Un dimanche d’automne au village de La Capte

(Chapitre 1.) L’ENVIE

C’était une belle journée d’automne, une de celles où le fond de l’air est encore tiède. Benjamin aimait ces journées où la luminosité revêt un filtre oranger, cette saison qu’il appelle «la saison de l’entre-deux », entre le cru parfois excessif et agressif du soleil au point culminant de l’été auquel il vouait pourtant une passion chaque année renouvelée et le froid de l’hiver accompagné de ses couleurs blafardes, diaphanes, comme une saison malade, recouvert d’un grand silence qui avait fait fuir les oiseaux et mourir la senteur des fleurs autant que dépérir le vert des feuilles. Il aimait à se promener dans les villages pour son plus grand plaisir, regarder ces mosaïques automnales que lui offraient encore les arbres, qu’il appelait des millefeuilles. Toujours prêt à s’asseoir autour d’une fontaine et écouter le bruit de l’eau tombant sur le bassin de pierre, à pousser une vieille porte, tiraillé de curiosité pour se régaler des trouvailles qui nourrissaient son âme autant que ses yeux, qui l’apaisaient et le faisaient presque sourire et retrouver sa candeur enfantine. Il se disait que plus les années avançaient ou peut-être, plus il avançait sur la route des années, il aimait ce climat tempéré d’une fin d’été, d’un début d’automne, qui lui permettait de sortir se promener sans peur d’avoir à se protéger de la chaleur caniculaire.

Par ce beau jour de weekend Benjamin décida, comme il le faisait toujours au début de cette saison-là, d’aller un peu plus loin qu’autour de chez lui. Il aimait particulièrement revenir dans ces endroits qui avaient été les siens lorsqu’il y vivait à proximité. Il redécouvrait le plaisir des lieux traversés et foulés de multiples fois. Il repensait aux journées entières passées à rêver amoureusement sur la plage en septembre, en octobre, avec un bon livre ou de la musique dans les oreilles, à flâner dans ces chemins ombragés en admirant les maisons et leurs jardins. Chaque fois qu’il le pouvait à l’époque, chaque fois que son esprit le lui réclamait, que son cœur le ressentait comme un besoin viscéral, il revenait humer l’odeur des sentiers, le grain du sable, les petits espaces verts encore fleuris, les talus en broussaille, aller jusqu’au fond des impasses de terre puis revenir comme pour volontairement admirer deux fois le passage et tout ce qui le bordait.
Ce matin-là, il ne se sentait pas trop mal et partit dire bonjour à celui qu’il appelait « son petit quartier de cœur », « son quartier d’amour », « son quartier de rêve » auprès duquel il ne venait plus jamais, auprès duquel il n’avait plus la force de revenir. Comme il l’aimait cette Côte d’Azur, comme il le chérissait « son Sud » ! Il était à lui, il était « sien » car il l’avait choisi et l’avait dans le cœur pour toujours et ce tout petit endroit était entré dans son cœur à jamais mais depuis longtemps maintenant il s’en tenait éloigné au risque de sombrer dans un désespoir intérieur dont il savait en revenir encore plus abîmé au fond de son âme et de son corps. Mais ce matin lui semblait différent. Il se leva et pris la décision de s’y rendre, comme appelé par la douceur des souvenirs émotionnels.

Il entra au cœur du village, mais ne trouva aucune place dans l’unique rue centrale et dut s’enfoncer dans quelques sous-bois jusqu’à la mer, traversant des croisements de chemins en terre battue parfois creux ou bombés, en passant par-dessus les racines des arbres qui avaient repris leur droit sur le bitume qui avait perdu la bataille et n’offrait qu’un amalgame désordonné de bosses crevassées qui faisaient le cauchemar des voitures. Il y avait encore un peu de monde au village et il se décida à s’éloigner pour trouver un petit endroit qui pouvait accepter de recevoir sa petite voiture, un haut de talus, un bout d’impasse, un petit carré d’herbe entre deux gros arbres ou deux portails où trônait fièrement le signal INTERDICTION DE STATIONNER et qui feraient l’affaire. Heureusement, il connaissait l’environnement par cœur pour l’avoir parcouru tant d’années dans tous les sens et il savait qu’il se retrouverait toujours en se repérant dans ces charmants dédales. Ce jour-là, pourquoi ce jour-là, la vie allait le rappeler soudainement à son passé, loin, très loin de ses petits tracas de parking.

(Chapitre 2.) LE VILLAGE

Le village de La Capte, sur la commune de Hyères, autrefois pauvre et délabré avait subi récemment le relooking « bobo » tant apprécié des touristes. Les bars et cafés avec petites terrasses avaient poussé comme des champignons, les petits magasins de mode et d’objets en tous genres s’intercalaient et les trottoirs autrefois mal en point offraient désormais un joyeux assemblage de couleurs douces, de mobilier simple et chaleureux à grand renfort de bois flotté, de tables poncées façon vintage, de couleurs style « bord de mer chic », le tout s’étant noyé dans ce petit coin de « verdure en bazar » faisant tous ensemble un charme décontracté.

Les maisons hier usées et fatiguées par les années et les attaques du sel de mer que leur jetaient les vents de l’hiver avaient subi une cure de rajeunissement avec leurs peintures fraichement claires, leurs larges baies vitrées laissant apercevoir un joli mobilier, leurs portillons réparés et leurs jardins rapiécés, redécorés, arrangés pour le plaisir des passants.

Mais il préférait celles qui n’avaient pas encore cédé à ce progrès inéluctable de la beauté moderne, la-même-beauté-pour-tout-le-monde. Il savait où trouver ces maisons qui avaient tant vécu, qui se montraient telles de vieilles dames, sans fard, recouvertes d’une longue histoire de vie avec leurs cicatrices par-ci par-là. Il suffisait de les regarder en silence, de les embrasser d’un doux baiser respectueux du regard pour qu’elles racontent leurs années bonnes et mauvaises, leurs saisons, leur histoire, leur jeunesse, leurs amours, leurs peines aussi. Benjamin traversa le voile temporel et se mit à voir alors ces jeunes enfants jouant sur l’herbe, cette petite-fille sautant à la corde devant le cabanon caché en retrait dont les murs n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes qui renfermaient des trésors, un sécateur rouillé, des briques, une chaise de bébé cassée, une sacoche en cuir tellement ridée et déshydratée qu’elle tombait en lambeaux, de la ferraille… Il avait la faculté de se plonger dans ces dimanches à l’instar des voyeurs invisibles où les pêcheurs se retrouvaient dans la maison, les femmes faisant des plats qui tenaient au corps et les hommes ayant le verbe haut, buvant, riant et courant après les enfants. Il traversait le temps, se téléportait et arrivait à les voir, les regardant vivre et les surprenant à raconter leur histoire au détour de chaque minute, comme cet enfant qui tomba sur une marche avec sa trottinette de l’époque et abîma cette dernière qui se fendit et perdit un petit morceau de pierre dont la cicatrice allait transporter ce souvenir à travers les ans, ou encore cette fenêtre aux joints de mastic mal faits, d’une épaisseur inégale et qui avec le temps était devenue un signe charmant de cette façade aujourd’hui rabougrie, terne, mais qui arborait sa vie avec une ultime fierté comme pour dire, « je suis encore là, je vais vous raconter mon histoire ».

(Chapitre 3.) LA PROMENADE

Benjamin trouva sa place de parking dans un petit coin où les autres gens ne semblaient pas avoir le courage de s’aventurer craignant de devoir être coincés avec impossibilité de pouvoir faire demi-tour. Il n’en était rien. En prenant un peu de courage et de risque, on tourne et au bout, l’impasse se découvre plus grande que prévu, avec un bel espace sous les arbres. Bien sûr les voitures y sont placées un peu n’importe comment en fonction du terrain amoché qui leur dicte sa loi. Il n’avait pas peur car sa voiture était assez haute et elle pouvait chevaucher une grosse racine pour se coller contre un arbre tellement âgé qu’en cadeau, il offrait de l’ombrage aux courageux venus jusqu’à lui. Il retrouvait cette place toujours libre, chaque fois qu’il s’y rendait et cela le fit sourire pour la seconde fois de la matinée. Il se disait que c’était peut-être un peu sa place à lui et qu’il y était attendu. Il avait depuis longtemps repéré le camion de pizza garé là pour l’année une fois la saison finie, le combi Volkswagen cabossé aux multiples graffitis « peace and love », aux couleurs flashy qui avait vécu au moins 100 vies, prêt à livrer des secrets d’amour qu’il était seul à détenir, une nuit sur une plage de Bali ou encore les souvenirs de belles soirées avec des étrangers se rencontrant par hasard et se retrouvant assis autour de lui grattant la guitare autour d’un feu de bois, des bières en packs de 12 déposés sur le sol et des cigarettes qui allaient griller jusqu’au petit jour. Il avait parcouru la terre, avait abrité tous les amoureux du monde, les avait protégés les jours de grandes pluies et de bourrasques. Pour eux il avait traversé des rivières sans jamais caler, s’était enfoncé sur les chemins boueux du Sri Lanka sans jamais tomber dans une ornière. Il avait écouté les rires de ses jeunes occupants en Inde, en Australie, en Espagne, en Corse, à Katmandou… Il avait été leur fidèle compagnon et avait atterri ici sans trop savoir pourquoi, comme un vieux monsieur que l’on pose là, devenu trop fragile mais pour lequel on a une immense tendresse.
Il fit un tour à pied, ne prenant jamais le même chemin que les fois précédentes, comme pour passer à tous les endroits de façon équitable et dire bonjour à chacun d’eux, comme une promenade sans faire de jaloux. Chaque coin le revoyait à intervalles presque réguliers tout au long de sa balade. Il avait un mot, une pensée, un souvenir avec chacun d’eux. Il les connaissait bien et ils lui rendaient le plaisir de le voir en se faisant beaux à chacune de ses arrivées. Ils prévenaient les oiseaux qui venaient piaffer au-dessus de sa tête, le soleil se mettait à jouer entre les feuilles à la cime des arbres car ils savaient qu’il adorait tout particulièrement regarder le ciel baigné de soleil jouant à cache-cache entre les branches des arbres aux multiples couleurs qui dansaient sous ses yeux et lui décrochaient un vrai rire. Les petites fleurs des jardins brillaient et se penchaient vers lui comme pour lui dire bonjour d’une tendre révérence. Tous ces joyeux patchwork fleuris savaient qu’il viendrait moins dans quelques temps car il craignait le froid de l’hiver et l’humidité en bord de mer, ses amies colorées s’en seront allées hiberner, les oiseaux finiront par partir eux aussi vers des cieux plus cléments. Mais aujourd’hui était une belle journée et il était là où il voulait être précisément aujourd’hui pour se sentir bien, pour respirer calmement, remplir ses yeux de belles images, découvrir de nouvelles bosses sur le bitume, une nouvelle barrière par-ci, par-là, retrouver une pancarte dans son jus qui résistait encore aux assauts du vent. Il voulait être là pour sentir le temps se ralentir jusqu’à perdre la mesure. Être un peu hors du temps dans ce lieu qui le protégeait et dont il aimait le fouillis doux et tranquille à fois.

Ses pas le portaient où ils le voulaient, sans aucune instruction, et lui, il rêvait, regardait, s’arrêtait, écoutait, parlait tout seul, se transportait, puisait un peu d’énergie. Il était là pour capter quelques vibrations positives et bénéfiques.
Il voulait et à la fois ne voulait pas revenir très souvent par ici et pourtant… Désormais, il craignait toujours ce mélange embrumé de nostalgie, de peine, de chagrin et aussi de quelques beaux souvenirs comme ses pensées nonchalantes affalées sur le sable chaud tout près de lui, comme de fidèles compagnes, ces interminables pensées qui partaient depuis  longtemps déjà vers la capitale sur un tapis volant, porteuses de soleil, de peau ambrée et sentant bon le monoï, comme pour rapprocher par la force de son esprit ces deux lieux qu’il ne pouvait occuper en même temps au même moment, cette capitale si lointaine où se trouvait une âme qui avait enfin réussi à faire battre son coeur. Ses pas le dirigeaient inévitablement vers ce petit lieu ici qu’il chérissait en secret, en silence. Il ne le montrait jamais à personne, tant il en était avare, il le reconnaissait et assumait cet égoïsme d’un plaisir qu’il ne voulait pas partager, en tout cas, pas dans un partage de masse qui n’avait aucun sens. Comme une jeune fille vierge, il s’était dit qu’il attendrait celle à qui il dévoilerait ses refuges secrets comme celui-ci, à qui il en ferait offrande, comme l’ultime signe d’un amour inconditionnel, sans peur ni retenue. Il revivait la puissance de ses sentiments d’alors, ses certitudes, ses évidences, ce débordement d’amour qui le submergeait et qu’il essayait depuis d’enfouir en lui le plus profondément possible sans y être encore parvenu, presque10 ans plus tard. Il savait qu’il allait aussi ressentir la grande douleur des engelures et des crevasses qui avaient attaqué son cœur en l’emprisonnant dans ce froid émotionnel glacial qui le faisait tant souffrir. Mais il ignorait la réaction de ce cœur presque mort qui allait surgir et l’emporter en une seconde dans les turbulences de la joie, de l’envie, de la douleur intense, fulgurante, transperçante dans un silence imposé et un regard retrouvé.

(Chapitre 4.) LE LÂCHER-PRISE

Loin de s’imaginer ce qui allait lui arriver ce matin-là dans quelques minutes, Benjamin lâchait prise au fil de ses pas, laissant la beauté et ses saveurs environnantes l’envahir, l’envelopper et le recouvrir tel un onguent, lui apportant un peu de légèreté. Il évitait de revenir trop souvent, ne sachant pas comment il se sentirait après quelques promenades par ici qui apporteraient leur lot de souvenirs, d’images et de sensations. Les minutes le rapprochaient de ce moment qu’il ne pourrait jamais oublier mais dont il ignorait encore tout. Il ne disposait plus beaucoup de temps pour venir et avait construit inconsciemment un mur de bonnes raisons et d’impossibilités de s’y retrouver.
Il y a longtemps, menant une existence de grande solitude, il avait décidé de partir pour trouver ce qu’il cherchait tant.
Au détour d’un chemin, il s’était senti bien sur ces terres varoises Il était finalement arrivé au terme de sa quête du graal et avait trouvé l’Amour, la nourriture à ses yeux la plus importante d’une existence car viscéralement fondamentale. Mais l’amour s’enfuit aussi vite qu’il avait surgi quand il avait fait briller son cœur de mille étoiles, et il se retrouva toujours dans le Var plus seul et plus démuni que jamais. Il fit disparaître de ses sorties tous les lieux sans importance pour lui et ne conserva que certaines pépites locales où il aimait revenir quand il en avait la force. Tous ces lieux qui l’enchantaient avant étaient désormais emprunts de souvenirs lourds et douloureux mais parfois il parvenait à s’y sentir bien comme ce matin. Il avait l’esprit léger, le nez au vent, les yeux bien ouverts sur les couleurs du ciel, celles des fleurs, il se régalait de la lumière matinale de cet automne qui ressemblait à un été indien. Il adorait les étés indiens qu’il appelait des « bonus de bonheur » tant il en aimait la douceur. Il était attentif aux sons lui parvenant d’un peu loin et s’approchant de plus en plus près, un petit brouhaha agréable se manifesta très distinctement à ses oreilles. Il laissait derrière lui le calme des chemins, le doux clapotis de l’eau au bord de la plage et commençait à distinguer quelques voix qui sortaient du lot, des passants qui riaient ou s’interpellaient pour se dire bonjour, les cuillères venant cogner la tasse de café des flâneurs attablés à une terrasse ensoleillée. Il s’avançait de plus en plus vers la rue du village qui regorgeait d’un sympathique petit charivari, déboucha brutalement dans le centre comme venant de traverser un rideau invisible le catapultant du monde du silence au monde tout court.

(Chapitre 5.) LE CALME AVANT LA DEFLAGRATION

Sa promenade avait été agréable, apaisante, il avait repris un peu de force en se nourrissant de cet endroit qui lui était cher, où il avait vécu tant de moments hors du temps comme une longue, très longue parenthèse jamais refermée. Il se dit que lui aussi, il allait terminer cette matinée à une petite terrasse de café. Il choisit sa table un peu éloignée des autres mais au bord de la rue car il aimait regarder les gens passer juste devant lui, à moins d’un mètre, tout près, à le frôler. Il suivit ce couple d’amoureux qui revenaient de la boulangerie où ils avaient acheté des viennoiseries que le café ne vendait pas et qui s’installèrent pas très loin de lui, puis ces amis qui s’étaient aperçus aux deux bouts de la rue et qui se criaient « salut, tu viens boire l’apéritif dans 1 heure ? », ces autres qui sortaient de la supérette avec quelques achats pour tenir le siège durant le weekend et faire des petits plats, ou ceux encore qui marchaient au milieu de la rue faisant bon ménage avec les voitures qui passaient lentement. Une ambiance bon enfant, décontractée, bobo et authentique à la fois, où l’on pouvait sentir que les gens aimaient tous cet endroit et y passaient leurs vacances par amour des lieux, de sa simplicité et sa bonne humeur.

Benjamin posa ses affaires sur la chaise à côté, retira son écharpe car il avait chaud exposé aux rayons du soleil. Après quelques minutes, il alla commander son café à l’intérieur, fut accueilli par un serveur au large sourire, revint s’asseoir et se dit que dans quelques minutes, lui aussi allait faire cogner sa cuillère contre sa tasse et apporter sa contribution au brouhaha ambiant.Ignorant tout de ce qui allait le réveiller de sa douce torpeur et le percuter de plein fouet, il laissa ses pensées s’envoler. Il portait toujours aussi douloureusement le poids du chagrin, il vacillait sous la perte d’équilibre dans ce désert de vie, vide d’amour, vide de tendresse désormais perdus. Son cœur était mort, il était froid sans force pour se réchauffer. Ecartelé au milieu de toutes ces douleurs intérieures entremêlées, il était malheureux, désespéré. Mais comme par surprise, l’heure était aux pensées positives en ce dimanche matin, il laissa donc son esprit voguer au fil du vent et accompagna ses flâneries intérieures d’un sourire invisible, fit cogner sa cuillère contre la tasse comme un enfant conscient de faire une petite bêtise pas très grave mais qui le faisait rire.

Encore quelques minutes d’évasion où il sentait le soleil l’embrasser tout entier, il mit ses lunettes aux verres teintés, s’abandonna au plaisir du regard sur la rue qui grouillait avec un charme attendrissant… Ses rêveries tourbillonnaient, légères comme pour ne pas le toucher afin qu’il n’ait pas mal. Elles étaient douces, molles comme de la guimauve fondant sur sa langue, il sentait un pansement frais légèrement mentholé déposé avec précaution sur son front puis sur ses paupières fermées. Il partit comme toujours la rejoindre dans le champ de ses souvenirs. Son corps était immobile, seuls son esprit et son regard intérieur partaient là-bas. Il l’apercevait, distinguait sa silhouette, suivait l’effluve de son parfum, s’approchait et s’arrêtait devant son sourire qui illuminait son visage et dont il ne pouvait se détacher. Le tout premier sourire qu’elle lui avait offert la toute première fois, à la toute première seconde et qu’il regardait en gros plan dans sa mémoire sans jamais se lasser, son sourire devenu immortel dans son absence. Il remontait jusqu’à ses yeux rieurs, enfantins, malicieux et terriblement ensorcelants. Ce matin, ce matin seulement, ce matin comme si rarement, il était bien et ne souffrait pas. Un matin comme les autres, un dimanche banal, mais peu lui importait le pourquoi. Il se régalait de cette pause que lui accordaient son chagrin et tous ses acolytes. Il savourait ce qu’il appelait cet « arrêt sur souffrance » qui lui permettait de ressentir en lui cette respiration disparue. C’était bon, c’était tendre, c’était doux et d’une délicieuse sensation. Il ne s’accordait pas encore le droit de se dire que depuis 3h qu’il était arrivé, c’était peut-être un beau dimanche matin car il ne savait plus depuis longtemps ce qu’était en réalité un beau dimanche matin.
(photo By Jasmina)

(Chapitre 6.) L’IMPACT

Le calcul temporel entre l’instant dans lequel Benjamin se trouvait et l’impact qui allait s’abattre de plein fouet sur lui ne se calculait plus en minutes mais en secondes à l’unité. Ce bolide était en chemin, telle une météorite qui avait entrepris sa course, sa vitesse accélérait passant à travers les couches de l’atmosphère, le système solaire et toutes les galaxies. Son angle de tir était calculé, la tête et le coeur étaient dans son champ de vision. Impossible de rater la cible. Il ressentit soudain une sensation étrange au fond de lui. Tous ses sens se mirent en alerte en même temps. Une partie de lui intérieurement observait ce mouvement qui s’opérait sans qu’il ne puisse ni l’arrêter ni léviter. Comme un film passé subitement au ralenti avec le son des bruits qui s’étiraient lentement comme des râles sans fin qu’il ne percevait plus désormais que de très loin comme d’une grotte hurlant du fond des abîmes.

Des sens qu’il connaissait bien venaient de se mettre en éveil et se rappeler à la mémoire de tout son corps. Il lui avait suffi de quelques millièmes de secondes pour les identifier. Ils ne portaient pas de nom. Ils étaient une sensation, un état. Il les avait reconnus. Il savait pourquoi ils étaient là, en lui. Il connaissait leur message arrivant jusqu’au plus profond de son être. Les alarmes sonnaient partout dans son moi intérieur, il sentait le rouge intense frapper sur ses tempes tellement fort qu’il eut peur de s’évanouir sous la douleur. Autrefois ces alertes faisaient bondir son cœur d’une joie intense mais ce matin il avait peur, son cœur s’emballait comme un char d’assaut en folie hors de tout contrôle et il ne parvenait pas à compresser la douleur, il ne pouvait plus respirer, les images de sa mémoire défilaient et le film passait en accélération intense, il voyait la bobine qui allait dérailler, il entendait le bruit de l’affolement, il le ressentait, il le subissait, incapable de contrôler son esprit et son corps paralysé, prisonnier sous l’effet du choc de ces alarmes abrutissantes. Il avait compris le message, il savait car comme d’habitude, comme autrefois, comme toujours, tout son être lui disait ce qu’il ne voyait pas encore mais qu’il ressentait : ELLE ETAIT LÀ !!! Tout prêt, à quelques mètres. ELLE ETAIT LÀ . Que faire en ces secondes qui lui paraissaient des heures. Toute sa personne était prise d’un tremblement incontrôlé heureusement invisible voyant une gigantesque boule de feu lui arriver droit dessus sans pouvoir rien faire. Figé, immobile, les pieds cloués au sol et lui cloué sur sa chaise, il ne voyait plus ce qu’il se passait autour de lui, il n’entendait plus ni les rires ni les charmants cliquetis des cuillères sur les tasses de café de ses voisins. Les sons qui l’entouraient lui parvenaient aux oreilles comme une bouillie avec des pleins et des déliés, une montagne de bouillie sonore telle un tsunami qui venait l’encercler, le recouvrir, l’engloutir, l’asphyxier et le tenir prisonnier afin que l’astéroïde le percute et le transperce avec une précision chirurgicale. Il n’arrivait pas à réfléchir, il devait absolument réfléchir mais il était dans un tel typhon qui lui semblait le faire tourner dans tous les sens sans qu’il puisse arrêter le mouvement infernal ne serait-ce qu’en s’accrochant aux parois du cylindre qui l’emportait et le malmenait. Son corps toujours immobile sur sa chaise était paralysé au contraire de ce qu’il ressentait à l’intérieur. Il était coupé en deux parties. Il se regardait incapable de bouger un doigt et se battait pour sortir de ce cyclone qui le maltraitait dans une violence brutale stridente et fracassante. Combien de temps allait-il tenir ?

Un miracle s’opéra lorsqu’il eut un sursaut de reprise de conscience. Certains sens qui l’avaient alertés se mirent en sourdine, il tenta de rassembler ses idées, parvenant très difficilement à reprendre la cohérence des événements. Que devait-il faire, qu’allait-il faire ? il n’en savait rien. Il savait seulement que les secondes, peut-être quelques minutes à peine lui étaient comptées. Ses pensées étaient désorganisées, s’entrechoquant les unes contre les autres. Il en était le chef d’orchestre mais ne parvenait pas à leur imposer un ordre de marche. Le choc de la surprise l’avait amputé de ses réflexes mentaux et physiques. Une voix lui criait « sauve-toi, tu peux encore te sauver », mais très vite rattrapée par cette autre qui lui susurrait « reste, lève la tête, ouvre ton regard et prépare ton plus beau sourire ». Il ne calculait plus les secondes. Il en sentait leur poids comme des socles de béton posés sur son esprit prêts à l’écraser. Dans un ultime effort surhumain il réussit à tourner la tête légèrement sur sa gauche dans une douleur indescriptible et une peur énorme. Il fit tourner ses yeux également et s’arrêta soudain, se figea. ELLE ETAIT LÀ, incroyablement là ! Comment cela était-il possible en ce dimanche banal d’automne ? Un hasard, une synchronicité, une évidence, un message du destin ? Il n’avait pas la force de répondre à ces questions car il savait qu’il se les poserait bien plus tard. Immobile devant la vitrine de ce magasin qu’elle regardait, à une trentaine de mètres de lui, il entama un temps de quelques minutes qui avaient arrêté le mouvement perpétuel rien que pour lui. Il pouvait l’observer, la regarder, se rappeler, revoir tout à la fois. Ignorant cet arrêt du temps, il ne se posa plus aucune question de ce qui allait arriver ensuite.

Ce moment était son moment de « souffrance joyeuse », de « tendresse douloureuse » et de chagrin disparu. Ce moment était à lui, à lui seul, et peu importait la suite. La grande horloge lui faisait un cadeau inestimable, alors il décida de le déguster de tous ses sens, de toutes ses forces, de tous ses sentiments. Après ne sera que l’après !

(Chapitre n°7.) LE RÊVE EMPRISONNÉ

Il pouvait la regarder à loisir. Il savait pourtant que cette ultime parenthèse n’allait pas tarder à s’évanouir pour le ramener à la question intérieure qu’il évitait de se poser : qu’allait-il faire dans une poignée d’instants ?  Pour le moment il la retrouvait avec tendresse à travers ses yeux. De profil, comme figée devant la vitrine, elle semblait lire avec attention et concentration des affiches collées sur la devanture. Son premier regard se porta sur ce trois-quart d’un beau tissu et d’une coupe élégante qu’il connaissait si bien et qu’elle portait tout aussi bien. Il revit de suite ses cheveux dans lesquels inévitablement, dans quelques secondes, elle allait passer sa main pour les remettre en ordre en commençant par la mèche sur le front puis elle mettrait toute sa chevelure en bataille. Il ressentait presque à nouveau la sensation de passer sa main dans cette masse soyeuse et épaisse qu’il aimait tant mais la voir refaire ce geste lui créa un sentiment d’une douceur extrême. Ce jeans bien sûr qui faisait toute sa personnalité avec ses bottines en daim beige à l’allure de petites bottes de cowboy . Aujourd’hui elle portait le polo blanc col en V, de maille souple et brillante, qui était son préféré, sur lequel tombait négligemment une chaîne et des bijoux qui y étaient suspendus. Comme d’habitude elle avait ses mains dans les poches de son jeans. Il aimait ce mélange savoureux d’élégance nonchalante, de charme féminin dans les mouvements de ses gestes. Il ne vit que cela, il ne cherchait rien d’autre, c’était déjà tellement tout ce qu’il aimait regarder à la voir là, si proche. Un film muet dont il n’avait que les images à savourer.

Le délice de ce moment qui était déjà gravé dans sa mémoire finit par s’interrompre lorsqu’elle bougea. Le cœur de Benjamin s’emballa à nouveau comme un cheval fou. Elle stoppa, continua de lire mais son corps indiquait qu’elle allait se remettre en marche et donc venir droit sur lui. Toujours assis, toujours incapable de bouger, il ne se décidait pas à savoir ce qu’il devait faire, lever les yeux et croiser son regard, ce qui leur déclencherait à eux deux un sourire, la surprise de cette rencontre, des mots mais quels mots ?  Ni l’un, ni l’autre n’avait cette facilité d’utiliser les mots dans la parole. Leur communication était plutôt dans les silences des émotions. Peut-être devait-il éviter ce regard perçant qui allait entrer dans le sien si jamais il levait les yeux, peut-être était-ce mieux ainsi puisqu’elle l’avait désiré, alors pourquoi forcer et dévier le chemin d’une décision qu’elle avait prise il y a longtemps qui lui paraissait à lui une éternité. Il n’eut pas le temps de réfléchir car son être invisible allait se manifester à son grand regret. Elle se tourna, fit face à la rue, reprit sa marche sur le trottoir de droite, dans 30 mètres et 5 secondes elle allait passer devant lui et l’aura probablement aperçu avant en regardant droit devant elle.
C’est alors qu’il devint incapable de donner les bons ordres à son cerveau. Il voulait se lever, se tenir droit comme pour traverser la rue, descendre de la terrasse en pilotis de son café, se trouver au point de rencontre au terme des 5 secondes, il voulait la revoir, la voir sourire au croisement de leurs regards, il voulait, il voulait, il voulait….. Les 5 secondes étaient écoulées, elle arriva, passa devant lui sans le voir. Resté assis à sa table, la tête baissée cherchant encore ce qu’il allait faire et comment il allait faire, ses lunettes foncées toujours sur son nez, engoncé dans son écharpe qu’il avait remise ayant un peu froid, elle ne le vit pas, ne fit pas attention et aucun de ses sens à elle ne lui indiquèrent qu’il était là, tout près. Elle passa devant lui à le frôler. Il ne sut comment ses yeux s’ouvrirent et il eut juste le temps de voir une partie de son  trois-quarts, son jeans et ses bottines. Il tenta en vain de redresser son visage à la dernière seconde mais il n’y parvint pas. Elle dépassa le point d’impact, il tourna alors la tête vers la droite et la regarda partir de dos très longtemps, jusqu’au bout du bout de la rue du village. L’impact avait eu lieu et il avait implosé.

Il attendit et finit par partir rejoindre sa voiture garée sur son talus contre le gros arbre, s’installa à l’intérieur, mit quelques temps à démarrer puis rentra doucement chez lui. Sa tête était vide, sa tristesse était immense, la période l’ « Après «  démarrait avec sa longue traversée de chagrin.
Une fois rentré il ferma la porte derrière lui, tira immédiatement les rideaux qui laissaient entrer trop de soleil dans la pièce, prit deux comprimés, mit un disque de jazz, alla s’allonger sur le canapé, se recouvrit d’une couverture, ferma les yeux. Les larmes roulèrent encore longtemps sur ses joues après qu’il ne sombra dans l’abîme du sommeil. Il se dit avant ce voyage dans le silence que décidément, elle manquait follement à sa vie.

FIN

(Cris B)
(photo by Art Gallery)

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