Le passage à une nouvelle année, c’est un pas de plus qui nous éloigne de notre première demeure, le ventre de nos mères et un pas de moins qui nous sépare de notre dernière demeure, là-bas, là-haut … Ce sont encore des peines qui viendront charger nos épaules, de nouvelles joies qui rejoindront le panier déjà bien rempli de notre vie, de nouveaux enfants beaux comme un ciel brillant immaculé de bleu, des amis qui partiront sur la pointe des pieds, des amours qui s’évanouiront sur la route d’un blanc laiteux vers d’autres ailleurs, même le plus grand d’entre eux tournera la tête et s’enfuira, des lieux encore inconnus qui nous émerveilleront, des rires qui exploseront, des larmes séchées abandonnées qui feront place un jour à de nouvelles larmes toutes neuves. C’est une page que l’on croit tourner et qui nous rend plus forts le temps de quelques heures, sans savoir que ce ne sera qu’une page de plus sur laquelle nous avons écrit nos bonheurs, nos amours, nos morts, tous les noms de nos si beaux enfants, nos épreuves… Chaque page porte sur elle, en elle, les traces à jamais creusées de nos griffures, nos brisures, nos cicatrices, nos ravins, nos vides, nos extases et nos bonheurs, nos joies immenses, nos regrets, nos remords, nos « toujours », nos « jamais », nos « encore, nos « je t’aime », …
Le passage à une nouvelle année, c’est ce portillon invisible planté là, à ce moment-là, qui nous redonne des forces pour demain quand elles nous ont abandonné hier, pour mieux nous faire continuer le chemin sans jamais rien nous promettre vraiment en nous enivrant de ces petites lucioles dansantes qu’on appelle les rêves, l’espoir, l’attente, le courage, la force, la résilience, le renouveau, la résurrection ou le « nouveau-moi » qui ne sera rien d’autre que « nous » ! ….. Cet étroit passage, le temps d’une nuit où l’on peut regarder vers hier avec le désir ultime de faire marche arrière ou la peur sauvage de courir et fuir.
La lumière toute proche d’une nouvelle année qui nous regarde droit dans les yeux et nous frôle le cœur et l’esprit c’est croire que nos plaies se refermeront à l’ombre du cerisier de l’oubli qui fleurira à l’arrivée du Printemps, c’est oublier, le temps d’un instant, qu’on ne peut rien effacer, rien oublier.
C’est cette longue nuit dans le silence où tout paraît possible, où notre poids terrestre perd sa gravité pour s’envoler vers cet avenir inconnu qui dès demain, deviendra à son tour notre passé, jusqu’au prochain portillon. C’est la nuit où notre avenir se déroule devant nos yeux car nous le dessinons à notre image, à celle de nos envies, de nos besoins, de nos prières, de nos perfections.
Le passage à une nouvelle année, c’est continuer d’avancer sous le poids de nos chagrins, de nos faiblesses, de notre fatigue pour se sentir à nouveau si léger à la première brise d’un regard qui viendra se poser sur notre visage un soir de Septembre, à la fin de l’été, dans la douceur d’une belle journée aux couleurs si chaudes qu’elles en ralentiront l’horloge du temps rien que pour nous.
Le passage à une nouvelle année c’est croire que nous laissons à terre le baluchon sur notre dos qui paralyse nos épaules et engourdit nos muscles pour enfiler une écharpe de dentelle si légère qu’elle aura ce pouvoir de nous transformer.
C’est alors que l’on réalise que ce passage si étroit du temporel à l’inconscient, de la vie au rêve, des peines aux espoirs est le seul chemin creusé par les Hommes pour essayer de trouver notre yin et notre yang dans la cohue des années qui charrient peines et bonheurs en vrac sans date limite de « fin de consommation ». L’Homme a besoin de ces moments pour se poser, se reposer, faire une pause, fermer les yeux, entrer dans le silence, « son » silence, abandonner le réel pour l’imaginaire pour reprendre des forces, se remettre debout et continuer d’avancer jusqu’au portail prochain.
C’est lui, l’Homme, qui a inventé le passage d’une année à une autre pour tout justifier et se donner toujours une nouvelle raison de vivre jusqu’à l’année prochaine, encore une, juste une.
(Cris B.)