[Je crois avoir aperçu Dieu]
Ticket for the last show 09 Dec 2017
Cher Monsieur Hallyday, je suis allée voir votre concert, que dis-je, votre spectacle, le dernier show de votre longue carrière avant votre départ pour un repos bien mérité vers Saint Bath, votre île de cœur, dans votre nouvelle demeure baignée de soleil, face à la mer, face à la route « pour regarder passer les gens» comme vous l’avez demandé.
Le thème de votre dernier show était à votre image, grandiose, hors norme. Le sujet de ce thème était surprenant et vos fans et moi avons mis du temps, beaucoup de temps à le comprendre après que vous nous ayez habitués à vos arrivées et vos départs de scène si originaux, si artistiques avec ce poing refermé s’avançant au-dessus de la foule, ces lunettes laser balayant des centaines de milliers de fans venus vous voir, cette scène s’ouvrant sous vos pieds nous privant de vous en direct, Dracula et son entrée saisissante et même l’arrivée sur le Stade de France en hélicoptère. Nous nous demandions ce qu’allait bien pouvoir être ce dernier spectacle annoncé comme l’inoubliable show, your last show.
Ce fut le spectacle à la hauteur de votre démesure incomparable et incomparé. Quelle idée de génie que ce cortège ! On se demandait sur quelle scène, dans quel Stade ou Parc vous alliez l’organiser car le secret a été bien gardé jusqu’à la fin. Aucun des lieux où vous avez performé jusqu’à ce jour n’était assez grand pour vous cette fois-ci, pas même le Champ de Mars. Vous nous avez offert un spectacle à ciel ouvert sur la plus grande scène du pays, une scène géante, la Capitale, votre Capitale, notre Capitale, dans votre pays, notre pays. Vous souhaitiez en effet une place pour chacun de vos spectateurs et ils étaient nombreux, un million ou plus. Seule Paris pouvait les recevoir tous sans limite, pas de strapontins, que des fans debout tout contre vous. Votre dernier show était gratuit. Vous nous l’avez offert à nous, à nous tous.
Vous avez planté le décor : Paris, un grand ciel bleu et lumineux, départ du Mont Valérien, arrivée silencieuse Porte Dauphine puis départ de l’Arc de Triomphe, descente des Champs-Elysées jusqu’à la Concorde et ligne droite vers l’église de la Madeleine par la voie Royale. Ce nouveau show était un show en mouvement, une idée originale qui l’a rendu différent de tous vos concerts précédents. La projection sur scène nous a fait entrer dans votre décor, nous avons quitté nos fauteuils et avons été précipités dans cette réalité irréelle. Un immense concept artistique auquel vous avez ajouté des effets spéciaux uniques. Vous avez choisi le thème du passage de la vie à la mort, la route qui part d’ici vers l’au-delà. A voir arriver sur scène un long cortège en chenille, avec un corbillard gris entièrement vitré nous laissant découvrir un cercueil blanc immaculé m’a impressionnée je vous l’avoue. Qu’auriez-vous pu trouver comme nouveau thème pour ce nouveau Show après tous ceux que vous nous avez fait le plaisir de partager pendant tant d’années ! Ce corbillard entouré d’un cortège de motards en forme d’étoile carrée nous a conquis par sa beauté dans son effet scénique des plus élégants. C’était sans vous connaître d’imaginer que vous alliez vous contenter de ce décor. C’est alors que d’autres tableaux sont venus assurer le show sur l’écran de cette scène géante. C’est alors que nous avons pris conscience de votre puissance créative mise à la disposition de votre art lorsque nous avons vu cette horde de bikers, 1000 bikers et plus, chevauchant collés-serrés derrière l’étoile silencieuse et nous avons alors compris que vous vous étiez représenté dans ce cercueil blanc, qu’il était Vous, que c’était Vous. Vous arriviez droit sur nous avec votre armée vrombissante vous poussant et vous protégeant à la fois. J’ai eu un flash de l’arrivée d’extra-terrestres débarquant sur terre avec leur soucoupe volante dans la Rencontre du 3ème type. On ne voyait que les phares des motos de la police nationale dans un nuage moiré à la fois trouble et flouté au kérosène qui les rendait indiscernables de précision pour mieux créer l’effet étrange nous laissant médusés.
Et la musique descendit de ce ciel si clair, Votre musique, comme pour couvrir le silence thématique mortifère et mortuaire. Le show était à son paroxysme, le thème, le décor, les tableaux, les effets spéciaux et cette musique emportant tout sur son passage. Vous arriviez porté par elle, comme marchant au-dessus du sol, tel un ange aux multiples puissances, aux multiples pouvoirs qui commence à prendre son envol et qui s’avance sur le tarmac, faisant quelques arrêts, le regard bleu électrique scrutant cette foule en liesse dans un partage et une communion mêlant respect, dignité, stupéfaction et fracas sonore. Nous avions la fièvre. Nous voulions toucher ces Harley vrombissantes, hurlantes, presque menaçantes. Je voulais toucher ces corps recouverts de tatouages à votre effigie et celle de votre vie pour faire passer cette force de courage et de liberté dans mes veines, pour devenir eux et rejoindre votre armée. Une avancée Christique, telle était l’idée principale de ce show dont les effets entraient en nous lentement, profondément, pour nous marquer à jamais.
Vous avez su, comme à votre habitude, allier le feu de la fureur de vivre aux douces sonorités de jolies ballades que nous écoutions, privés de votre voix, sur ces derniers mètres où vous êtes arrivé dans une douceur infinie, à pas feutrés, jusqu’au perron de cette église où nous pensions aller chanter vos louanges et pleurer en silence, nos yeux bouffis cachés derrière d’épaisses lunettes noires et nos pleurs étouffés dans nos mains, nos mouchoirs et nos manteaux. Dans un silence céleste, vous étiez là, immobile, tout de blanc vêtu scrutant la foule immense comme suspendue à votre regard, à votre présence. Pendant une seconde on aurait pu croire que vous alliez enfin sortir de cette boîte blanche, que nous allions vous voir en lévitation, dans une ombre transparente et translucide à la fois, bougeant lentement sur place, tel un voile prêt au départ pour aller toucher ce ciel si bleu, attendant le signal de la tour de contrôle. Il n’en fut rien. Le Show continua et le tableau changea. Nous sommes passés d’un décor extérieur à un décor intérieur baigné d’une lumière tamisée. Et tel un magicien vous avez transformé une église en cathédrale, Votre cathédrale, si grande, si vaste, si haute que nous avons pu tous entrer pour continuer le show. Vous étiez là, votre présence était au paroxysme de sa puissance et nous transportait, vous étiez lumineux à travers votre absence.
Ce qui suivit fut comme une transcendance émotionnelle, de celle qui range certains humains dans la catégorie des Êtres extra-ordinaires. La fin du Show démarra alors dans toute sa force orgasmique dont vous seul avez le secret et vous nous avez embarqués avec vous, dans Votre âme, dans l’âme de votre musique. Nashville, Tennessee et toute la Nouvelle Orléans étaient là comme pour une soirée autour du feu avec ces guitares sèches qui caractérisent si bien ce blues et ce rock que vous aimiez tant. Elles avaient la couleur ambrée de cette Amérique dont vous nous avez fait découvrir tant de choses, cet art de vivre que vous seul déteniez sans être américain, ce qui a été le plus grand de tous vos charmes. Vous avez pris possession et avez embrasé la maison de votre Dieu une dernière fois avant de monter le saluer. Il vous a laissé les clés de sa maison sur terre pour quelques heures et c’est là, précisément que vous avez livré votre dernier Show, le plus beau, le plus intense, le plus illuminé, le plus joyeux, le plus chaleureux. Votre musique a envahi cet espace comme pour nous dire que vous partiez heureux à nous voir heureux, tapant des mains sous ces airs que nous avons tant écoutés et qui passaient dans nos veines. Votre façon bien à vous sûrement de distribuer l’hostie. Vous avez enfourché votre Harley et nous vous avons suivi au son de la musique, cheveux au vent. C’est alors que vous nous quittiez, nous les vivants, vous deveniez moitié ange, moitié rebelle dans cette métamorphose métaphysique. Un dernier voyage en Amérique, votre Amérique que nous avons adoptée avec vous, grâce à vous et à travers vous, la Route 66, la traversée de tant d’états partant de l’Alabama jusque dans le Wyoming, direction le Colorado, la Géorgie, le Kansas, le Massachussetts, le Montana, le Nevada, le Mississippi, le Texas, Road Island… sans oublier le Tennessee, les chutes du Niagara, le California Dream, l‘Ouest Américain, les canyons et les rocheuses sauvages, tous vos road-trips en quête de grands espaces. James Dean était du voyage.
Vous nous avez téléportés de votre cathédrale dans votre monde intérieur, vos folies, votre envie puissante de vivre. Les murs sont tombés en silence, la voûte s’est ouverte, nous nous sommes sentis comme soulevés par une furieuse envie de liberté chevillée au corps et au cœur.
Votre musique dans ce lieu devenu célestement inoubliable auquel vous veniez de donner un nouveau baptême résonnait, comme déjà nous parvenant d’ailleurs, d’un ailleurs d’où vous nous envoyiez ce vent chaud mêlé de surpuissance et de fragilité à la fois. Vous nous quittiez dans une force de vie en musique jamais égalée, vous montiez doucement sous nos yeux vous présenter à votre Dieu car il était l’heure, nous vous avons accompagné et nous vous avons vu arriver au ciel en musique sans jamais cesser de porter ce regard si tendre, si doux sur nous. Aucun mot, pas de mot, juste votre regard si bleu et votre musique sans votre voix qui en disaient long sur votre message. Une sortie de scène assourdissante à en faire trembler la terre, pour une lente montée au ciel, prenant votre temps, pour être sûr de nous avoir tout donné jusqu’au dernier instant, tout de vous dans ce dernier Show.
Je ne connais pas votre Dieu mais à vous regarder monter et traverser la voûte céleste, à ressentir ce que vous laissiez à jamais en nous derrière vous, j’ai soudain eu un doute. Et si Dieu existait ! Vous semblez l’avoir effleuré sous nos yeux ébahis.
(Cris B.)