Comme hier, elle semblait surprise tout en savourant silencieusement son bien-être intérieur. C’était une belle journée, une belle semaine. C’était une jolie saison murmura t-elle en prenant soin de ne livrer cette pensée qu’à elle seule.
Le temps, ennemi d’hier, ami d’aujourd’hui, tantôt bourreau, tantôt ange au pouvoir salvateur, toujours là, présent, silencieux, au regard rempli d’une bienveillance souvent dissimulée et tardivement récompensée. Le temps, elle vivait depuis si longtemps avec le Temps, lui qui l’avait créée, façonnée. Deux amants passionnés, deux amis inséparables. Elle l’aimait passionnément lorsqu’il se montrait si avenant autant qu’elle le combattait en le détestant de la démunir de sa vie.
Avec le temps les plaies béantes, grossièrement recousues à la va-vite pour contenir les épanchements du sang de son cœur et de son âme avaient fini par cicatriser ne laissant plus qu’une fine trace de leur passage. Elles avaient emprisonné la douleur pour toujours sous ces barreaux de fils qu’elle était seule à voir, seule à ressentir tout au fond d’elle, cette douleur devenue son ADN.
Elle avait fait mal au Temps, l’avait bafoué, se riant parfois de lui. Elle avait cru au temps éternel se disant trop souvent qu’elle avait bien le temps puisqu’il ne finirait jamais d’exister. Parfois elle avait à peine senti le temps passer sur elle, comme l’instant fragile d’une caresse. Elle s’en était amusée et ils avaient souvent combattu jusqu’à l’aube, jusqu’au bout de ses nuits blanches.
Le temps, c’est la prière qu’elle adressait au ciel depuis si longtemps. Le temps de soigner ses blessures, le temps pour se reconstruire, le temps pour rêver, le temps pour rire et respirer. Confinée malgré elle, prisonnière de sa liberté de mouvement, elle flirtait enfin avec le temps, redevenait cette jeune fille aux cheveux blonds, aux yeux bleus et au regard attendri dans les bras du Temps, revenu vers elle et qui l’enveloppait.
Quelle douce sensation que de sentir la lenteur du temps qui se pose, restant en suspension comme pour nous dire « Regarde, je t’offre le plus beau de tous les cadeaux, celui de prendre ton temps ».
Elle perçut des sons au cœur de la montagne qu’elle n’identifiait pas car elle n’avait jamais le temps de les découvrir. Sa mémoire s’ouvrit, la prit par la main, l‘emporta loin, très loin au fond de son âme. Elle revit le temps qu’elle avait pris pour fabriquer à la glaise de son amour cet enfant, sa lumière de vie qui allait la guider. Elle reconnut la saveur émotionnelle de tant de moments tombés dans l’oubli de sa première conscience, trop engloutie dans cette course frénétique à la vie, ressurgissant à la surface comme une lente vague lui ramenant des morceaux de Temps pour son éveil.
Elle voulait voir le Temps comme un ami et redoutait d’autres luttes, d‘autres combats avec lui. Elle ne voulait plus que le meilleur de lui. Plus sa vie défilait à grande vitesse, plus elle se lovait au creux de lui pour ne garder et n’emporter que le meilleur de lui le jour du grand départ sans retour.
Elle croyait à la montée céleste et voulait s’y promener avec ses bagages de vie remplis des plus beaux morceaux que le Temps y aura rangé à l’intérieur avec délicatesse, ces morceaux qui la rendront si légère là-haut, tout là-haut. Elle ne voulait du Temps que ces seules marques d’affection et de douceur.
Le temps ne creuse son empreinte que par l’instant fragile d’une caresse !
(Cris B.)