Pour ma Liv et M. qui m’ont inspiré ce texte
(écrit en 2013)
L’hiver battait son plein et Noël approchait à pas lents. L’enfant fut amenée en voiture dont on la fit descendre et elle marcha à côté de la dame qui lui tenait la main. On sonna à un interphone puis on traversa un jardin intérieur pour arriver à une seconde porte qui s’ouvrit devant elle. Lorsqu’elle vit l’autre dame, l’étrangère, elle ne dit mot et l’observa. Après quelques minutes très courtes, on la fit entrer dans un appartement. L’enfant ne connaissait pas et ne savait pas où elle était, elle restait près de la porte sans vouloir avancer un pas de plus. L’étrangère tenta de lui parler. L’enfant ne répondit pas, elle restait collée, agrippée à la cuisse de celle qu’elle connaissait, n’ayant aucun autre repère dans ce lieu inconnu, mystérieux et surprenant. L’étrangère essaya à nouveau de lui parler mais l’enfant la regardait immobile, sans rien dire. Elle se laissa déshabiller, on lui ôta son écharpe, son bonnet puis son manteau. On lui mit des chaussons. On lui présenta ses jouets familiers apportés et mis pêle-mêle dans un sac, mais l’enfant n’y toucha pas, toujours silencieuse, toujours immobile. Elle observait, regardait et ne reconnaissait aucun signe, aucun meuble, aucun objet dans cette pièce. Elle avança vers la cuisine, rien non plus. Elle accepta de sa dame à elle un verre de lait et un gâteau, puis 2, puis 3, mais refusa de bouger et de parler.
L’étrangère lui montra alors un grand sac et lui dit qu’à l’intérieur s’y trouvaient des jouets. L’enfant regarda l’étrangère pour la première fois. Elle comprenait ce qu’elle venait de lui dire, mais elle ne bougea pas. L’étrangère rapprocha alors le sac de l’enfant et l’ouvrit grand. L’enfant se pencha, se pencha un peu plus, aperçut des jouets, des animaux en peluche, des livres… Elle regarda sa dame à elle comme pour lui demander si elle pouvait…. L’étrangère sortit alors du fond du sac un petit chien, qu’elle mit en marche en appuyant sur un bouton placé sous son ventre et donna le chien à l’enfant. Le chien se mit en mouvement bruyamment. L’enfant fut surprise et lâcha le chien qui tomba. Elle le ramassa, tourna le chien sur le dos, vit de suite le bouton que l’étrangère avait actionné sous son ventre, fit de même, sourit, remit le chien parterre, et réitéra l’opération plusieurs fois. Chaque fois, son visage s’illuminait un peu plus. L’enfant souriait, elle était contente. Elle adressa un beau sourire à l’étrangère. Celle-ci ne sachant que faire depuis l’arrivée de l’enfant pour établir le contact avec elle, avait été douce et calme sans la brusquer d’une aucune façon. Elle cherchait et attendait elle aussi le moment propice. Elle aussi suivait et tentait de découvrir ce petit être si jeune au regard perçant, à la bouille ronde, elle aussi voulait entrer en communication avec lui et se montrait patiente.
Après avoir mis le petit chien en mouvement et s’en être amusée, l’enfant l’offrit à l’étrangère qui se comporta le plus naturellement du monde en retour. L’enfant se hasarda à retourner au sac, en sortit un livre qu’elle tendit à l’étrangère et vint à côté d’elle. L’étrangère hissa l’enfant près d’elle sur le canapé et ensemble, elles commencèrent à tourner les pages du livre sur lesquelles on pouvait voir des animaux. L’enfant comprit rapidement qu’à chaque animal correspondait un bouton déclenchant le son émis par le-dit animal. Elle se détendit, entama un dialogue avec l’étrangère, lui parla dans ses mots et lui répondit. Elle commença alors à élargir son périmètre de déplacement dans la pièce, amena près de l’étrangère les jouets qu’elle aimait. Elle oublia peu à peu sa dame qui l’avait amenée là, resta avec l’étrangère, se mit à parler, parler, parler, rire, éclater de rire, elle dansait, elle chantait, elle tournait, elle était tellement heureuse, quand soudain elle vit un appareil photos dans les mains de l’étrangère. L’enfant aimait les photos. Elle se livra sans peur à une séance, jouant tour à tour avec l’objectif et avec l’étrangère en bougeant, sautant et bougeant encore et éclatant de rire. L’enfant était coquine et savait faire rire l’étrangère. Elle regarda ensuite les photos prises d’elle sur l’ecran de l’appareil et recommença en demandant « encore » et l’étrangère continua. L’enfant avait adopté l’étrangère. L’enfant était en confiance. Elle n’avait plus peur. On la monta à l’étage de l’appartement duplex par le bel escalier tout blanc, on lui montra les pièces, elle regarda, mémorisa les lieux, et s’en redescendit tranquille. Très longtemps, l’enfant joua avec l’étrangère. On lui apprit son prénom. L’enfant n’eut aucun mal à le répéter. L’étrangère avait un prénom ! Elle l’identifia. Elle était entrée dans son environnement de vie intime. L’étrangère reprit ses réflexes de Maman, trouvant tous les subterfuges pour faire rire l’enfant qu’elle avait si souvent utilisés avec son enfant il y a longtemps déjà. Ses yeux brillaient et regardaient ce tout petit bout d’Être. Elle était attendrie par sa présence.
Elles jouèrent ensemble jusque tard, jusqu’à l’heure du départ. L’étrangère au prénom rhabilla l’enfant, lui remit écharpe, bonnet et manteau. Elles repartirent toutes les trois vers la voiture. L’étrangère devenue « la dame au prénom », dit au revoir à l’enfant, à bientôt. L’enfant répéta « à bientôt » et la regarda partir. Longtemps durant le trajet de retour l’enfant prononça le prénom de la dame demandant où elle était, longtemps, très longtemps…
Deux êtres destinés à ne jamais se rencontrer venaient de faire connaissance un après-midi d’hiver. La réalité de cette rencontre avait dépassé toutes les espérances. L’étrangère laissa découvrir une douceur infinie remontée de si loin du fond de son ventre et de son cœur, douceur devenue silencieuse depuis longtemps. La scène était belle, presque irréelle. La rencontre d’un enfant et d’une étrangère qui en quelques instants devint son amie, à qui elle fit des câlins, dont elle prononça le prénom, qu’elle réclama encore et encore après son départ et leur séparation.
L’enfant venait de compléter sa découverte quotidienne de la vie en dehors du cocon familial. L’étrangère venait de ressentir une chaleur maternelle enfouie mais jamais oubliée pour un enfant, certes pas le sien, mais en fermant les yeux, elle sentait son enfant si près, si proche…tout près d’elle, et son regard aux yeux mi-clos partit vers de lointains horizons pour le retrouver dans les images de ses souvenirs gravés en elle à jamais.
Noël était en approche !
(Cris Broutin)
(photo By Rehann Photography)