(Partie n°1) Cambo-les-Bains

Merci à mon amie de si longtemps, Chantal, pour ce beau voyage de Bali au Cap Vert en passant par La Réunion tout en traversant les années 30 avec Cole Porter
– Que veux-tu faire pour ton nouveau séjour au Pays Basque ? me dit-elle.
– Tu le sais, je veux voir et revoir la campagne basque, mais encore plus loin, encore plus haut, encore plus profondément, là-bas où presque plus personne ne se hasarde, là-haut tout là-haut, où l’on peut toucher le ciel en marchant avec les nuages qui recouvrent les Pyrénées d’un chapeau qui arbore fièrement son identité régionale, encore plus au fond de cette campagne qui cache et protège ses hameaux et ses villages telle une louve, où les regards sans parole se croisent au détour d’un abri de bois, au sortir d’une bergerie, où les chevaux, les brebis, les vaches et les biquettes parlent cette même langue chantante qui résonne de pré en pré, de champs en champs, de vallons en vallons jusque de l’autre côté de la chaîne montagneuse que je ne peux voir d’en bas et qui étanchera ma soif de plénitude.
– Viens avec moi me répondit-elle, je t’emmène en voyage !
Nous quittons rapidement Biarritz, les rues font bientôt place à de jolies routes bordées de forêts compactes et denses, avec l’absence de toute marque de vie. Le silence et le soleil jouant dans les arbres qui nous offrent leur premier manteau automnal comme d’un clin d’œil coquin sur notre passage nous accompagnent. C’est une belle journée d’été indien qui nous dévoile sa mue dans la tiédeur de cette fin de saison caniculaire qui s’en est allée. L’amitié est un sentiment, si ce n’est le seul sentiment, qui nous plonge dans un état de confiance intime et ultime de l’autre et en l’autre. La sérénité et le repos de l’esprit prennent le pas dans mon être et je me laisse porter comme sous l’addiction d’une douce drogue à peine parfumée et recouverte de bienveillance.
Nous roulons, nous roulons. Je suis au volant mais je ne perds rien de cette nature qui nous dévoile ses charmes à chaque tour de roue, lentement, d’une douceur suave. Les rond-points sont fleuris à la perfection, le bitume de la route brille d’un noir luisant, la longue perspective devant nous nous promet de belles découvertes.
Soudain : tourne à gauche, oui là, à gauche !
– Pourquoi quittons-nous la route maintenant ?
– Le voyage commence ici pour toi me répond-elle.
2 ou 3 km plus loin, nous empruntons une large et imposante allée bordée de parterres de fleurs étonnants, de hauts bambous, d’un gazon parfaitement entretenu. Nous arrivons aux portes de la beauté. Cambo-les-Bains. Un lieu qui m’est inconnu malgré tous mes séjours en terres basques précédents mais je sais que Chantal possède des réserves inépuisables pour étonner chacun de mes retours sans trop me montrer de lieux qui me touchent le cœur et font briller mes yeux, comme pour mieux en garder pour mes prochaines vacances d’hiver.
Cambo-les-Bains au bord de la Nive ! J’aime ce nom lui dis-je. Il m’est familier alors que je ne suis jamais venue jusqu’ici. On dirait le nom d’un spot réunionnais, comme St Gilles-les-Bains, La Saline-les-Bains… Je ne crois pas si bien dire. C’est ici que Edmond Rostand s’installa après une cure pour soigner sa pleurésie et y construisit la très célèbre Villa Arnaga qui abrite aujourd’hui le musée Edmond Rostand. Cette allée nous menant à un palais pensais-je, n’en finissait plus, interminable de beauté florale. Nous débouchons enfin au bout de la route, devant cet édifice majestueux posé au coeur même de la nature. Mon voyage commence alors.

Des jardins immenses, des corps de bâtiments sortis de la préhistoire, le tout, sous l’emprise d’une végétation venue d’ailleurs. Mon cœur sursaute quand j’aperçois au loin un horizon qui m‘est familier, je me sens transportée et suis immédiatement téléportée. Chantal me parle, me décrivant certainement le lieu, une cure thermale renommée etc….. mais mon esprit s’est envolé, propulsé vers cette île dont je vois les contours devant moi, qui m’appelle. Médusée, je reste là à regarder à me dire que je fais erreur, mais mon esprit a pris le ciel comme mode de transport et est venu se poser devant un paysage époustouflant qui se trouve loin, si loin et d’où je ne veux plus revenir. J’ai peur de détourner mon regard et que cette beauté de l’Océan Indien ne disparaisse à mon réveil.
Attirée brusquement par la végétation environnante, je fais un bond et me retrouve à Bali, la perle de l’Indonésie. Entourée de mangroves, de bananiers, de palmiers et de bambous, Bali fait un signe amical à la Réunion comme deux amis de connivence qui s’amusent de leur surprise. Je peux presque écouter leur joie de m’avoir fait ce petit tour dont le secret leur appartient. Je reste longtemps dans ce lieu magique, passant comme une enfant qui joue à la marelle de La Réunion à Bali, de Bali à La Réunion au bord du rire aux éclats. Un si grand voyage qui remplit mon cœur et mon être. Je me sens vivante
– Viens me dit Chantal, repartons, je vais t’emmener aux gorges, nous les traverserons et je t’amène au Chalet. Le Chalet, quel Chalet ? Je m’exécute docilement et nous reprenons la route direction les gorges, là-haut très haut où se trouve le Chalet.
(Partie n°2) En route pour Le Chalet

Nous quittons Cambo-les-Bains non sans un regret de ma part mais je sais que j’y reviendrai très bientôt à mon tout prochain séjour. Je viendrai admirer ce lieu sous d’autres couleurs du ciel, d’autres températures, je me délecterai de cette nouvelle floraison hivernale. Bali et son amie La Réunion m’offriront encore leur beauté d’une saison qu’elles ne connaissent pas vraiment. Elles ne vieilliront jamais car elles sont nées sous le soleil et vivent sous sa protection bienveillante.
Nous voici reparties vers l’aventure, vers le Chalet !
Je roule, je roule, et je regarde cette campagne basque qui me plonge dans d’autres campagnes que j’ai tant aimées, la campagne anglaise et celle du Pays de Galles. Mêmes champs légèrement vallonnés, mêmes barrières et clôtures, des paysages entre mer et montagnes. Nous traversons de paisibles villages endormis où j’admire les façades léchées des maisons soigneusement entretenues et toutes marquées du sceau des couleurs d’une forte identité devenue l’emblème de leurs racines. Nous traversons de part en part un vaste espace de vie et de détente à la fois. Je revis mes « road-trip » au cœur de la campagne anglaise, je sens cette même atmosphère et me laisse happer par mes souvenirs. Une fois encore le temps me transporte à une époque chère à mon cœur où je vivais en fusion avec la nature dans un pays qui a une place toute particulière au fond de moi et dont je ressens les vibrations identiques au cœur de ce Pays Basque qui m’attire comme un aimant. Les maisons se font rares, les champs s’éloignent, la route se rétrécit et est recouverte d’humidité qui la rend glissante, la lumière commence à avoir du mal à percer à travers une sombre forêt qui lui barre le passage. Nous entamons les gorges menant à Itxassou qui longent un torrent, la route est bordée d’un muret de pierre grise. La voie de circulation devient sinueuse et difficile. Quelques espaces de dégagement se trouvent sur le côté droit et je prie pour ne pas trouver une voiture en face de moi en sens inverse car je serais dans l’incapacité de reculer puisque nous ne pourrions pas nous croiser, la voie des gorges étant trop étroite. J’ai confiance en ma voiture que je mets en mode turbo pour mieux accrocher la route, je ne parle plus beaucoup et je reste concentrée, demandant de temps en temps « sommes-nous encore loin ? ».

La montée des gorges est belle bien que sombre et diffère de la campagne que nous avons quittée et de son éclat lumineux. Quelques randonneurs rencontrés au début de l’entrée sur cette route disparaissent au fur et à mesure, ne souhaitant pas s’aventurer jusqu’en haut peut-être, non sans nous dire bonjour d’un signe de la main comme un « courage à vous, soyez prudentes », ce qui ne me rassure pas vraiment. Le temps me paraît long, ma voiture se comporte bien, aucun mouvement de volant brusque ni de pneus qui glissent et dérapent, ma vitesse est à son minimum mais peu m’importe. Je regarde devant moi, j’anticipe chaque tournant car je n’ai aucune visibilité, j’ai ouvert la fenêtre côté conducteur pour surveiller une éventuelle arrivée d’un véhicule avec lequel je me trouverais nez à nez pour ma plus grande angoisse. J’ai soif, mes dents sont serrées, mes mains légèrement crispées et tous mes sens sont en alerte maximale pour passer cette étape avec courage.
– Nous allons bientôt arriver me dit Chantal.
La route s’éclaircit, le soleil perce enfin cette nature à la végétation si foncée et je remercie la chance qui m’a accompagnée seule sur cette voie à double circulation mais qui n’accepte en fait que les sens uniques. Je ne sais pas encore à ce moment-là que bien plus tard, lorsque j’irai me promener à pied sur la montée des gorges, je rencontrerai de nombreux véhicules montant et descendant sur cette même route et aussi des utilitaires roulant bon train et je me dirai « Mon dieu, comment aurais-je fait ce matin ? ».
Nous débouchons enfin sur un espace libéré de sa forêt, le soleil est bien là, le torrent sur notre gauche est moins impressionnant et le son qui s’en dégage moins assourdissant que dans les gorges qui lui servaient de caisse de résonance.
Encore un petit bout de route et nous arrivons dans une clairière avec sur la gauche une maison d’un hameau qui n’aurait qu’une maison. De bric et de broc, entourée de bananiers, d’une végétation tropicale luxuriante, au toit datant presque d’une époque moyen-âgeuse, des fenêtres cassées, un appentis abritant plusieurs stères de bois. Une maison d’un autre temps dont la seule vue de l’extérieur m’interroge quant à l’ameublement intérieur ! Aucune barrière, elle est plantée-là depuis…… des siècles pensais-je. Trois voitures posées à même l’épais tapis d’une herbe sauvage se trouvent là, mises dans n’importe quel sens, une 4eme semble se transformer en épave. Au premier regard je comprends qu’elle est arrivée là il y a déjà une éternité et s’est ancrée dans le sol sans plus envie d’en ressortir. Je suis ébahie par le charme qui se dégage de ce lieu délabré mais qui tient debout, marié à la nature qui l’enserre et l’enveloppe. Un lieu insolite, qui a vécu de multiples vies, avec ses blessures extérieures exposées au regard de tous. Le tout dans une tiédeur de l‘air, un soleil qui sèche la rosée de toute la clairière, le torrent qui chante et la végétation qui nous dit bonjour. J’ai hâte de découvrir qui peut bien vivre ici mais je veux surtout voir Le Chalet !

Il est là-bas, tout au fond de la clairière qui se termine en pointe, je l’aperçois au loin, et tombe immédiatement sous son charme et celui de son environnement. Je suis pressée de sortir toutes nos affaires de la voiture, vêtements chauds pour la nuit, chaussures de marche et toutes les victuailles pour tenir un siège sans manquer de rien durant notre séjour. Chantal a tout prévu, tout préparé, tout organisé. Mes goûts, mes influences, mes vibrations n’ont plus aucun secret pour elle au bout de 44 ans d’une amitié profonde et sans faille. Elle a tout prévu pour que notre séjour au Chalet soit une tranche de vie inoubliable pour moi qui va s’imprimer dans ma mémoire à tout jamais.
Je le regarde depuis ma voiture, je l’observe, je m’imprègne de tout ce qui l’entoure et je me décide enfin à traverser la clairière à l’herbe trempée par la rosée mouillant mes pieds en trois secondes.
Il est là. C’est lui, c’est Le Chalet ! Départ pour une nouvelle aventure.
(Partie n°3) Une tranche de vie au Chalet – La maison de Jacqueline

En tout premier lieu, je l’aperçus depuis la route des gorges alors que nous touchions au but de notre périple qui allait m’apporter d’autres beaux voyages intérieurs.
Il était là, dans l’ombre matinale avant le lever du soleil, fermé. Il m’apparut un peu terne, un peu triste. Bordé d’une végétation assez dense, au bord du torrent le Laxia qui chante à tue-tête en caracolant par-dessus les petits rochers pour peut-être nous souhaiter la bienvenue et qui a revêtu son eau la plus claire, la plus transparente pour nous et j’apprendrai plus tard à mes dépens, la plus fraîche aussi. La clairière est si grande que je n’ai aucune difficulté à poser ma voiture au milieu des trois autres, en travers, pour ne pas démolir l’ambiance extérieure. A droite cette maison étonnante, insolite, mystérieuse qui chatouille ma curiosité.
Je demande : – Mais qui peut bien vivre ici ? dans cette nature aussi belle qu’hostile avec une maison d’une telle fragilité.
– Une amie à moi me répond Chantal. Elle ne quitte jamais sa maison mais reçoit de nombreux visiteurs. Dès mon arrivée, je me retrouve dans ce quartier près de Saint Gilles les Bains à la Réunion, au Bassin Vital par le Tour des Roches, quartier des Mahorais où aucun Réunionnais, même pauvre, ne se hasarde à aller vivre. Ils se contentent de traverser cet endroit boisé à l’occasion d’une randonnée ou une promenade en vélo ou en voiture en passant par le moulin à eau lorsque les pluies n’ont pas bouché la route la rendant impraticable. Les Mahorais ont fait de ce lieu leur terre. Ils y vivent avec difficulté, dépourvus de tout confort. Leurs cabanes sont vétustes, trouées de part en part, sans eau ni électricité, les épaves des voitures et objets hétéroclites méconnaissables jonchent le sol de la forêt.
Si la maison de Jacqueline fait figure de château en comparaison avec ces pauvres cahutes, elle n’en est pas moins posée dans le même univers naturel. Des bananiers l‘entourent, un salon de jardin a été fabriqué et installé il y a une centaine d’années au moins, un comptoir en bambou est encore là et l’on devine qu’à une époque, ce lieu était fréquenté et joyeux. On peut y reconnaître les traces d’une buvette, d’un petit restaurant en plein air et des objets ressemblant à des grigris rouillés sont accrochés un peu partout. Tout ce charivari à quelques mètres du Laxia bruyant qui longe la maison comme pour la protéger. Je suis à 12.000km de ma destination. Aucune autre maison alentour, la nature dévorante, le soleil, le silence, l’absence de voitures qui passent, cette végétation lointaine venue s’installer ici pour son plus grand plaisir. Je n’ai pas de mots ! Je regarde, je souris et me laisse emportée sur un tapis volant. Que vais-je découvrir dans cette maison d’un autre temps ? Les abords sont difficiles mais après la montée de quelques marches, nous accédons à la coursive extérieure saturée d’objets en tous genres, de vêtements, d’équipements ménagers de toute taille hors d’usage et de plein d’autres choses. La balustrade en bois est rongée par les années et les intempéries basques. On ne distingue plus la couleur de la peinture autrefois marron de celle du bois. Une double porte vitrée à petits carreaux est ouverte. Un mot écrit à la main est scotché depuis longtemps sur l’un d’entre eux pour les visiteurs de la nuit : « ENTREZ, LA MAISON EST OUVERTE ». Voilà ce que j’aime, ce qui déclenche mon adrénaline : perdre mes repères en allant à la découverte de l’Autre pour qu’il me montre sa vie à lui qui n’a rien à voir avec ma vie à moi. J’ai soudainement un flash de ce voyage dans un village d’une grande pauvreté en Indonésie avec ma fille, sur l’île de Sumatra. Je n’oublierai jamais l’accueil de ces familles dont le dénuement intégral a atteint un niveau que nous occidentales ne connaissions pas. Les maisons étaient faites de terre, sans fenêtre, les enfants jouant et courant dans les chemins boueux et dans de grands éclats de rire qui est le langage universel des enfants. Ces adultes au visage rayonnant qui ne voyaient presque jamais de personnes telles que nous s’aventurer au cœur de leur village. Je n’oublierai jamais leur gentillesse, leur joie de nous voir, de nous toucher, de toucher nos vêtements, leur regard intrigué sur ma fille qu’ils ont immédiatement reconnue comme une des leurs malgré le léger métissage tant elle leur ressemble.
Ce petit bout de voyage me revient en mémoire au bord de cette maison. Les souvenirs sont des liens enchevêtrés dans les profondeurs de notre être qui se connectent au déclenchement d’un regard, d’une senteur, d’une musique, et tout ce que nos sens nous remontent comme une brassée de fleurs aux multiples couleurs. Ils nous délivrent de cette gravité dont nos corps d’Humains sont dépendants et ouvrent leurs portes à notre esprit qui lui est en apesanteur, libre et léger, qui voyage à son gré dans le temporel et l’intemporel. L’esprit s’échappe, se protège ou va se ressourcer dans la galaxie de ses souvenirs. Il y puise sa force, y trouve son calme et son apaisement. Il y retrouve des êtres partis ici-bas, tout à leur bonheur de nous voir passer là-haut, et en tire même des enseignements de sagesse parfois qu’ils nous délivrent d’âme à âme. Inutile de tenter de se hisser dans cette galaxie. Il suffit simplement de se laisser voyager en abandonnant quelques instants le lourd poids de notre existence terrestre mise à mal par son côté trop ancré dans le sol et donner à notre esprit le gouvernail bienveillant pour un petit bout de croisière qui vogue au gré des alizés.
Dans une minute, un univers dont j’ignore tout va s’ouvrir à moi pour mon plus grand plaisir et je vais faire la connaissance de Jacqueline et de sa maison, deux entités inséparables. J’ai encore le temps de découvrir le Chalet, j’ai tout mon temps.
Fin – (partie n°4) séjour au Chalet

J’ignore ce qui m’a le plus étonnée, la rencontre de Jacqueline ou celle de sa maison. Mais je peux dire que la fusion des deux ne m’a pas surprise.
Nous entrons de plain-pied dans un salon de 150m2, sombre et silencieux. L’ameublement au premier coup d’œil ressemble à celui d’un château avec ses meubles de bois foncé chargés de découpes et de rosaces, ses tapis datant de la Renaissance, cette immense table en bois massif au centre de la pièce pouvant accueillir au moins 25 personnes, les canapés et les fauteuils sont en accord avec les tableaux de la pièce. Nous nous engageons dans un couloir étroit et sinueux en passant par la cuisine dépourvue de portes que nous traversons où les casseroles trônent en permanence sur la gazinière prêtes à démarrer un repas copieux, et nous débouchons sur une petite pièce où se trouve Jacqueline assise derrière un bureau surchargé de papiers, cartouche de cigarettes et objets en tous genres. Un lit est ouvert face à la TV, deux chats y dorment, à côté de lui un vieux canapé éculé sur lequel se repose un grand chien, des piles de choses jonchent les tables et le sol. Jacqueline est vieille mais elle n’a pas d’âge. Une femme qui a vécu 1000 vies, un peu médium, un peu mentaliste, un peu ésotérique, son regard perçant me sonde et je me demande si elle lit en moi, si elle découvre qui je suis. Est-elle aussi sorcière ? C’est déroutant. La fumée de ses cigarettes qui se suivent et se consument les unes après les autres surcharge la pièce si petite avec une fenêtre toujours fermée, me fait tousser et nous enfonce dans un brouillard intérieur rendant l’ambiance encore plus étrange en décalage avec une conversation très policée. En 30mn Jacqueline me fait une rétrospective de sa vie qui me laisse sans voix. Elle est coquette, elle sent bon le parfum des roses que les dames très âgées utilisent, sa voix est éraillée. Très vite des gens arrivent débouchant du petit couloir et apparaissent comme par magie. Ils passent dire bonjour et repartent. Il est presque l’heure de déjeuner. Les repas sont un temps de partage important chez Jacqueline, presque un rituel. Un couple vient d’arriver, écolos vintage bien que pas très vieux, la quarantaine. Ils me rappellent les Happy Flowers américains du temps de Peace and Love. Chacun met la table dans la véranda. Me voici revenue sur les vérandas des anciennes maisons sous les tropiques. Il y a de tout. Quelques fenêtres cassées, des rambardes rouillées, des objets que l’on pourrait croire avoir été chinés dans une brocante mais qui font la vie de cet espace ouvert sur le Laxia juste en bas qui hurle et grogne. La pièce est immense avec des stocks alimentaires posés à même le sol, de quoi tenir plusieurs semaines sans devoir redescendre des gorges pour les courses. Elles ont été apportées-là sur palettes. Des plantes grasses un peu partout se réjouissent du climat humide et des particules d’eau remontées du torrent comme un brumisateur naturel. Je me demande comment cette immense veranda qui elle aussi a traversé tant de vies peut encore tenir debout. Allons-nous passer à travers le sol et tomber dans le torrent ? Je lâche prise et rejoins tout le monde à table. Un déjeuner composé de gens hétéroclites dont je fais partie. Du jambon basque, un plat mijoté, du fromage, des fruits, un bon vin et des échanges avec ces gens que je ne reverrai peut-être plus jamais. Chacun m’explique l’histoire et la beauté de ces bouts de terre reculés au fin fond de leur Pays Basque où peu de gens s’aventurent. Ils captent mon intérêt et mon appétit de découverte pour ces endroits chargés de vibrations. Les adieux se font aussi simplement que notre rencontre, nous aidons Jacqueline à débarrasser la table, disons « au revoir, à bientôt » et repartons chacun de nos côtés. Marquée par cette parenthèse, bientôt je reviendrai revoir Jacqueline à mon tout prochain séjour auquel je pense déjà.

Il est l’heure de nous poser au Chalet. Toutes les portes de la voiture sont ouvertes et nous en sortons tout ce que Chantal a apporté pour un séjour qui va se graver en moi. Pour arriver jusqu’à lui il faut le mériter et traverser cette longue clairière d’une grande beauté. Mes pieds sont trempés mais je me sens bien. Il est là en face de moi. Tout petit, avec une terrasse sur l’avant, en lattes de bois à travers lesquelles la mauvaise herbe s’est rapidement frayé un chemin, il semble un peu triste. Les chaises sont empilées, les volets de bois sont fermés. Il est posé là, tout au bord du torrent. C’est le chalet de Davy Crocket le trappeur.
A l’intérieur rien ne manque. Composé de 2 chambres, une douche, un coin repas et un coin salon, Chantal y a mis sa griffe. Elle a tout décoré pour se sentir bien chaque fois qu’elle y vient car c’est « son chalet », son refuge. Les banquettes sont confortables, les murs sont joliment décorés et les chambres sont équipées de couvertures et couettes bien chaudes pour les nuits très fraîches malgré la température estivale extérieure durant la journée. Les longues amitiés ont cet avantage immense de mettre les êtres en fusion les uns avec les autres au fil du temps, sans avoir à se parler. Il y a si longtemps que nous connaissons tout l‘une de l’autre, nos goûts, notre façon de vivre, nos façades et nos êtres véritables, nos silences, nos calmes et nos pensées. C’est donc tout naturellement que je campe mon territoire sur l’espace extérieur, Chantal prenant l’espace intérieur sans même que nous ayons besoin de se le dire. Elle sait que je trouverai toute seule équipements et outils pour nettoyer la terrasse et m’attaquer à cette invasion d’herbes folles. Elle ouvre porte et fenêtres, laissant entrer la lumière qui s’invite joyeusement. Elle va redonner vie à ce havre de paix du bout du monde. Je balaie, je ratisse, je lave, j’arrache, je déplace les pots, je trouve parasol, salon de jardin et bains de soleil que j’installe dans l’herbe tout au bord du Laxia en prévision de la sieste. Je termine par une jolie nappe sur la table, j’ouvre le parasol, je fais quelques pas dans la clairière, me retourne et suis ravie du résultat. Le chalet est tout beau sous le soleil. A l’intérieur, il sent bon le frais, les coussins sont retapés, les victuailles apportées sont rangées, les carreaux sont nettoyés, tout est impeccable et d’un charme fou sous l’effet des couleurs chatoyantes des plaids qui brillent sous les rayons du soleil.

Je pars faire une petite promenade en solitaire à la découverte des alentours. Je monte encore le long du torrent jusqu’à sa cascade naturelle qui m’émerveille. De retour au chalet, la sieste s’impose sur des bains de soleil tout neufs et mes pensées s’envolent au chant de l’eau qui glisse, siffle et tape sur les rochers. Je me dis que peut-être, comme Davy Crocket le Trappeur, je serais capable de remonter mon jeans, aller pieds nus dans le torrent et attraper un poisson avec un bâton pointu que j’aurais taillé que nous ferons griller ce soir à la lumière de la lune. Le sommeil m’envahit sans que je puisse avoir le temps de réaliser mon rêve. La fraîcheur de la tombée du jour nous réveille, nous profitons encore de cette fin de belle journée d’été indien en papotant et admirant les reflets des feuilles dans les arbres. Nous attendons jusqu’à la nuit pour enfin nous décider à rentrer.

La nuit tombe, la nuit est tombée. C’est l’heure de l’apéritif. Je découvre que nous n’avons pas de réseau, pas de wifi et que nous sommes donc injoignables, pas de TV non plus. Coupure et isolement intégral de la société et ses turbulences, de la civilisation et ses blessures mortelles. Un bienfait que j’attendais, dont mon corps avait besoin autant que mon esprit. Nous nous posons en ce début de soirée, papotant par-ci, par-là, Chantal me racontant l’histoire de l’acquisition de son Chalet. Mon regard se pose partout dans cet intérieur sans aucune faute de goût. Le temps s’écoule lentement avec un verre de vin dont la saveur est toute autre dans ce petit lieu magique. Rapidement comme seule elle en a le secret, Chantal dresse la table avec les bougies qui côtoient une douce lumière tamisée. Rien n’a été omis : la nappe, une jolie vaisselle, des serviettes, du pain, une bonne bouteille de vin et un bon repas qui se termine par un dessert basque qui prend toute sa légitimité.
Pour le dîner, Chantal sort sa botte secrète. Elle a apporté un lecteur CD et video et un écran comme une petite TV. Après quelques minutes difficiles pour le brancher, quelques sons qui grésillent, nous entamons notre repas « presque aux bougies » au son d’une musique de jazz que nous aimons. Même après plus de 40 ans d’amitié nous avons encore tant de choses à nous dire. Nous égrenons tous les sujets de la vie, nous nous livrons en totale sécurité nos sentiments sur nos étapes de vie, sans mensonge. Nous suivons la traversée de l’autre tout au long de ce chemin, nous repartons dans nos souvenirs, là où notre amitié a commencé, nos enfants, nos joies, nos peines, nos rires, l’insouciance de notre jeunesse et la beauté de notre génération perdue, engloutie. Dans un respect réciproque de nos croyances nous échangeons sur notre évolution au fil des années. Nous partageons nos réflexions sur le temps qui passe, les effets de vie de femme mariée pour elle, les ravages de la solitude pour moi, l’amour intact des musiques, des livres. Nous avançons sur le questionnement de la vieillesse et notre devenir à chacune d’entre nous dans nos vies. Questions sur ce chemin qui continue mais on ne sait pas jusqu’où ni comment l’emprunter. A chacune de nos rencontres, nous nous reconnectons l’une à l’autre grâce à cette corde inébranlable de l’amitié. Nous dînons et parlons longtemps, longtemps.
Soudain : – Tu connais Cole Porter ? me dit-elle
– Bien sûr. Compositeur et parolier américain des années 30, auteur de célèbres comédies musicales. Plusieurs de ses titres sont devenus des standards de jazz. J’aime beaucoup Cole Porter.
– As-tu vu le film sur lui « De-Lovely » ?
– Non.
Le CD musical qui avait accompagné notre dîner est remplacé par le CD du film « De Lovely » sur la vie de Cole Porter et une partie de son œuvre. Confortablement installée sur un des deux canapés, Je plonge dans la période des années 30 que j’aurais tant aimé connaître aux Etas-Unis pour la richesse de tous ses mondes artistiques, ses auteurs, ses compositeurs, ses musiciens, ses comédies musicales et son art de vivre. Je ne suis plus au Chalet. J’ai quitté Davy Crocket et me suis glissée dans ces années folles de la grande Amérique. Je suis loin, je suis là-bas, je suis dans l’antre du jazz, je suis aux anges.
Le film terminé, je m’endors avec des étoiles dans mes rêves. Le réveil est un moment qui berce mon cœur. J’entends une musique lancée sur le lecteur qui envahit le chalet et une fois encore Chantal connaît les bienfaits qu’elle va me procurer : Cesària Evoria la Reine du Cap Vert qui m’offre des perles de douceur chaloupée et de mélancolie musicale qui m’enivrent et me chavirent. Sodade, Tiempo y Silencio, Sentimento …..
Tant de voyages en si peu de temps. Je repars l’esprit apaisé, mon imaginaire décuplé, mes beaux souvenirs ravivés, rajeunis, intacts, embellis et doux. J’ai fait le plein de nouvelles images, de nouvelles senteurs, de nouvelles sensations qui vont venir m’habiter, que j’appellerai parfois en fermant les yeux pour partir les retrouver. Ces moments qui défilent vont rejoindre les piliers intérieurs qui tiennent mon âme et m’évitent de me noyer et de sombrer. Quand la beauté de tous mes souvenirs épouse ma curiosité gourmande et mon besoin vital de partir toujours en créer de nouveaux, j’arrive à la source même des vibrations intérieures dont mon être a besoin.
Je prépare déjà mon prochain retour en Terres Basques, à la découverte de nouvelles formes de vie spirituelle et de voyage intérieur.
FIN
(Cris B.)