Certains se revendiquent de l’instant présent, tout pour l’instant présent, rien que l’instant présent et seulement l’instant présent. Mais l’instant présent n’existe pas. Les adeptes de cette île fantomatique et fantasmagorique qui habiterait notre espace temporel défendent ce mouvement qu’ils nomment « mouvement de pensée » pour mieux cacher l’immobilisme acharné de leur égoïsme dominant.
L’instant présent est un feu follet passant du passé à l’avenir sans arrêt mais avec transition. Il ne se regarde qu’à travers le chemin d’où nous venons et celui vers lequel nous allons. Ce fruit juteux que l’on déguste maintenant, en ce moment, est arrivé à notre bouche grâce au soleil et à la pluie qui l’ont fait grandir et mûrir hier. Ce regard de l’autre dans lequel nous plongeons en rencontrant l’amour appartient à un être sorti du ventre d’un autre qui croise notre chemin et nous prend par la main pour aller vers l’avenir.
L’instant est le passage éternellement en mouvement de nos douleurs d’hier vers nos cicatrices de demain, de nos chagrins vers notre résilience, notre délivrance, de nos rêves vers notre réalité. Aimer un être, c’est découvrir d’où il vient et décider d’aller avec lui vers l’inconnu, en s’enrichissant à chaque seconde de ce temps qui passe sans s’arrêter.
Bien malheureux celui qui n’aime que l’instant présent et s’en revendique. Prisonnier du silence de son passé qu’il refuse de transmettre, refusant d’ouvrir son cœur sur les portes ensoleillées de l’avenir, prenant l’offrande de l’amour, la consommant sur place goulument sans jamais poser sa main sur le cœur de l’autre pour continuer le chemin dans un partage sans cesse renouvelé. Ces adeptes tentent ainsi d’échapper à l’ouverture de leur âme, à l’abandon de soi vers l’autre et maintiennent murée la pièce ouvrant sur des lendemains illuminés, baignés de soleil. Aimer l’instant présent c’est refuser de s’offrir, de se donner, de construire et de partager. Ce troisième tempo n’existe pas car sans passé, je n’existe pas et car je ne continue d’exister que par mes seuls rêves encore à réaliser.
Comment pourrions-nous évacuer nos souffrances dans l’immobilisme temporel ? Nous serions voués à une mort certaine qu’est la folie. L’Humain est l’enfant du temps, l’enfant du mouvement. Il vient d’hier et va vers demain. Il vient de loin et se dirige vers une destination qui lui est inconnue mais qui l’attire sans cesse et le fait marcher. Il s’accouple car il a un cœur et besoin de l’amour plus que de la pensée. L’amour se rencontre, se donne, se partage, se construit, se déforme, se transforme comme une barre de métal chauffé à blanc, comme le verre qui devient beauté translucide sous l’expulsion du souffleur qui lui donne une forme, une âme, une existence. C’est lui le gardien du temple du temps, lui encore la proue du bateau qui file par-delà l’horizon, lui toujours le ciment de notre être tout entier. Hier tu étais mon rêve, demain tu seras ma réalité. Nous passons de l’un à l’autre sans nous arrêter car le temps, maître de notre univers, n’a engendré que deux enfants, le passé et le futur.
L’instant présent est une élucubration créée par les dissidents du temps, les frondeurs, pour ne jamais avoir à montrer d’où ils viennent et ne jamais avoir à marcher vers demain pour le découvrir. Peut-être croient-ils à l’éternité en pensant arrêter le temps, en se figeant dans l’instant présent. Ils traverseront le temps malgré eux, impuissants devant le grand maître, leur éternité sera habitée de vide car ils n’auront aucun souvenir, tout juste quelques instants glanés de ci de là, car les souvenirs se construisent et se partagent pour les emporter avec nous dans notre futur et notre devenir.
Nous pouvons ralentir le temps et apprécier de beaux instants mais il tourne malgré nous, plus lentement, plus doucement, plus sereinement pour notre plus grand plaisir mais jamais l’instant présent ne s’arrête. Jamais je ne voudrais qu’il s’arrête, car je sais venir de quelque part et aller vers quelque part. Celui qui aime éperdument l’instant présent est une âme triste, sans force, sans joie, sans espérance. Il est une âme solitaire errante au coeur d’une grande bulle et se cognant à ses parois désespérément lisses de toute aspérité émotionnelle. Il ne tient qu’à nous d’en ouvrir la porte, car dans l’espace clos de notre être, se trouve un petit passage secret qui nous amène vers la lumière de la vie. Il faut le chercher si l’on veut aller vers demain en transportant chaque jour les coquillages de notre vie ramassés sur le sable et lorsqu’auprès de nous se trouve un être cher à notre cœur qui partagera ses coquillages aux nôtres, alors nous pourrons avancer et laisser nos traces sur le sable mouillé. Alors nous pourrons repenser à ces instants devenus demain des souvenirs, tous ces instants qui ne se sont jamais arrêtés car le temps ne s’arrête jamais et l’instant présent n’existe pas !
(Cris B.)