaient au diapason de ce chagrin qui venait de les envahir violemment, férocement, tel un tsunami. Elles ressentaient et vivaient les mêmes maux, chacune entrant dans la souffrance de l’autre. Elles étaient interchangeables. Nathalie voyait et ressentait les affres de ce ravage intérieur de Kathrin et Kathrin regardait médusée la torture que les flammes intérieures provoquaient à Nathalie dans son esprit.
Chose étrange, ni l’une ni l’autre ne connaissait ni n’avait jamais rencontré le disparu de l’autre. Elles venaient de se retrouver sur la route du vide et du tumulte à la fois que la perte de ceux qu’elles aimaient venait de leur laisser. Elles venaient de se trouver à la croisée de leurs chemins de vie, portant sur leurs épaules ces tonnes de peine qu’elles s’offraient mutuellement au point même de pouvoir les échanger. Elles n’avaient vécu cela avec personne d’autre de leur entourage. Elles comprirent très vite que si leurs amis allaient bien sûr les aider à traverser ces terres balayées par les bourrasques incessantes de la tristesse, de l’impuissance, de la faiblesse à se remettre, elles avaient trouvé l’être qui allait les comprendre, les consoler, les soutenir en les remontant jusqu’à la surface du monde des vivants. Nathalie n’attendit pas très longtemps et 48h plus tard, après avoir pris la peine de remercier Régine pour ce repas agréable selon la formule consacrée, elle appela Kathrin qui l’invita à passer et partit immédiatement. Lorsqu’elle arriva chez son hôte, la neige s’était arrêtée de tomber, le soleil timide d’hiver avait déposé quelques rayons sur la grande terrasse extérieure d’une maison entourée de baies vitrées ouvertes sur le jardin, comme un signe positif dans ce dédale sombre du moment. Le bonjour entre les deux femmes fut simple, pudique et chaleureux, comme deux âmes en errance qui se retrouvent après une longue absence. Nathalie plongea son regard dans celui de Kathrin et prononça une phrase intérieurement dont les mots ne prirent pas possession de sa bouche mais que le regard de Kathrin entendit : « Je suis venue traverser l’Hiver avec vous pour arriver jusqu’au Printemps ». Kathrin lui sourit et lui répondit du même regard profond : « J’allais vous dire la même chose ». Elle fit visiter sa maison à Nathalie. Jolie maison cossue avec de gros volumes pour bien circuler, un jardin très grand, dont une partie était carrelée avec des dalles en pierre du pays. Un patio y était installé avec une toile protégeant du soleil. S’y trouvait un coin repas avec une grande table et un coin salon, le tout agrémenté de bains de soleil pour le plaisir de la sieste dans l’impatience des chaleurs estivales très attendues. Une très grande maison dont elle n’occupait que le rez-de chaussée avec le terrain, sa famille occupant les appartements aux étages supérieurs avec des entrées indépendantes, lorsque frères et sœurs venaient en vacances. Elle était la propriétaire de cette grande bâtisse et Nathalie apprit que de son origine bien plus lointaine que Marseille puisque Kathrin était de parents grecs, elle avait toujours baigné dans l’esprit de ces grandes familles méditerranéennes qui se regroupent en toutes circonstances, se retrouvent les weekends pour les repas en grand nombre et à grand bruit autour de la table, qui partagent leurs vacances au même endroit tout en se respectant et qui s’occupent de leurs anciens qu’ils gardent tout près d’eux jusqu’à la fin. Nathalie ressentit cette chaleur familiale bien que ne voyant personne car Kathrin avait pris la décision de quitter Marseille pour venir cacher sa détresse dans sa maison du bord de mer en cette période où personne ne venait jamais. Les frères et sœurs travaillaient entre Marseille – Aix en Provence et Toulon, les nièces et neveux aussi et les plus jeunes étaient à l’école ou en université. Mais surtout car c’était là que son mari dont le départ lui brisait le cœur était enterré comme il l’avait demandé. Bien que Marseillais, c’est ici dans ce village balnéaire qu’il avait demandé à résider dans sa dernière demeure. Encore un point commun avec le père de Nathalie, fervent parisien d’origine qui découvrit ce charmant village un jour et décida qu’il serait son dernier lieu de vie. Il quitta Paris à la cinquantaine, acheta une maison, vint s’y installer avec la mère de Nathalie, s’y fit plein d’amis et vécut très heureux. Il était enterré comme il le souhaitait dans la partie la plus haute et la plus ensoleillée du cimetière avec vue imprenable sur la mer. La maison du dernier repos du mari de Kathrin était à 20m de distance dans la même allée. Ni l’une ni l’autre n’en furent surprises lorsqu’elles le découvrirent plus tard.
L’invitation au café se prolongea longuement dans l’après-midi. Elles commencèrent à faire connaissance l’une de l’autre et se découvrirent beaucoup de points communs. Kathrin était notaire, nantie, grosse famille implantée depuis très longtemps sur Marseille puisqu’elle-même y était née. Profondément amoureuse de sa ville, elle en portait fièrement l’accent qui lui donnait ce charme indescriptible pour une parisienne comme Nathalie dont l’accent de la capitale n’avait jamais charmé qui que ce soit car il ne transportait pas avec lui le soleil qui éclaboussait tant le parler des régions du sud de la France. Son accent transformait le mouvement de ses lèvres lorsqu’elle prononçait les phrases et son rire chantait. Ses yeux presque noirs étaient pourtant d’une grande douceur et se posaient toujours avec lenteur sur ses interlocuteurs. Nathalie décrypta que Kathrin était une belle âme et aima immédiatement la nonchalance de son élocution, de ses gestes et sa façon de se déplacer dont elle avait doublement hérité de ses deux magnifiques origines. Bien qu’étant née de ce côté-ci de la mer, ses frères et sœurs et elle avaient été éduqués de façon très forte dans les traditions et la religion chrétienne orthodoxe des grecs. Elle imageait ses récits de repas familiaux le dimanche où la nourriture grecque était à l’honneur à la table, mariée à de succulents plats méditerranéens bien français. A eux tous, ils faisaient un pont magnifique entre ces deux rives, piliers géographiques de leur vie, n’en négligeant aucun plus que l’autre, aimant les deux à la fois et respectant les fêtes religieuses grecques afin de ne jamais les oublier surtout devant leurs anciens qui avaient quitté à regret ce pays qu’ils aimaient tant pour trouver une vie meilleure en France, s’y étaient installés, y avaient travaillé dur pour offrir à leurs enfants confort matériel et bonheur. Ils leur avaient enseigné l’amour de la France qu’ils partageaient tous et maintenaient le souvenir d’un pays dans lequel la seconde génération dont Kathrin faisait partie n’avait pas connue. Tous les enfants des générations 3 et 4 étaient encore plus Marseillais que leurs parents et grand-parents mais respectaient toutefois certains rites d’un pays qui n’était pour eux qu’une belle destination de vacances. Aucune discussion ni concession n’étaient autorisées pour échapper à ces racines qui leur avaient été transmises et qu’ils transmettaient à leur tour à leurs enfants. Un savant mélange de deux origines de beauté, de joie de vivre qui les rendaient plus riches et un peu à part.

Kathrin mit un temps de silence après ces longs échanges entre elles dont elles se nourrissaient mutuellement depuis ce début d’après-midi et demanda soudain à Nathalie : « Vous aimez les promenades sur la plage ? Je vous emmène ». Nathalie se rappellera durant toutes les années qui suivirent ce jour qui marqua le début de leur amitié et de ce rite que Kathrin venait d’instaurer. Elle reverra dans sa mémoire les centaines de promenades sur la même plage qu’elles feront pour des raisons très diverses à chaque fois, comme s’échapper du monde et du bruit chez Kathrin, faciliter leurs échanges intimes en marchant avec le regard toujours posé sur la mer, pour rire ou même pour se laisser aller à pleurer sur leur peine, en toute pudeur et lâcher prise. Le rite de cette promenade les liera à jamais. Elles feront quelques concessions parfois en emmenant avec elles la mère de Kathrin, âgée, que sa fille avait installée dans une autre partie de la bâtisse tout près d’elle afin de la voir souvent à tout moment de la journée,  et qui adorait aller marcher un peu avec sa fille.

(photo Bonsai & Suiseki)

(Chapitre 3.) Une douce cicatrisation

A cette époque Nathalie résidait fréquemment et assez longuement au village mais son activité professionnelle était encore à Paris. Toutefois elles continuèrent à échanger de temps en temps en prenant des nouvelles l’une de l’autre dans une délicatesse respectueuse. Nathalie avait une tendresse particulière pour cette femme si douce et si courageuse qu’était son amie et qu’elle appelait « Ma Marseillaise ». Quant à Kathrin, bien que Nathalie finit un jour par résider définitivement dans le sud de la France, elle était et est toujours restée pour elle « Ma Parisienne ». Ces deux petites appellations qu’elles avaient trouvées l’une pour l’autre tout naturellement sans presque jamais utiliser leurs prénoms les liait avec humour dans leurs différences géographiques dont elles souriaient bien plus qu’elles ne s’en moquaient. Elles prouvaient que les idées-reçues et nombre de préjugés étaient bien stupides et que seul le cœur pouvait réunir les êtres dans une amitié sans faille ou dans l’amour.  

Elles traversèrent le premier Hiver jusqu’au premier Printemps souvent avec difficultés mais savaient qu’elles n’étaient pas seules. Arriva le temps où elles se mirent à parler de leur disparu pour le faire vivre et re-vivre car cela leur faisait du bien. Elles franchirent les zones difficiles et les périodes des « J’aurais dû, je ne lui ai pas dit assez, je n’ai pas pris le temps, je me sens coupable… » qui sont pourtant inévitablement nécessaires et salutaires sur le chemin du deuil. C’est ainsi, à travers tous les récits de Kathrin, parfois drôles et parfois tristes que Nathalie fit la connaissance de David, le defunt mari, qui elle-même passa de longs moments avec Georges le père de Nathalie. Ils partaient parfois tous les quatre en promenade, parlaient à grand renfort de rires, revivaient des moments marquants qu’elles sacralisaient et embellissaient à la hauteur de leurs sentiments pour les disparus et qu’elles livraient comme un cadeau à leur amie. Kathrin se livra sur son amour fou pour David jusqu’au dernier jour. Elle se mit à raconter comment elle l’avait rencontré en cherchant du travail et en poussant un jour la porte de son étude notariale. Le rendez-vous d’embauche se passa normalement et David, propriétaire de l’Etude, décida d’embaucher Kathrin , très jeune et fraichement sortie de l’école de droit, spécialité notariat, avec ses diplômes en poche. Elle était ravie et trouvait de nombreuses qualités à son patron. Bien plus âgé qu’elle, il était respectueux et comme protecteur mais avec de temps en temps des petits airs d’autorité patronale envers sa jeune équipe de collaborateurs et collaboratrices. Très vite débuta entre eux deux une complicité professionnelle à toute épreuve. David ne pouvait plus se passer de Kathrin, brillante, efficace et tellement joyeuse. C’était un rayon de soleil qui avait ouvert toutes les fenêtres de cet office notarial un peu poussiéreux. L’air frais était entré dans les bureaux et l’on se mit à entendre rire les jeunes clercs de notaire, les rédacteurs, les secrétaires juridiques, les formalistes et juristes. Ce changement d’ambiance était dû à Kathrin qui savait relier les êtres les uns aux autres. David, puissant patron craint et respecté sembla découvrir son personnel, se mit à construire des petits échanges avec eux et semblait apprécier ce changement. Kathrin courait chaque matin pour rejoindre l’Office, emballée par son travail, nourrie d’une grande curiosité et heureuse de cette équipe avec laquelle elle traitait des dossiers qui s’avéraient parfois difficiles, pointus et rugueux. Mais elle mit du temps à réaliser que ce qu’elle aimait par-dessus tout était ces longues heures passées à travailler sur un dossier à bureau fermé avec David. Elle l’écoutait décortiquer l’imbroglio des documents, faire un diagnostic et finalement établir et lancer la marche à suivre qu’il transmettait alors à sa plus proche collaboratrice qu’elle était devenue, non sans avoir toujours écouté ses angles de vues et en avoir très souvent tenu compte. Lorsque Kathrin sortait très tard le soir du bureau de son patron, elle était épuisée mais heureuse. Demain elle allait diffuser le plan d’action à toute l’équipe sur le dossier du client. Au fil des mois elle apprit les textes de loi, les recherches juridiques et cadastrales, les levées financières pour les successions….. tout la fascinait. David et elle étaient devenus inséparables. David, homme marié avec des enfants, consacrait très peu de temps à sa famille car trop pris par tous les dossiers, les repas et dîners professionnels. Sa femme s’occupait de leurs enfants à la perfection. Sa vie était bien réglée.
L’une et l’autre entrèrent dans la famille de son amie. Les récits étaient pudiques, parfois humoristiques car ils appelaient de belles images qui venaient renforcer ces souvenirs relatés. Elles repartaient dans un passé proche ou lointain, sélectionnaient leurs morceaux de vie empilés dans leur mémoire tel un magasin dont on parcourt les rayons avant de choisir le produit à emporter. Certains jours elles ouvraient une boutique triste dont elles commentaient certains moments sombres, d’autres jours elles parcouraient ensemble les étagères remplies de petits bouts de temps, une heure, une journée, un événement, qu’elles ressortaient du silence comme pour les découvrir à nouveau. Elles s’aperçurent que les pièces du passé revenaient à elles sans qu’elles ne se forcent à aller les chercher. Souvent, elles s’arrêtaient, se figeaient, le regard au loin comme regardant un film sur l’écran géant et se délectaient de revoir des bribes de vie qu’elles avaient enfouies au fond d’elles. Elles partaient alors à la redécouverte d’une vie avec ses pièces de puzzle qui s’assemblaient pour faire l’histoire de leur disparu, leur histoire de vie avec lui.
Cette première traversée de saisons les porta avec précaution jusqu’au Printemps, les sortit peu à peu de la froideur hivernale qui s’était logée également dans leur corps. La douleur se fit plus tendre comme les premières jonquilles dans le pré qui annonce la tiédeur de l’air. Leur amitié était désormais scellée, silencieuse et secrète. Leurs rencontres et leurs moments de partage étaient précieux et sauvagement sauvegardés. Les conversations s’ouvrirent peu à peu sur d’autres sujets. Elles continuèrent à regarder passer l’été puis l’automne qui allait inévitablement les conduire à ce jour de janvier 2005 un an plus tard qui allait résonner dans leurs esprits comme un phare auquel elles savaient désormais pouvoir se raccrocher. Elles ignoraient encore le chemin restant à parcourir et attendaient patiemment le retour timide de la vie avec ses beaux moments et ses surprises.

(photo Colors for you)

(Chapitre 4.) Quand le temps tisse sa toile

Les deux amies traversaient désormais la vie agrémentée de moments joyeux, sereins et détendus. Les années coulaient et renforçaient cette belle amitié. Kathrin se decida à ouvrir les portes très secrètes de son intimité à Nathalie et lui présenta son fils Marc-Antoine18 ans, issu de son amour avec David.
Elle reprit l’histoire de sa belle épopée qu’elle conta à Nathalie. Après quelques années à travailler avec David, un lien très fort les unissait. Les sentiments entre les deux se faisaient de plus en plus clairs. Ils luttèrent de toutes leurs forces. David aimait sa famille, le confort douillet que sa femme avait installé autour de lui et qu’elle entretenait à la perfection. Ses enfants étaient heureux. Mais ses sentiments le portaient chaque jour un peu plus vers le bureau où il s’était aperçu depuis quelques temps que son cœur battait la chamade dès qu’il en franchissait la porte cochère et qu’il grimpait les marches  quatre à quatre pour arriver très vite au coeur de cet écrin au centre duquel se trouvaient un regard et un sourire dont il avait désormais tant besoin. Kathrin, jeune et célibataire, vivait l’arrivée de cette douceur émotionnelle avec calme. Elle était déjà terriblement éprise mais savait qu’une issue heureuse ne pouvait arriver. Elle respectait la vie de David, ses enfants et sa femme et ne souhaitait surtout pas détruire cette réalisation de tant d’années entre ces êtres . Et puis elle se disait que David, de très loin plus âgé qu’elle, ne pouvait un seul instant envisager de tout démolir, de mettre le chaos au sein de sa famille, de dévaster sa femme et ses fils pour une histoire d’amour avec une jeune collaboratrice dont il n’avait aucune certitude de durabilité. Chacun pesait silencieusement le pour et le contre. David ne pouvait se décider à se lancer dans une nouvelle étape de sa vie, la dernière vu son âge, en prenant tant de risques mais une petite voix lui murmurait au cœur « Et si c’était ta dernière tranche de vie la plus heureuse, la plus forte, la plus intense, celle qui va te ramener à toutes les joies de la jeunesse, celle qui va te libérer et te permettre d’être enfin toi-même, d’être aimé comme tu ne l’as jamais été ». Kathrin avait de son côté au fil du temps déjà pris sa décision : elle ne ferait pas un geste évocateur envers David, elle ne prononcerait pas un mot qui puisse lui donner un minuscule indice sur ses sentiments pour lui, tant que lui ne viendrait pas lui livrer son cœur. Elle ne ferait rien, mais savait déjà que si d’aventure David lui avouait son amour pour elle, elle l’accueillerait tout entier dans son amour à elle et dans son être. Elle savait être assez forte pour tout supporter.

 Ce moment arriva inévitablement. Après quelques années de tumultes intérieurs, David se décida à partager ses sentiments avec Kathrin qui les reçut comme un cadeau inestimable. Ils découvrirent alors la puissance des liens qui les unissaient et Kathrin ne se déroba jamais à ses promesses intérieures. Toujours présente et amoureuse et heureuse  lorsque David se libérait, elle accepta tout, couvrant son homme d’amour. Pas un regret, pas une remarque. Elle accepta la solitude des weekends sans pouvoir le voir, les soirées intimes très rares et jamais dans un restaurant. Elle supporta les départs en vacances de David avec sa famille, vers des destinations lointaines l’été ou aux sports d’hiver. Elle ne fêta pas un Noël, pas un seul Jour de l’An avec lui. Elle laissait David décider et organiser leurs moments à deux si précieux, ayant la joie de le voir à l’Etude chaque jour. Elle continua de voir sa famille le samedi ou le dimanche et partageait avec frères et sœurs, nièces et neveux ainsi que sa mère de joyeux repas sans jamais dévoiler sa vie intime que personne n’aurait pu soupçonner. Personne sauf deux amies de très longue date à elle, qu’elle voyait très souvent, qui venaient au village de temps en temps passer quelques jours de vacances, avec lesquelles elle sortait au cinéma, au théâtre. Comment aurait-elle pu leur cacher ce qu’elle vivait. Elles savaient tout d’elle et elles devinrent ses secrètes confidentes. Elle se décida donc un jour, plusieurs années plus tard, à les présenter à Nathalie par une belle journée d’été.

(photo by Poţi mângâia o lacrimă, poţi saruta un vis)

 Chapitre 5. La promenade du secret

David était décédé sans que Nathalie ne l’ait jamais rencontré et elle se disait que sans son départ et celui de son père, elle n’aurait jamais fait la connaissance de Kathrin. Elle ne voulait ni ne pouvait s’en réjouir mais disait simplement merci à la Vie d’avoir mis Kathrin sur son chemin quelle aurait préféré rencontrer au temps de ses amours et de son bonheur.

Chaque fois que Nathalie annonçait son arrivée au village, Kathrin fermait rapidement son appartement marseillais, donnait congé à ses amis, emportait son chien et partait ouvrir la maison du village. La première visite que Nathalie faisait à son arrivée était d’aller voir Kathrin. Toutes deux avaient besoin de leurs promenades durant lesquelles au fil des années elles riaient à nouveau, se taquinaient, riaient encore, se racontaient encore et partageaient un plaisir non dissimulé à passer du temps ensemble. Nathalie  finit par faire la connaissance des amies de Kathrin non sans crainte. Depuis qu’elle connaissait Kathrin elle se rendait compte qu’elle avait une place particulière dans la vie de cette dernière et que peut-être les amies de celle-ci en prenaient ombrage. Elle fut enchantée de voir qu’il n’en était rien. La première rencontre fut un jaillissement de soleil du sud avec ces trois femmes arborant fièrement leur accent et même quelques mots de dialect marseillais que Nathalie ne comprenait pas, ce qui les faisait beaucoup rire. Nathalie avait dans les oreilles de forts décibels d’une langue chantée et qui sentait bon la méditerranée, Le Prado et Notre Dame de La Garde et elle était aux anges rien qu’à les écouter se parler, comme seuls les Marseillais en ont le secret. Elles acceptèrent Nathalie de suite, reprochant à leur amie de ne pas leur avoir  fait connaître cette « parisienne sympathique » plus tôt. Elles se voyaient alors assez souvent le weekend et partaient désormais à quatre en randonnée dans le maquis provençal non sans s’arrêter à maintes reprises pour discuter. Ces deux amies  étaient heureuses de retrouver leur amie de toujours avec la joie de vivre revenue et Nathalie comprenait qu’elles avaient été d’une aide précieuse et d’un soutien sans faille auprès de Kathrin après le décès de David.
A l’occasion d’une randonnée les quatre femmes décidèrent de faire une pause et se mirent à papoter de tout et de rien en ce bel après-midi de juin. Kathrin demanda le plus simplement du monde à Nathalie « Et toi dis-moi, tu ne nous parles jamais de tes amours. Tu as un amoureux à Paris ? » Nathalie portait en elle cette information comme un précieux secret et se trouva soudain prise au dépourvu pour une réponse. Elle n’avait en effet jamais parlé de sa vie amoureuse à son amie, ayant très peur d’être jugée et de voir leurs relations changer. Elle ne voulait pas la perdre. En un instant elle dut prendre une décision, avouer son secret ou s’engager sur la voie du mensonge qui la mènerait sûrement au bout du chemin à une grande déception de la part de Kathrin un jour qui lui reprocherait de ne pas lui avoir fait confiance après toutes ces années d’une amitié à toute épreuve. Elle ne réfléchit que quelques microns de secondes, ne pouvant laisser un blanc après la question qui venait de la frapper et répondit le plus simplement du monde, dans le ton le plus naturel « Moi, tu sais, il s’agirait plutôt d’une amoureuse que d’un amoureux, mais je suis en effet seule depuis plusieurs années ». La demi-seconde qui suivit sa phrase lui parut une éternité mais ce n’était qu’une impression car Kathrin lui répondit avec la même simplicité, le même naturel et d’un sourire bienveillant « Je m’en doutais un peu. Mais en tout cas si j’avais été comme toi, je t’aurais épousée de suite ». Ses deux amies reçurent également cette information de façon très amicale et n’en firent pas état, ni ce jour-là, ni dans les mois qui suivirent, ni jamais. Kathrin se leva du rocher sur lequel elle avait fait une petite-pause et dit royalement « Allez les filles on y va car on doit faire un peu de sport quand même ». Nathalie sidérée reprit la marche, ne comprenant pas trop ce qui venait de se passer et se dit que sûrement Kathrin allait revenir sur cette information lorsqu’elle serait un jour seule avec elle. Mais cela n’arriva jamais. Pas une remarque, pas une seule gêne, pas une question. Kathrin avait dès le premier soir de ce dîner chez Régine en janvier 2004 adopté sa nouvelle amie, son autre, son double dans la douleur et dans l’épreuve totalement et inconditionnellement.

(photo by Steve Siesen)

(Chapitre 6). La cruauté de la Vie

Au travers de cette amitié, Nathalie appris au fil des années que même si le Temps est beau, la Vie peut se montrer dune injustice, d’une méchanceté et d’une cruauté sans faille. Elle suivit rétrospectivement la si grande histoire d’amour entre Kathrin la jeune Notaire et son maître. Entre eux démarra une profonde et intense relation. Kathrin était le refuge de David. Il venait s’y reposer, s’y ressourcer. Il s’y sentait jeune, retrouvait son insouciance d’antan. Avec elle tout était si simple. Rapidement leur amour fut embelli de toutes parts avec la naissance de Marc-Antoine. David était fou de joie. Kathrin était heureuse quoique inquiète quant à la situation familiale de son amoureux mais remplie par tant de bonheur. En honnête homme il avoua à sa femme et ses enfants que son cœur s’était envolé et avait élu résidence dans un autre quartier de Marseille, au creux d’un autre cœur et qu’un troisième garçon issu de cet amour était né. Sa femme ne manqua de rien. Il lui laissa maison et confort matériel, refusant d’imaginer un divorce une seule seconde. Il continua d’être présent pour ses fils qui cherchaient dorénavant à l’éviter tant la douleur et la déception étaient immenses. Une nouvelle tranche de vie venait d’éclore. Il vivait désormais dans son nouveau cocon auprès de celle qui lui apportait plus qu’il n’aurait pu imaginer. Cet enfant était un don du ciel à son âge où il aurait dû être grand-père. Il tomba fou de ce petit garçon qui lui rendait son amour au centuple. Marc-Antoine adorait son père qu’il voyait comme un modèle. Il grandit dans une cellule familiale remplie de rires et de tendresse. David le gâtait sans limites malgré les remontrances de Kathrin qui aurait préféré lui apporter une éducation plus sobre afin qu’il comprenne les valeurs simples de la vie. Mais David n’avait pas le temps pour cela, et répondait à toutes les demandes les plus folles de son fils sans que jamais il ne lui refusa quoique que ce soit. Marc-Antoine grandit en « enfant de riche » un peu capricieux mais avait un bon fond. Kathrin ne cessait pas de contrebalancer les outrances dépensières que David donnait à son fils par des leçons d’humilité et de simplicité sachant d’où elle venait.
Marc-Antoine atteignit l’âge difficile de l’adolescence quand le premier malheur frappa son bonheur familial de plein fouet. Son père venait d’apprendre la présence d’un cancer dont l’issue était inéluctable. Kathrin bien que terrassée par cette nouvelle, ne perdit pas son côté positif. La maladie s’installa au sein de leur foyer comme le 4eme membre et se fit de plus en plus présente avec le temps. Les étapes se passaient avec difficulté au fil des dégradations physiques de David. Kathrin s’était refermée sur sa bulle familiale, ne voyant plus grand monde sauf ses ultra-proches. Epaulée de tous, elle leur confiait souvent Marc-Antoine pour passer du temps avec ses cousins et profiter d’une vie normale le temps d’un weekend, loin des soins très lourds à domicile et des médicaments. Marc-Antoine devenait difficile car il souffrait de voir son père décliner, sa mère se cacher si souvent pour pleurer et évacuer son désarroi. Il se sentait comme prisonnier, trop jeune pour quitter le foyer parental, trop triste pour en supporter et subir l’ambiance médicalisée 24/24h qui y régnait en maître dans un silence imposé au nom du repos dont David avait besoin. Les semaines passèrent, puis filèrent et l’état de ce dernier ne laissait aucun doute quant à l’issue fatale. Encore conscient de son état, il décida d’accorder le divorce à sa femme, la mère de ses fils,  que celle-ci lui réclamait depuis son départ du foyer. En bon Notaire qu’il était, il rédigea tous les documents nécessaires à son bien être et à celui de ses fils après son départ, lui octroyant une large partie de son patrimoine et en s’assurant de couvrir financièrement les études et autres besoins de leurs deux enfants pour les années à venir. La maladie se montra longue et cruelle. David passa la première année, puis la seconde plus difficilement pour atteindre la troisième dont le corps médical n’était pas assuré qu’il arrive jusqu’à son terme du 12eme mois. Les soins à domicile, le lit médicalisé, les assistants médicaux hébergés à demeure furent remplacés par un transport en unité spéciale à la Timone pour bénéficier de soins palliatifs. Il y resta quelques mois durant lesquels il ne perdait pas conscience et restait lucide. Kathrin était désormais à son chevet chaque jour. Elle ne rentrait chez elle que pour veiller à ce que Marc-Antoine y soit également, lui faisait à manger, sortait son chien, passait quelques coups de téléphone, répondait à ses frères et sœurs sur l’état de David et retournait à La Timone, cette immense bâtisse qui lui avait pris son amoureux, le retenait et l’avait placé dans une chambre où trônaient des appareils partout qui adoucissaient ses douleurs. Le tout avec les ballets incessants des surveillants médicaux qui lui avaient été attribués, présents mais invisibles, à l’affût du moindre gémissement. Kathrin et Marc-Antoine parvinrent à passer Noël 2003 avec David et à fêter avec lui cette nouvelle année 2004 qui se comptait désormais en mois voire en semaines et peut-être en jours. David, très lucide, prit à l’occasion de cette année une décision qui allait finir de sceller pour toujours son amour pour Kathrin.

(photo Maxmaks Aneta)

(Chapitre 7.) La fin d’un bonheur sans nuage

Le mois de janvier 2004 mit un terme à l’amour infini de Kathrin et David. Ils avaient certes vécu de magnifiques années, avaient vu naître le fruit de leur amour, avaient profité l’un de l’autre avec avidité et gourmandise mais hélas pas assez à leur goût. Ils voulaient tant vieillir encore et encore ensemble, voir Marc-Antoine finir ses études, trouver un beau métier qui le rendrait heureux, voir défiler ses petites amies le weekend dans la maison du village pour enfin découvrir l’élue de son cœur. Ils voulaient…ils voulaient… tout de la vie, tout ce qu’elle avait de plus beau à offrir. Mais Kathrin dut se résoudre à admettre que la Vie était aussi surprenante que cruelle. Elle lui arracha l’amour de sa vie sans qu’elle ne puisse rien faire, la laissant seule, démunie, désemparée, avec cet adolescent qui ne pouvait pas comprendre que son père venait de le quitter, souffrant de tant d’injustice et dont la colère ne fit que décupler les mois et les années qui suivirent le départ de son modèle. La vie de Kathrin s’assombrit subitement mais elle gardait en elle cet événement devenu sacré pour elle que David avait organisé du fond de son lit d’hôpital. Quelques jours avant son départ, il avait demandé Kathrin en mariage. La cérémonie eut lieu autour de son lit dans une chambre baignée de soleil et fleurie de toutes parts. Une cérémonie simple mais tellement intense entre ces deux êtres qui se disaient au revoir sur terre en se liant à jamais dans l’au-delà. David avait pris soin de faire rédiger et exécuter ses dernières volontés testamentaires. Après avoir laissé quelques années auparavant une sécurité financière et matérielle à sa première femme et ses deux fils, il officialisa le cadeau post-mortem qu’il offrait à son Amour, son double, et à cet enfant qui lui avait donné tant de bonheur depuis sa naissance. L’immense partie de son patrimoine revenait à Kathrin, biens immobiliers en tous genres, produits financiers, l’Office notarial, liquidités ….. . Il fit éditer une clause pour Marc-Antoine, lui léguant une part importante de son héritage pour lui permettre de vivre de longues années en sécurité, mais cette clause était assortie de conditions. Cet héritage, indépendant de ce dont Kathrin héritait, était déposé sur un compte à part et seule Kathrin était habilitée à le gérer pour le compte de Marc-Antoine jusqu’à ses 21 ans. Ayant finalement compris et admis que son fils était un jeune adolescent qui ne réalisait pas très bien le luxe dans lequel il avait été élevé, il avait pu entrevoir que les années qui allaient suivre son départ seraient quelque peu difficiles pour Kathrin face à cet adolescent qui semblait s’amuser de la vie avec désinvolture sans bien prendre conscience que le confort se mérite par le travail. Il s’avouait intimement qu’il avait trop gâté Marc-Antoine et décida de le protéger en confiant à Kathrin son héritage qu’il pourrait dilapider rapidement si aucun garde-fou n’était mis en place. Sa confiance en sa nouvelle femme était immense et il savait qu’elle ferait au mieux pour conserver intact l’héritage de leur fils. Il précisa donc que Kathrin était seule gestionnaire de l’héritage de leur fils jusqu’à sa 21ème année. Dès lors, tout projet de la part de ce dernier nécessitant l’utilisation de son héritage était soumis à l’étude et à l’approbation de sa mère. Découvrant cette clause à l’ouverture du testament de son père Marc-Antoine ne comprit pas cette décision, le prit très mal du haut de ses 17 ans et entra en rébellion bien qu’aimant sa mère. Kathrin reprit donc les rennes de l’éducation de son fils, revint à des principes simples tels que finir ses études, passer ses diplômes, travailler durant ses congés pour avoir de l’argent de poche et acheter ce qui lui faisait plaisir uniquement si il en avait les moyens et pas question de demander à sa mère de tirer de l’argent de son héritage pour des choses futiles.

La vie devint plus difficile, Marc-Antoine ne souhaitant pas continuer ses études, sa mère l’y força. L’adolescence se passa difficilement mais Kathrin tint bon. Pas très présent pour consoler sa mère dévastée car lui-même dans un grand chagrin, elle se retrouvait seule face à cette perte immense et inconsolable de son grand amour et à ce fils difficile, souvent absent de la maison, aux fréquentations un peu douteuses qu’elle devait maintenir coûte que coûte sur le droit chemin. Dans le silence de ses nuits blanches, elle implorait David parti là-haut de lui donner la force de ne pas sombrer face à ce gouffre qu’il lui avait laissé dans sa vie qui était une torture au quotidien et de lutter face à tous ces tracas avec Marc-Antoine car cette force lui faisait défaut. Elle était dans les ténèbres et faisait son possible pour apparaître comme presque normale mais sa souffrance intérieure étant sans fond. Marc-Antoine atteignait l’âge de 18 ans lorsque Nathalie fit sa connaissance. Elle découvrit en effet un jeune homme très beau, typé méditerranéen par sa mère, capricieux, égoïste, sans tact, ne faisant montre d’aucune gentillesse envers elle à l’occasion de certains de ses passages auxquels elle assista. Il était poli mais ne prenait pas la peine de rester près de sa mère le weekend dans la maison du village, mécontent de devoir déjà rentrer tous les soirs chez lui à Marseille à une heure imposée à la demande de Kathrin, il se vengeait un peu le weekend en partant s’amuser avec des amis qui ne lui voulaient pas que du bien, faisait une importante consommation de petites amies qui finissaient toutes par le quitter devant son côté tellement personnel et voyant qu’elles n’avaient pas grande importance pour lui. Pilier des boîtes de nuit locales, il dépensait rapidement le peu d’argent qu’il devait quémander à sa mère qui estimait à juste titre que ce qu’il réclamait était souvent indécent. Elle limitait donc les montants à un niveau qu’il n’approuvait pas, lui faisant souvent remarquer qu’elle devrait lui sortir de l’argent de son héritage, ce qu’elle refusait bien sûr. Nathalie vit très peu ce fils que sa mère adorait et le considérait comme indigne, mais n’en parla jamais avec  son amie qui elle-même n’aimait pas trop aborder le sujet. Nathalie découvrit donc dans cette amitié une femme transpercée de douleurs brûlantes qui la dévoraient depuis la perte de son mari que rien ne semblait consoler et une mère inquiète du devenir de son fils si elle ne parvenait pas à le ramener à bon port de l’éducation. Kathrin vit en Nathalie un soutien, une honnêteté et un engagement amical très profond.
L’année 2004 fit place à 2005 puis 2006… Les deux amies se livraient et se soutenaient, marchant ensemble sur ce chemin de la reconstruction. Nathalie finit par quitter la capitale et s’installa au village. Elles passèrent de très nombreux weekends à profiter de leurs promenades sur la plage sans modération, à passer les après-midi à l’ombre sur la terrasse à se parler, à recevoir les amies de Kathrin quand elles venaient. La vie était agréable et chacune était heureuse d’avoir trouvé une si belle amitié qu’elles continuaient de protéger égoïstement.
Un matin, l’année 2012 sonna à la porte de leur refuge amical qui fêtait joyeusement son huitième anniversaire et vint jeter à la manière d’un terroriste une bombe en plein coeur de cette relation pourtant construite si solidement à l’abri de toutes les attaques et tous les assauts.  Kathrin venait d’apprendre qu’elle avait un cancer.

(photo rain & tears)

(Chapitre 8.) Quand décline le jour

A l’annonce de la maladie de Kathrin, Nathalie sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle aurait voulu trouver un mot plus fort que la tristesse et le chagrin mais ce qu’elle ressentait ne lui apportait aucune transcription par les mots à la hauteur de ses émotions. La revoici sonnée, KO, à la manière d’une boxeuse après tant de rounds à rester debout depuis 2004. Kathrin lui annonça la nouvelle le plus simplement du monde et dès la seconde où elle croisa le regard de son amie lui délivrant cette nouvelle calmement elle crut apercevoir un imperceptible sentiment. Kathrin prenait de toute évidence du recul quant à cette information et se montra positive dans son argumentation qu’elle développa à Nathalie et qu’elle allait développer à tous ceux qui allaient venir la voir et prendre de ses nouvelles les semaines et les mois qui suivraient : « Elle se savait apte à lutter, elle se savait apte à gagner, elle se savait capable de guérir…. » Mais Nathalie perçut autre chose. Kathrin avait ce calme incompréhensible non par manque de discernement, non par déni mais comme par acceptation. Elle ne semblait pas surprise. C’était comme si elle avait compris que ce mal qui commençait à l’envahir silencieusement et insidieusement était l’enfant né de cet océan de chagrin qui avait habité son corps ces dernières années depuis la mort de David. Ce monstre intérieur par lequel elle était rongée avait enfanté un nouveau monstre. Elle savait pourquoi et elle ne montrait aucune peur, aucune panique et aucun pleur ne sortit de ses yeux, jamais. Nathalie regarda cette union entre ces deux êtres dont le survivant allait bientôt rejoindre son disparu adoré dans une fusion totale.

Kathrin se mit à venir dans sa maison du village de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps. Les deux amies profitaient de la nature, des petites choses de la vie. Kathrin consacra les premiers mois de sa maladie à aller très loin dans des régions profondes de la France rencontrer ce que Nathalie appelait des « charlatans ». Elle revenait de séances mystiques ou ésotériques ou tout simplement étranges et prétendait à chacun de ses retours qu’elle se sentait mieux, plus en forme. Aucune personne de son entourage proche ne cautionnait ces surprenants voyages mais aucun d’eux ne voulait la contrarier non plus. Elle affirmait que les « gourous » s’annonçant comme des guérisseurs ne lui demandaient jamais d’argent, preuve de leur bienveillance et de leur bonne foi. Ces voyages de plusieurs centaines de kilomètres dans une seule journée durèrent quelques mois puis se firent plus rares car Kathrin montrait des marques de fatigue qu’elle attribuait aux longs voyages. Les séances de chimiothérapie faisaient elles aussi leur œuvre et elle devait faire de nombreux aller-retour dans ce centre hospitalier de Marseille devenu presque sa nouvelle maison et qu’elle connaissait hélas déjà si bien.

Marc-Antoine qui sortait de l’adolescence à l’annonce de la maladie dont sa mère souffrait devint différent. Sa réaction mature le changea brusquement. Il prenait conscience qu’il était aux portes de sa vie d’adulte et qu’il allait probablement bientôt être orphelin. Il commença à se comporter en protecteur, accompagnant sa mère partout où elle en avait besoin, restant avec elle à la maison, sortant le chien, faisant les courses. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour alléger cette mère qu’il aimait tant et avec laquelle il se rendait compte, il avait mal agi, ignorant sa souffrance d’avoir perdu son amour de toujours quand lui était tombé dans la douleur du manque de son père. Leur rapprochement mère-fils rendait le sourire à Kathrin, lui donna des forces. Les mois s’étiraient lentement. Marc-Antoine avait quitté le monde des études pour celui du travail. Enfant brillant très intelligent, il se passionna pour un projet professionnel très important et qu’il présenta à sa mère. Celle-ci en fut ravie. Elle voyait enfin son fils adoré devenir un homme bien construit dans sa tête et était très fière de l’éducation que David et elle lui avait donné. Elle écouta longuement Marc-Antoine lui présenter son projet qu’elle trouva intéressant mais qui réclamait un gros investissement financier pour achat de terrain, construction des bâtiments, achat de matériels, embauche de collaborateurs, budget marketing….. Mais elle était enchantée. Elle commença donc à lui enseigner la comptabilité pour son budget puis son business-plan, comment faire une étude de marché, un compte d’exploitation. Elle lui enseigna tout ce qu’elle savait sur les lois immobilières, les contrats juridiques….. tout ce qui avait été sa vie professionnelle. Marc-Antoine fut assidu dans cet enseignement délivré à vive allure et revint vers sa mère avec des démonstrations de grande qualité sur les secteurs qui allaient être importants dans ce projet d’envergure. Elle valida toutes ses présentations commerciales autant que financières et juridiques et débloqua de son héritage reçu de son père qu’elle gérait encore le très gros montant financier nécessaire pour que son fils se jette enfin dans la vie des affaires. Ce projet scella leur relation encore plus profondément. Marc-Antoine était heureux de l’accord et des encouragements de sa mère, et Kathrin heureuse de voir son fils passionné, sérieux, très conscient de la responsabilité qu’elle lui accordait à le laisser gérer une si grande partie de son leg que lui avait laissé David.

La première année ne se passa pas trop mal pour Kathrin mais pas trop bien non plus. Le tempo des séances hospitalières imposait son rythme. Kathrin avait perdu du poids et des cernes marquaient son beau regard laissant voir l’épuisement. La « Parisienne » et elle ne se voyaient plus très souvent au village car elle commençait à être trop fatiguée par les aller-retour depuis Marseille. Lorsqu’elles se voyaient, la discussion se faisait plus rare dans les mots et plus intense dans les regards. Nathalie aidait parfois son amie à se lever de son fauteuil sur la terrasse car la force de ses bras et ses jambes s’evanouissait. Elle observait impuissante tous ces petits signes annonciateurs de jours encore plus durs. Elle préparait les repas qu’elle apportait sur la terrasse, des salades composées que Kathrin aimait. Elles restaient maintenant plus souvent à l’ombre dans le jardin quand le Printemps et l’été furent là, abandonnant peu à peu leur promenade sur la plage. Kathrin s’intéressait beaucoup à la vie de Nathalie comme si elle voulait lui faire passer un message. Elle voulait la voir et la savoir heureuse avant de partir car depuis quelques temps, elle savait que son état ne lui indiquait rien de bon quant à l’issue. Elle se demandait ce qu’allait devenir Nathalie, comment allait-elle remplacer leurs beaux après-midi dont elles se régalaient l’une et l’autre depuis tant d’années lorsqu’elle serait partie?

La seconde année imposa à Kathrin de rester dans son appartement de Marseille. Toute sa famille était désormais autour d’elle pour l’aider dans son quotidien car trop faible. Elle continuait ses séances de chimio sans jamais se plaindre, se reposait et parlait au téléphone. Elles se virent un weekend pour la dernière fois au village sans même savoir que c’était la dernière fois. Kathrin dut abandonner ses séjours dans sa maison de vacances et n’y revint plus jamais. Les deux amies se disaient au téléphone qu’elles allaient bientôt se revoir mais savaient au fond d’elles qu’il n’en était rien. Nathalie osa demander à Kathrin un jour d’aller la voir à Marseille mais celle-ci refusa, préférant ne pas l’attrister encore plus à la vue de son état physique qui déclinait rapidement. Leur amitié prit donc le chemin du téléphone. Elles qui ne s’étaient pour ainsi dire jamais parlé au téléphone débutèrent ce nouveau mode de communication. Nathalie très frustrée n’en montra rien. Son amie lui manquait et elle partagea toutefois avec elle encore des rires et de longues conversations. Kathrin regrettait de ne pas pouvoir prolonger leurs échanges face à face surtout avec la nouvelle que Nathalie lui avait annoncé peu de temps avant leur séparation « contrainte » de par son état. Cette dernière avait en effet fait part à son amie qu’elle avait elle aussi trouvé l’amour de sa vie, l’âme avec laquelle elle était en connexion. Cette découverte la transforma, la métamorphosa car elle avait toujours su qu’un jour elle allait rencontrer le grand amour. Mais hélas elle n’eut pas le temps de partager son bonheur naissant avec son amie de cœur et se trouvait écartelée entre ce sentiment immense qui l’habitait et cette tristesse qui ne la quittait plus. Des années plus tard elle se dit que cela avait été mieux ainsi. Kathrin n’assista en effet pas beaucoup à cette folie du bonheur que vivait Nathalie mais elle n’assista surtout pas à la descente aux enfers qu’elle entama quelques années plus tard lorsque son bonheur s’envola sans rien dire et ne revint jamais. Elle sombra alors dans les profondeurs abyssales du malheur durant plusieurs années, en sortit vivante mais changée une nouvelle fois, ne croyant plus à rien et traversait depuis lors la vie avec pour seuls bagages, mélancolie, tristesse et résignation.

A la fin de la seconde année de sa maladie Kathrin demanda à Nathalie de correspondre par SMS, ayant des problèmes qui attaquaient sa voix et qui la fatiguaient terriblement lorsqu’elle parlait trop longtemps au téléphone. Elles passèrent donc du téléphone aux messages écrits et le manque se fit de plus en plus grand pour Nathalie. Kathrin fit tout ce qu’elle put pour enrichir ces échanges dont elle avait également grand besoin.
(photo Fakrul Jamil Photography)

(Chapitre 9.) De la Vie au Bonheur céleste

Nathalie ne vit jamais son amie décliner drastiquement, elle ne vit jamais son appartement de Marseille devenir une chambre d’hôpital, ne connut jamais les aides désormais installées à demeure pour répondre à tous ses besoins et veiller à sa sécurité nuit et jour. Kathrin était désormais aidée de tous les membres de sa famille qui s’organisaient pour ne laisser aucun vide entre chaque visite afin de lui apporter tout le réconfort possible. L’un lui faisait la cuisine, l’autre l’aidait à sa toilette et à l’habiller, d’autres encore lui tenaient tout simplement compagnie. Elle était maintenant transportée par véhicule médicalisé à ses séances de chimio qui l’affaiblissait de plus en plus.
Un jour, elle lui envoya un SMS qui resta sans réponse, puis un second et comprit au troisième. Kathrin n’avait plus la force. Nathalie recevait désormais les nouvelles de la part des deux amies de toujours de Kathrin. Elles la tinrent régulièrement au courant du déroulement des choses et de l’évolution de la maladie. Elles savaient la tristesse que traversait Nathalie.
Elle prit des nouvelles une fois par semaine puis deux fois car les événements s’accéléraient. Elle apprit qu’une décision familiale avait été prise avec l’accord de Kathrin. Cette dernière refusant de passer son dernier séjour en hôpital fut transportée chez une de ses sœurs qui possédait une très grande villa dans l’arrière-pays de Marseille avec un grand jardin. On y installa Kathrin avec toute la structure médicalisée que son état réclamait. Après quelques semaines, il lui devint difficile même de se lever de son lit pour tenir debout. Elle finit par ne plus avoir accès à ce beau jardin si ce n’était que par la vue depuis sa chambre et ne pouvait plus sentir sur ses joues l’air tendrement tiède et parfumé de cette Provence qu’elle aimait tant. Sa sœur était très proche d’elle dans un dévouement sans limite. Elle perdait de plus en plus souvent conscience. Le corps médical passait la voir quotidiennement. Au bout de quelques mois, alors que le Printemps avait fait place à l’été la famille n’eut plus d’autre choix que de la faire transporter en hôpital ou une équipe nombreuse s’occupait d’elle. Elle n’avait déjà plus conscience de ce qui lui arrivait. Nathalie prit un jour son courage à deux mains redoutant le pire et demanda à une des deux amies de Kathrin si elle pouvait aller la voir à l’hôpital pour lui dire au revoir. Hélas, la famille très protectrice de tous les siens avait donné des instructions : « Kathrin n’etant plus en mesure de reconnaître ses visiteurs et la maladie l’ayant défigurée au point de choquer ces derniers, elle préférait devoir leur demander de respecter leur volonté de ne pas passer la voir ». Une liste très restrictive avait été établie qui se bornait aux membres très proches et aux deux amies de Kathrin. Ne restait plus que ce fil très mince d’information. Nathalie fut reconnaissante à cette amie de Marseille de l’avoir appelée et qui essayait de la soutenir en lui disant « il est préférable que tu te souviennes d’elle telle que tu l’as connue car tu la reconnaîtrais à peine. Crois-moi c’est mieux pour toi. Conserve ton amie intacte dans tes souvenirs ». 48h plus tard, elle rappela Nathalie pour lui annoncer son décès. Une épouvantable journée de l’année 2015.


(Chapitre 10.) Une amitié dans les étoiles

Nathalie se rendit aux obsèques de son inséparable amie qui eurent lieu au village. La cérémonie religieuse se fit au cœur de l’église orthodoxe selon les rites grecques et Nathalie observa quelques différences avec une cérémonie catholique. Le chemin vers la dernière demeure de Kathrin rejoignant David se fit sous un soleil de plomb. Ensuite elle ne se rappelait plus très bien ce qui s’était passé ce jour-là. Sa peine était trop forte et les vagues de son chagrin intérieur trop puissantes.
Marc-Antoine avait été à la hauteur de l’accompagnement de sa mère qui allait enfin retrouver son père et elle en fut heureuse. Elle apprit quelques temps plus tard qu’il avait finalement élu domicile dans la maison de sa mère, non loin de la plage, y avait fait des travaux et de beaux embellissements intérieurs pour s’y sentir bien mais elle ne retourna jamais dans le petit havre de paix de son amie. Elle sut des années plus tard qu’il était devenu un homme d’affaires aguerri, talentueux, un « homme bien » comme en avait tant rêvé sa mère. Hélas celle-ci n’eut pas le temps de voir le bonheur et la petite famille de son fils devenu papa et ne put se régaler de ses petits-enfants. Elle aurait été très fière de la bonne gestion qu’il faisait désormais de l’intégralité de son immense héritage.

Nathalie resta au village deux à 3 ans, puis se mit à voyager puisqu’elle avait finalement perdu son amie et l’amour de sa vie qui s’en était allé à sa manière, la laissant dans un deuil amoureux d’une profondeur abyssale que venait encore creuser plus profondément l‘abandon de Kathrin. Dépossédée des deux univers qu’elle aimait tant, elle devint silencieuse et s’isola du monde, préférant les promenades en solitaire, la lecture et la musique qui l’aidaient à guérir peu à peu. Elle se rendait souvent au cimetière, s’arrêtait devant la tombe de son père, arrosait les fleurs et allait sur le caveau de David et Kathrin 20 mètres plus loin. Elle pouvait désormais lire sur la stèle le prénom et le nom de Kathrin et David avec leur date de naissance et de mort. La dalle était entourée d’un petit portillon en fer forgé et qui avait besoin d’une petite couche de peinture. Elle s’en occupa lorsque les chaleurs de l’été se firent moins violentes. Elle ouvrait toujours le portillon avec douceur, de peur de faire trop de bruit. Une fois celui-ci ouvert, elle se déchaussait pour poser délicatement les pieds sur la dalle qu’elle avait vu s’ouvrir pour y déposer le cercueil de Kathrin près de David. Son émotion de ce jour-là fut très forte lorsqu’elle aperçut David pour la première fois, attendant l’arrivée de sa bien-aimée tout près de lui. Un dernier regard sur ces deux êtres côte à côte qui sans nul doute, avaient déjà quitté ces planches de bois depuis longtemps pour se retrouver et se lover l’un contre l’autre pour des retrouvailles autant émouvantes qu’infinies. Plus rien ne pouvait maintenant les séparer. La dalle se referma sur eux et on ne vit jamais la lumière qui se mit à éclairer cette cavité obscure et qui, Nathalie en était certaine, brillait jour et nuit depuis.
Elle retirait les mauvaises herbes qui tentaient de s’infiltrer dans les moindres petits interstices, changeait les pots de fleurs, balayait la dalle avec précaution, redéposait les compositions fleuries et le plantes vertes selon qu’elles préféraient l’ombre ou le soleil. A l’extérieur du portillon, elle prenait le temps de s’asseoir sur la petite marche en pierre et restait là longtemps, jetant de temps en temps un coup d’œil sur la tombe de son père tout près comme de peur qu’il ne s’éclipse et repartait en pensée dans toutes les promenades qui avaient marqué et construit toutes ces années d’amitié avec Kathrin, leurs rires, leurs déjeuners au soleil sur la grande terrasse, leurs conversations agrémentées de mots ou de silences selon les jours. Toutes ces années avaient passé si vite !

Parfois elle sentait la présence de son âme-sœur la regardant de son beau regard, lui souriant et lui soufflant à son oreille dans son accent inoubliable imprégné des rayons du soleil marseillais « Parfois il arrive que l’amour le plus grand, le plus fort, le plus beau s’en aille mais l’amitié est pour toujours. Je suis là, je te guide et je ne t’oublie pas car nous deux c’est une si belle histoire ! » et Nathalie lui répondait dans le calme de ces allées du repos éternel d’une voix qui tremblait, les cordes vocales serrées par des sanglots qu’elle tentait d’étouffer pour mieux sortir les mots à haute voix « Oui, c’est une si belle histoire ! ».
(photo Paul Jolicoeur)
(photo Vastina Tufisi)
(photo de couverture by Riverberi di sogni in frammenti di vita)

(Cris B.)

FIN



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